‹ Journal d'un philosopheChapitre 44 sur 46 · UNE PAGE DE M. TAINE · texte numérisé non relu

UNE PAGE DE M. TAINE

Je trouve, dans le Napoléon Bonaparte de M. Taine, une page superbe. Elle dit si bien ce que je voulais dire, que je la transcris telle quelle en mon journal.

L'esprit de Bonaparte, observe M. Taine, ne fonctionne jamais à vide. Et il ajoute :

« C'est là aujourd'hui notre grand danger. — Depuis trois siècles, nous perdons de plus en plus la vue pleine et directe des choses ; sous la contrainte de l'éducation casanière, multiple et prolongée, nous étudions, au lieu des objets, leurs signes : au lieu du terrain, la carte ; au lieu des animaux qui luttent pour vivre, des nomenclatures, des classifications, et, au mieux, des spécimens morts

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de muséum ; au lieu des hommes sentans et agissans: des statistiques, des codes, de Thistoire, de la littérature, de la philosophie, bref, des mots imprimés, et, chose pire, des mots abstraits, lesquels, de siècle en siècle, de\iennent plus abstraits, partant plus éloignés de l'expérience, plus difficiles à bien comprendre, moins maniables et plus décevants, surtout en matière humaine et sociale.

« Dans ce domaine, par l'extension des états, par la multiplication des services, par l'enchevêtrement des intérêts, l'objet, indéfiniment agrandi et compliqué, échappe maintenant à nos prises ; notre idée vague, incomplète, inexacte, y correspond mal ou n'y correspond point ; dans neuf esprits sur dix, et peut-être dans quatre-vingt-dix-neuf esprits sur cent, elle n'est guère qu'un mot ; aux autres, s'ils veulent se représenter effectivement .la société vivante, il faut, par delà l'enseignement des livres, dix ans, quinze ans d'observation et de réflexion, pour repenser les phrases dont ils ont peuplé leur mémoire, pour se les traduire, pour en préciser et vérifier le sens, pour mettre dans le mot plus ou

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