‹ Journal d'un philosopheChapitre 5 sur 46 · UN MEMBRE DE PHRASE · texte numérisé non relu

UN MEMBRE DE PHRASE

doux comme une musique, comme l'écho de sa jeunesse et de ses rêves : Jeanne ! »

Ouf! j'ai peiné à transcrire cette phrase, prise d'un roman du jour, comme peine un malheureux écolier à copier une page de grec qu'il n'entend point* Bonnement je me laissais couler dans les ténèbres, quand je m'aheurte au dont tout haut et demeure là tout étourdi, pareil à un pauvre colinmaillard qu'on abandonne au milieu de la chambre après l'avoir fait tourner rapidement sur luimême.

Amoureux de cette femme, et sentant bien quil aime cette femme, dont il se répète, à lui contemplant Paris qui, comme.,, etc., le nom.,, — Voilà pourtant qui est construit ! Ne voyez- vous point que la période est pendante, et n'est-ce pas très joli d'avoir fourni d'un trait la course d'une quinzaine de lignes, avec l'aide de trois que^ de qua,tre jw/, de trois participes présents, et de ce dont extraordinaire, gond poli sur lequel pivote la phrase ?

A la faveur du traitement héroïque que lui font

subir nos romanciers, notre bonne langue française aura acquis, avant cinquante ans, telle clarté et telle élégance, que le pire sourd sera celui qui y voudra entendre. Bravo donc, messieurs, pour vos constructions extravagantes et vos mots horrifiques, pour vos innocences alanguies, vos affolements éperdus^ vos cadres grisants^ vos écroulements^ vos écrasements^ et tout le reste ! Allez-y bon train, et ne nous ménagez pas !

BOUCHÉES A CROQUEMITAÏNE

Un hasard m'a mis sous les yeux la phrase de M. Claretie (tant pis, je l'ai nommé). Sans chercher longtemps , je pourrais faire pareille trouvaille dans les livres de plus illustres que lui, de M. Zola, de M. Daudet ou de MM. de Concourt.

Du moins les beautés ne manquent pas dans la langue de ces derniers ; mais leurs imitateurs exagèrent leurs défauts, leurs procédés, et menacent notre langue d'un dommage irréparable. Peut-être ne sera-t-il pas si grand qu'on le pourrait craindre. Pour avoir trop ingéré d'un aliment, on s'en dégoûte ; l'estomac se refait, on en est quitte pour une mauvaise digestion. Je ne m'étonnerais guère s'il en arrivait ainsi de notre littérature roma-

nesque. « Nous passerons, a écrit un jour M. Zola, parce que nous ne sommes pas assez simples. » Ils passeront d'autant plus vite, les romanciers, que le public du feuilleton, ce terrible croquemitaine, leur aura demandé plus à dévorer. Et tout goinfre qu'il est, il veut pâture nouvelle et viande fraîche, ce croquemitaine. S'il revient au plat de la veille, il y touche d'une mâchoire paresseuse ; mais il <( baufre » avidement le plat du jour. Il faut lui varier son menu, ou sinon il refuse sa panse et sa bourse ; et le malheureux cuisinier se fatigue à nettoyer les casseroles et s'ingénie à déguiser sous des condiments les reliefs d'hier, quand la chasse ou la marée ont manqué.

Le roman l'emporte aujourd'hui sur le théâtre. Je le regrette. Mais chaque temps a ses tendances. Nous sommes devenus des analystes opiniâtres, dans tous les domaines ; nous recherchons de préférence le détail des caractères, des variétés sociales ; l'étude des genres, si convenable à Toptique du théâtre, a fait place à l'étude des individus, qui est plus à l'aise dans le cadre du roman.

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