UNE PAGE DE M. TAINE
moins indéterminé et creux la plénitude et la netteté d'une impression personnelle.
« Société, état, gouvernement, souveraineté, droit, liberté, on a vu combien ces idées, les plus importantes de toutes, étaient, à la fin du xviii® siècle, écourtées et fausses, comment, dans la plupart des cerveaux, le simple raisonnement verbal les accouplait en axiomes et en dogmes, quelle progéniture ces simulacres métaphysiques ont enfantée, combien d'avortons non viables et grotesques, combien de chimères monstrueuses et malfaisantes. »
Il paraît que son étude sur Napoléon Bonaparte a brouillé M. Taine avec certaines gens et l'a réconcilié avec d'autres qui ne lui pardonnaient sans doute pas ses jugements sur les Jacobins. Combien il est difficile à la plupart des hommes de traiter les questions scientifiquement, dès qu'elles intéressent leurs passions, leurs préjugés, ou que du moins ils sont persuadés qu'elles les intéressent !
La bêtise humaine est insondable, disait quel-
qu'un dont j'ai oublié le nom. M. Taine, qui sait cela, et qui est un haut esprit, poursuit ses travaux et laisse crier les gens qui n'entendent rien à sa méthode en histoire.
(suite bu roman)
J'avais revu Pauline deux fois, sans qu'elle m'eût rien dit. Mais j'avais compris, à sa réserve plus graiide, qu'elle soupçonnait la vérité, et que, peutêtre, elle avait mal interprété mes motifs.
Avec sa belle résolution, elle a saisi la première occasion de m'interroger qui s'est offerte.
J'étais en visite, lundi dernier, chez sa mère. M™* de B. étant sortie du salon avecM^^Rambaud, Pauline a quitté le piano ; elle m'a dévisagé et m'a dit brusquement :
— Vous connaissez, monsieur, l'événement qui
est survenu dans notre maison. Je fais appel à votre franchise et vous demande Taveu que vous n'y êtes point étranger.
J'étais embarrassé. Impossible de me dérober pourtant. Cette explication, ne l'avais-je pas moimême désirée ?
— Je. ne le nierai pas, mademoiselle, répondis- je donc. Je pensais que vous ignoreriez la part que j'ai prise à cette reconnaissance, ou que vous me pardonneriez ensuite, si vous veniez à la connaître.
— Vous me jugeriez bien mal, fît-elle à son tour avec vivacité, d'imputer ma question au regret d'avoir retrouvé mon frère. Sa perte avait été trop sensible à ma pauvre mère pour ne pas souhaiter qu'il lui fût rendu, et moi, monsieur, si cruelle que me doive être la vue de celui (car je ne l'ai pas revu encore) de qui la faute a tué mon père, je me sens le devoir de pardonner, à défaut de pouvoir jamais oublier.
Je me flattais déjà d'avoir donné à cet entretien difficile un autre cours. Mais Pauline est revenue à
sa première idée, et, faisant un effort pour me parler avec toute liberté:
— Je ne regrette pas ce qui est fait, continua-telle. Je voudrais savoir le motif qui vous a inspiré d'entrer ainsi dans le secret douloureux de notre famille.
— Dès que ce secret m'a été confié, repris-je, par M"® Rambaud, — elle ne veut pas s'en cacher, et je la nomme, — j'ai vu l'embarras d'une situation qui l'affligeait; elle avait compté sur mon expérience, et, quoique étranger, l'amitié qui s'est établie entre nous, l'estime que vous m'accordiez m'autorisaient , ai-je pensé , à agir comme un homme seul le pouvait faire ; j'avais deviné une douleur sous votre réserve habituelle ; j'avais compassion aussi de l'état de monsieur votre frère, je voulais le connaître, et, en vous le rendant, vous faire libre devant tout le monde.
Ces derniers mots étaient une allusion assez directe au détestable M. Margue. Il ne lui convirit pas de la relever, et elle me dit au contraire, bien en face :
ARRÉAT l'/
— Libre, monsieur, en faveur de qui ?
Je sentis le reproche, et je ne pouvais feindre de ne pas le sentir. Décidément, je me voyais dans le chemin périlleux de déclarer mes sentiments, et Pauline n'eût pas mieux parlé pour me réduire à la nécessité, ou de lui offrir ma main, ou de jouer un personnage assez ridicule. Mais elle était bien éloignée d'avoir fait un pareil calcul. Je venais d'éprouver encore la solidité de cette nature, et je m'abandonnai bonnement à l'inspiration qui me poussait.
Je répondis donc , en relevant ses derniers mots :
— Et si c'était en ma faveur? Pourquoi pas? Je me dérobais, et j'avais tort. Peut-être me mentais-je à moi-même. Vous m'entendrez jusqu'au bout, puisque vous m'avez interrogé. Oui, je sui§ heureux que vous soyez libre, et dites-moi, Pauline, fis-je en lui prenant la main, qu'elle me laissa (je l'appelais ainsi pour la première fois), n'est-il pas vrai, si je retenais cet aveu en ce moment, que vous me jugeriez coupable de me taire, ou peu
digne de vous comprendre ? Je vous aime, et cela est sérieux. Je suis venu à cette heure de la vie où le cœur ne se reprend pas, où il ne se donne pas au hasard ni pour un temps, où l'on est capable d'aimer avec une force singulière, quand on trouve le motif d'aimer. Je ne laisserai pas s'éloigner de moi la femme que j'ai choisie, sans le lui dire, et vous pouvez maintenant m'accuser de mille mauvais desseins, je ne m'en défendrai plus. Notre chère M™® Rambaud a bien raison ; je serais un grand sot de vieillir seul, quand je vous ai rencontrée, et de ne pas revivre ma jeunesse qui est venue à moi sous votre figure...
Je ne sais trop ce que je lui ai dit encore. Je commençais à ne plus m'entendre moi-même. Elle fondit tout à coup comme la neige au soleil, ses yeux prirent cette fois une expression que je ne leur avais pas vue ... Et voilà toute ma sagesse en l'air !
Tu es mon ami, et le plus cher. Mais Pauline sera ma femme. C'est pourquoi je termine ici mes confidences et te dis : au revoir ! — le plus tôt possible.
(a vol d'oiseau)
Eh bien, mon cher, avais-je deviné juste? Tous mes compliments. Au moins tu n'as pas, comme moi, manqué ta vie. J'avais voulu une famille, et je reste seul. J'avais eu l'ambition d'être un savant, et je ne suis qu'un aide des plus modestes.
Que de rêves envolés et d'efforts perdus ! On s'étonne, quand on refait le chemin de sa vie par la pensée, d'avoir eu tant à lutter contre les erreurs, les préjugés qui vous sont venus de la première éducation et, plus tard, des livres, des discours entendus ici et là.
J'ai été, à mes débuts, un logicien imaginatif, par misère d'idées et ignorance des choses. Je partais volontiers à la recherche d'un fait explicatif universel, qui ne me laissât rien d'ignoré ni d'embrouillé. Puis j'ai reconnu que la simplicité réelle ne dépend pas d'un artifice de l'esprit, que tout ce qui est est devenu Qt se développe; et j'ai reçu, deux ou trois fois, de fortes poussées qui m'ont jeté plus avant.
La dernière m'est venue de Darwin et de son école. Cet homme-là a touché un peu à tout, et tu sais ce que la philosophie anglaise, en particulier, a su tirer de ses inductions hardies, de Herbert Spencer à M. James Sully.
Il ne lui a pas manqué non plus, à ce grand naturaliste, de disciples imprudents. Ceux-ci ont pensé se délivrer de bien des questions difficiles de la psychologie, par exemple, en invoquant à tout coup le retour d'un caractère ancestral. Procédé trop commode! Je ne me dépars jamais de ma réserve à l'égard de cette doctrine si féconde, et je ne me résigne pas à dire que l'enfant
a peur du loup qui a mangé son grand-papa.
Unenouvelle explication métaphysique du monde a été fondée sur le terrain, plus solide cette fois, de révolution. Un philosophe éminent (je parle encore de Herbert Spencer) traduit le devenir de toutes choses en un « passage de l'homogène à l'hétérogène », et il propose un vaste système, où l'hypothèse spéciale du transformisme, quoiqu'elle l'ait suggéré, n'entre cependant que pour un élément de construction. Mais cette expression ne me semble pas pouvoir convenir pareillement dans le monde physique, dans le monde vivant et dans les sociétés humaines. Quelle formule magique nous révélera pourquoi ce qui est ici le mouvement planétaire est ailleurs l'action, la vie, ou comment le progrès dans Tordre social serait comparable au débrouillement d'une nébuleuse ?
On ne se lasse pas de creuser des tranchées pour avancer dans l'inconnaissable, et c'est merveille qu'on y soit si opiniâtre, quand la tranchée se recomble à mesure sous la pioche des travailleurs. Ne nous flattons point, seulement, d'avoir emporté
la place, que nous n'y ayons d'abord jeté un homme !
L'erreur scientifique a ses dangers. Plus dangereuses sont nos erreurs politiques. J'ai eu beaucoup de peine, je t'en fais l'aveu, à me délivrer du rationalisme du XVIII® siècle, et du tour d'esprit, sinon des dogmes, de Jean-Jacques et des Jacobins. Quels ravages font encore dans les cervelles quelques métaphores de Hugo, certaines pages maladives de Michelet et les déclamations oiseuses d'un Louis Blanc!
Comme tant d'autres parmi nos contemporains, j'ai été empoisonné d'idées fausses (car la justesse naturelle de l'esprit ne nous garde pas de recevoir des jugements faux) ; j'ai cru, pour un temps, que les hommes se gouvernent sur des maximes et ne sont pas gouvernés par leurs passions, que la volonté de quelques-uns est l'unique facteur des événements, que l'on peut juger les choses d'hier avec les idées d'aujourd'hui, que les mœurs dépendent des formules, que l'étiquette du sac justifie la marchandise, et qu'on change le cœur de
l'homme en changeant la coupe de ses habits ; j'aî eu la faiblesse d'accorder mon respect à des médiocrités solennelles, ma confiance à des médiocrités hypocrites, mon enthousiasme à des médiocrités tapageuses ; je n'ai pas vu tout de suite qu'une fiction politique est nécessaire au gouvernement des peuples, et que l'on se promettait beaucoup trop d'avoir substitué à celle du droit divin des rois celle du droit divin des masses, encore brutales et ignorantes, sous le nom de suffrage universel.
Puis, j'ai réfléchi et reconnu nos sophismes. Je ne suis pas de ceux qui voudraient eflfacer de notre histoire un passé glorieux, tandis que les peuples jeunes sentent le besoin de se créer des ancêtres, et je n'imiterais pas ce bûcheron qui coupa la branche de l'arbre entre le tronc et la cognée; j'estime que la naissance est pour un peu dans les aptitudes, et qu'une culotte usée sur les bancs de l'école ne fait pas un savant ; j'ai appris à faire la différence de l'éducation qui forme l'esprit en l'appliquant à ce qu'il peut entendre, et de celle qui le déforme en lui suggérant de raisonner sur ce qu'il ignore;
je ne suis plus autant crédule aux habiles qui emportent les votes par un coup de gueule, aux gens qui font bruit de changer le monde en un tour de main, et je ne pense pas que le paquet de mer soit plus utile au bateau que le pilote.
Enfin, mon cher, comme j'ai cessé de donner aveugle créance, en philosophie, aux explications fantaisistes et universelles, je ne m'attends pas davantage à une solution sociale qui serait immédiate et générale, et je n'ai pas le mépris dés solutions partielles, qui me semblent seules efficaces et possibles.
Il est bon d'avoir lu beaucoup, et il est meilleur, d'avoir beaucoup vu. La science « livresque » de bien des gens ne vaut pas le simple bon sens de quelques autres. A tant d'hommes qui s'agitent vainement, on pourrait donner pour épitaphe les fameuses lettres romaines S. P. Q. R.,avec la traduction facile. Si peu que rien^ du bon Panurge. Heureux ceux qui ne désapprennent pas la vie calme, la sérénité des cheveux blancs, et le don de mourir en sages, à l'exemple du vieillard de La Fontaine 1
Une douce et haute philosophie que celle de ce bonhomme, de ce « philosophe pour enfants, disait ces jours-ci M. Dumas fils à l'Académie française, qui a fait dire aux bêtes tant de choses raisonnables, à qui nos mères nous mènent de force quand nous sommes petits, à qui nous revenons tout seuls quand nous sommes vieux... I »
Je ne sais vraiment pas ce qui m'a poussé aujourd'hui à te parler darwinisme et politique. Mille pardons, cher I Tu as bien d'autres affaires.
A MARCELLIN (fin de conte)
Je t'envoie sous ce pli, mon cher Marcellin, les dernières notes de mon journal. Je le laisse là, et pour longtemps, ce pauvre journal à peine commencé, dont je t'ai fait le complaisant collaborateur.
Tu te plains d'avoir manqué ta vie. Eh! pour Dieu, n'est-ce rien que d'avoir su jouir de ce qui est beau, et apporté sa part de travail à une œuvre féconde? Ne sois pas si sévère pour toi-même. Tu as voulu le bien, tu as pu le faire quelquefois.
Je ne refuse pas tes critiques, si amères qu'elles soient ; les sottises du jour présent ne sont pas encourageantes. Mais la mauvaise humeur n'a jamais été mon fait. Je confie ma barque au vent qui souffle, et il me plaît même d'oublier que j'ai
quinze ans de trop et un bras de moins. Si demain nous promet bien des misèresj»il nous garde aussi de bonnes choses. Lexistence de nos arrièreneveux sera sans doute plus facile que la nôtre.
Le souci de l'homme est de ne pas périr en un jour et tout entier, et il a imaginé, pour se satisfaire, des expédients métaphysiques étranges et innombrables. A leur défaut, il est pour lui deux moyens de s'assurer quelque durée en ce monde, celui de rendre à ses semblables les beaux services du génie ou de la bonté, et celui de continuer dans ses enfants. Tu te défends de la vanité d'écrire ton nom au mémorial humain, et tu regrettes les accidents qui t'ont privé d'une famille. Moi qui ne pouvais pas du tout avoir cette vanité, il me convenait au moins de faire souche. Je me conformerai donc à la sagesse vulgaire, et décidément je prends le pont aux ânes, qui mène quelquefois dans les meilleurs prés. Je me marie, comme dans les vieux contes, et j'espère avoir beaucoup d'enfants.