‹ Journal d'un philosopheChapitre 39 sur 46 · DE NOS PRÉFÉRENCES · texte numérisé non relu

DE NOS PRÉFÉRENCES

désir décide souvent du plaire, et ne connaît pas de règle. La possibilité de la jouissance peut augmenter là séduction ; l'impossibilité peut aussi le faire. Il suffit d'un contraste pour éveiller nos yeux, et la beauté d'une jeune fille au teint de neige apparaîtra plus éblouissante en une société de femmes à la peau de bistre.

Ce rustre qui mène les 'moutons aux champs est féru de quelque orde campagnarde, au gros rire, aux gentillesses bourrues ; il la préfère à la plus belle dame du monde, chez qui il n'aurait pas l'espoir de trouver son déduit, et si on la lui décrassait, il se plaindrait sans doute, comme fit, dit-on, le roi vert-galant en une telle occurrence, qu'on a « ôté le meilleur».

On ne désire pas une chose parce qu'elle est bonne, a écrit Spinoza ; mais une chose est bonne parce qu'on la désire. Et cela est vrai de toutes nos préférences. Elles viennent de nos dispositions naturelles ou acquises, de notre tempérament, de nos habitudes et de nos expériences passées. La meilleure raison de préférer est toujours « que l'on préfère».

Descartes, pour avoir aimé une jeune fille louche, avait un penchant à aimer les personnes qui louchaient.

Un lecteur grossier va seulement à ce qui l'amuse. Il ne faut pas lui assaisonner d'huile vierge sa salade. Il court à la caricature, au mauvais feuilleton, à la grosse farce, et juge du« phénomène » de la foire sur le boniment.

On peut disputer, sans jamais s'entendre, de la qualité d'une oeuvre. Serait-ce la quantité qui déciderait de la grandeur du génie? Mais l'écrivain le plus divers et le plus nombreux n'est pas un monstre à plusieurs têtes. Hugo, par exemple, a écrit des odes, des satires, des drames, des romans, et cependant il reste une œuvre^ comme le vieil Homère est une oeuvre, comme Shakspeare et Molière , Dante et Cervantes sont aussi une oeuvre. La quantité de la production n'en fait point la valeur, et la marque du génie n'est pas au dos des volumes.

Il me paraît qu'on a jugé Tart trop souvent sur la technique ; que la richesse de son instrumenta-

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