L'HOMME D'UN SEUL LIVRE
L'homme d'un seul livre était celui, autrefois, qui s'arrêtait à la lecture d'un même philosophe, d'un même poète, celui qui se plaisait uniquement à Horace ou à Virgile, au Phédon ou au traité des Offices, Il serait difficile, en notre siècle, d'être ce vir unius libri dont parle Sénèque. Et chacun de nous reste pourtant , en quelque manière , Fhomme d'un seul livre , étant l'artisan ou le curieux d'une même science, d'un même art. Nous voyons aussi qu'un riche trésor de pensées se transmet fidèlement d'âge en âge et compose une sorte de livre universel, qui se continue et grossit à travers la variété des livres. Loin donc que la coutume soit pédante d'orner ses propres écrits des
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fleurs cueillies au jardin d'autrui, Técrivain a le devoir de glaner, au courant de ses lectures, le plus qu'il peut de ces sentences heureuses et de ces pensées bien dites qui nous font à tous un héritage du bon sens et du bon goût.
\]n économiste distingué, qui est de mes amis, fait une remarque intéressante au sujet de la « fixation » de l'intelligence.
« L'ancienne éducation universitaire , écrit Adolphe Coste dans son petit livre Des conditions sociales du bonheur et de la force (p. 35), était à cet égard une gymnastique assez efficace. Elle équivalait à une séquestration de l'esprit. De nos jours, en étendant très largement les programmes d'étude; en délivrant l'écolier de sa prison classique et en lui faisant parcourir une immense variété de faits, nous avons probablement dépassé le but et dispersé l'attention. »
Il y aurait là un argument très solide en faveur des collèges purement littéraires, si l'instruction « réelle » ne pouvait s'acquérir sans le sacrifice de
cet avantage qui est de fixer l'esprit. M. Coste pare lui-même au danger, en recommandant de <c revenir aux mêmes livres fondamentaux, aux mêmes faits primordiaux, aux mêmes symboles schématiques ».
La variété des fleurs ne gâtera pas le miel, pourvu que nous donnions à nos écoliers la science de l'abeille.
Alexandre Dumas le père, ayant pris un fiacre, s'amusait à faire parler le cocher, dont il n'était pas connu. Ce cocher se trouvait savoir sur le bout du doigt la géographie du département de l'Aisne; il en disait la nature du sol, la population, les industries, et il n'ignorait pas que Villers-Cotterets s'honore d'avoir vu naître Demoustier. Emerveillé de l'érudition de son homme, le bon Dumas se sentait un peu humilié qu'il ne l'eût point nommé après l'auteur des Lettres à Emilie. Lui aussi il était né à Villers-Cotterets, que diable I Mais le cocher avait puisé sa belle science aux pages d'un vieux bouquin déchiré, oublié par quelque voyageur ; il les tirait