‹ Journal d'un philosopheChapitre 6 sur 46 · BOUCHÉES A CROQUEMITAINE · texte numérisé non relu

BOUCHÉES A CROQUEMITAINE

Les lecteurs de demain trouveront-ils le moindre plaisir à la peinture de nos infirmités grandes ou petites, le moindre intérêt à notre clinique romanesque? Relira-t-on un volume de quatre cents pages comme on relit un drame rapide et bien frappé ? Vraiment j'en doute. Et je ne parle pas du ragoût de Tœuvre ! Ceci est affaire du goût de l'écrivain ou de la grossièreté de son public. Tel frappe l'oreille de son lecteur d'un bruit incongru^ tel l'attire par l'odorat et lui fourre le nez un peu partout, dans les fromages, dans le fumier, dans le linge sale, dans le gousset. Un conteur, dont M. Jules Lemaître a dit avec raison qu'il est des meilleurs de notre race, s'embourbe dans une histoire à la mode, où le viol et l'adultère sont les moindres accidents, et il nous y fait voir la chienne du logis mettre bas, quand il n'a plus d'héroïne à accoucher.

« Le roman, écrivait Sainte-Beuve à M. Champfleury, est un vaste champ d'essai, qui s'ouvre à toutes les formes du génie, à toutes les manières. C'est l'épopée future, la seule probablement que

les mœurs modernes comporteront désormais. »

Sainte-Beuve a peut-être raison contre M. Renan, qui déclare le roman un genre de troisième ordre, et je ne veux pas faire le procès aux œuvres de mes contemporains. Mais elles me fatiguent par leurs longueurs, et je m'en confesse.

On me donna à lire, quand j'étais petit, les histoires du chanoine Schmid. Vous pensez si mon imagination toute neuve se prit à Henri d'Eichen^ feld^ à Rose de Tannenbourg ! J'ai toujours vu un peu le moyen âge à travers cette Rose de Tannenbourg, A ce premier moment, la forme dialoguée, il m'en souvient, m'intéressait moins que le conte, le récit. Ou du moins, il fallait que le dialogue fût parlé, fût mis en action, et nulle lecture ne m'a jamais ému autant que le fit la représentation, dans une grange provençale, d'une espèce de Mystère où figuraient le grand saint Christophe et le bel ange Gabriel. Les enfants aiment les contes, conime les peuples jeunes ont aimé l'épopée. Le drame était sorti de l'épopée par un développement naturel des situations et des caractères ; et

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voici, au point extrême de nos littératures, que le roman éclipse le théâtre. On dirait qu'il est la poussière. des genres disparus, poussière de l'épopée, poussière du drame, poussière encore des mémoires historiques et des annales de la médecine ou de la police.

Le fameux Juif-Errant, d'Eugène Sue, fut ma première rencontre dans ce monde nouveau. Je m'obstinai à cette accablante lecture, et il m'en resta un dégoût pour ce genre de productions, que je n'ai pas réussi à vaincre tout à fait. Lorsque je me repris au roman, pour tout connaître, je lus quelques volumes d'Alexandre Dumas, ce prodigieux trou veur. Avec lui, nulle fatigue physique ou morale, mais un regret du temps perdu, et la déception d'une réalité qui se déroberait ou se déguiserait sans cesse. Il revivait là, dans ces abondants récits d'aventures, quelque chose de l'épopée, mais sans le haut coup d'aile des poètes primitifs et surtout sans leur simplicité vraie. Ce coup d'aile du poète, je l'ai reconnu, à quelque degré, dans la Salammbô de Flaubert, dans les

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Misérables ttle Quatre-vingt-treize de Hugo. Puis Balzac et George Sand me remirent au niveau de notre vie, et je goûtai Eugénie Grandet^ le Marquis de Villemer. Cependant je fus vite fatigué du monde de M™® Sand ; j'y éprouvais cette impatience de l'observateur qui regarderait un objet au microscope sans avoir tourné la vis à son point. Et quant à Balzac, si ses lunettes étaient mieux mes lunettes, j'y sentais encore, à la longue, un effort qui me lassait.

Ce sont là, j'en conviens, des appréciations personnelles, et je ne cite pas tous les ouvrages de Balzac, par exemple, où j'ai reconnu l'invention géniale. Il faudrait relire ce qu'on a lu ; mais la vie est trop courte pour cela.

Je reviens à nos contemporains. Il s'est trouvé que plusieurs, en prenant leurs personnages aux confins de la pathologie, ont institué de nouvelles expériences morales, dont je reconnais la véritable valeur. Avec eux, pourtant, avec le Flaubert de VEducation sentimentale et même de Madame Bovary (un chef-d'œuvre), avec le Daudet de Jack

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OU de Sapho^ avec les de Concourt, avec Zola, j'éprouve une lassitude parfois extrême, et pour moi, trop souvent, ce qu'il y a de vrai dans leurs livres est incomplètement vrai, ce qu'il y a de faux est surabondant ; ils me laissent le sentiment pénible d'une diminution de mon être, d'une perte de mes forces vives et d'une chute fatale dans les bas fonds des ratés ou des manques. Le Bouvard et le Pécuchet^ pour une heure, me semblent être chacun de nous, et d'abord Flaubert luimême, qui peut-être a consigné en cette obscure ébauche ses propres impuissances, lui si parfait artiste, et pour me tirer de cet état malsain il me faut ouvrir un livre de science vraie ou relire une page virile du vieux Corneille.

De toute cette production, souvent fiévreuse et hâtive, que restera-t-il ? Quelques noms, et sous ces noms une page, parfois une œuvre, s'il en est une fortement conçue et brèvement écrite. Il n'appartient pas aux critiques de préjuger le choix de la postérité. Songez seulement que nous avons, des centaines de volumes des deux siècles passés, gardé

la Princesse de Clèves, le Roman comique. Candide, Manon Lescaut^ avec des historiettes cueillies çà et là. Eh bien, il arrivera peut-être que Dumas vivra par une anecdote, George Sand par une Lettre^ et qu'une sobre nouvelle de Mérimée surnagera au-dessus du flot de nos romans tirés à 80,000. Notre bibliothèque littéraire s'encombre trop pour ne pas obliger nos successeurs à y opérer le plus sévère triage. Du reste, l'œuvre qui tombe en oubli n'est pas pour cela une non-valeur, et notre siècle aura livré un riche contingent de notes au philosophe curieux d'étudier la nature humaine en ses variétés fugaces et en son fond. Tous nos romans, à leur tour (et je ne suis pas le premier qui le dise), seront du document humain^ du document déjà digéré et transformé.

Avec les débris de l'art ancien nous composons des musées. Tout y est classé pour Tusage de l'historien, idole grotesque ou tesson informe, et il y vient interroger les moindres reliques, comme le médecin examine jusqu'aux déjections de son malade pour établir un bon diagnostic. Mais

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