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Journal d'un poète

JULES Sandeau recevant à l'Académie française le successeur d'Alfred de Vigny, Camille Doucet, risqua, sur l'auteur d'Éloa, ce mot célèbre : « Personne n'a vécu dans sa familiarité, pas même lui. » Et certes ce mot ne manquait pas de justesse, sous sa forme épigrammatique. Vigny se drapa toute sa vie dans une hautaine réserve, gardant toujours le silence, comme une pudeur morale, autant sur les maux qu'il souffrit que sur le bien qu'il pouvait faire.

Quelques jours avant sa mort cependant, montrant à son exécuteur testamentaire, Louis Ratisbonne, de nombreux petits cahiers cartonnés rangés dans sa bibliothèque, il lui dit : « Vous trouverez peut-être quelque chose là. » Et depuis, encore que dans ce choix pieusement fait qu'est le Journal d'un poète, de nombreuses pages intimes aient été négligées à dessein, nous avons Vigny tout entier, au jour le jour, faisant son examen de conscience, se parlant à lui-même, pleurant quelquefois, saignant toujours, écrivant en marge de ses œuvres et de sa vie ces notes rapides qui les éclairent.

On connaît le pessimisme d'Alfred de Vigny. Ce n'est pas le pessmiisme romantique, ceTuî de Didier ou d'Antony, qui rendent la société responsable de leurs propres maux et ramènent tout à eux-mêmes. Ce n'est pas un pessimisme sentimental, sa source est toute philosophique : il voit plus

loin et plus haut, et sûr que la nature est insensible, que le monde est mauvais, que l'injustice et la douleur régnent partout, que l'espérance est folle, que plus de supériorité c'est plus de malheur, que Dieu, s'il existe, n'est qu'un bon geôlier semant de fleurs une prison d'où nous sortirons, sans savoir quand, pour aller sans savoir où, il vit sans rien demander à personne, héros qui dédaigne et saint qui ne croit pas, dans une sorte de désespoir serein qui ressemble au soleil éclairant un désert.

Il faut avouer que Vigny eut du mérite à vaincre en lui tout ce que le romantisme aurait eu de prétextes à vaines et magnifiques déclamations, car aucune existence ne fut jiïnais plus abreuvée d'amerturn^^ qiJê la sienneT "

' Fils de vieux parents, sôitpëre"âvart'sdTxante ans et sa mère quarante quand il vint au mondej Vigny, le plus faible et le dernier de quatre enfants, était cependant le seul qui devait survivre. Son enfance fut mélancolique entre un père voltairien et spirituel, âgé déjà comme un aïeul, et une mère janséniste dont l'air fin et les grands yeux noirs allaient bien avec ses talents de peintre et de musicienne, mais dont la fermeté de matrone romaine était certainement plus propre à élever un guerrier qu'un poète. C'est un guerrier en effet qu'on voulait faire de cet enfant, et quand il revêt à seize ans l'uniforme des mousquetaires rouges, sa mère lui donne une Imitation de Jésus-Christ avec cette dédicace : « A Alfred, son unique amie, » puis elle y joint ces virils conseils : « Te voilà armé pour ton roi et ta patrie : reste chrétien, catholique même, mais tolérant et moral avant tout, bien convaincu que les deux meilleures sauvegardes de la vertu sont la croyance en Dieu et en l'âme immortelle... Prie Dieu qu'il te donne la foi, mais conforme-toi et pense souvent à la morale sublime que notre religion enseigne. Une conscience pure et sans reproche est le seul bonheur que les hommes ne puissent nous ravir, et c'est la seule vertu qui nous la donne... Tu entendras dire à des hommes envieux que la noblesse n'est rien... La noblesse est quelque chose : c'est un titre écrit que le souverain confère pour des services rendus à l'État ; il impose l'obhgation de valoir

mieux qu'un autre, d'être plus fidèle à son roi, d'une probité plus délicate, plus lent à donner sa parole, plus fidèle à l'observer... Ne tente d'arriver au succès que par le mérite... Applique une indulgence raisonnée à toutes les faiblesses humaines, sans ironie facile ni basse complaisance... Tenir ou répéter un propos qui attaque la conduite d'une femme est un crime de lèse-société... Méfie-toi cependant par-dessus tout de certaine espèce de femmes aussi méprisées par / leur état que par leurs mœurs : je veux parler des comédiennes. »

Lesté de ces conseils où il est facile de découvrir le germe de beaucoup de pensées du poète, notamment surjg devoir et l'hoiineur, Vigny partait pour sa première désillusion. >es parents, semant dans son esprit d'enfant l'expérience - /.w^f^

chagrine de la vieillesse, l'avaient rempli à leur insu de ^ défiance et d'une méjajicoUe^^écoce j « Ce n'est que cela ! » i/ /^ ** ^ disait-il après avoir mis ses épaulettes. Et à ce propos il /it^^*^ "^ écrivait plus tard à son ami Brizeux (2 août 1831) : « Cd n'est que cela ! » J'ai dit ce mot-là depuis de toute chose, et je J

l'ai dit trop tôt. De là ma tristesse, née avec moi, il est vrai, ,.

mais pas si profonde qu'à présent, et au fond assez douce 1/

et pleine d^ommisération pour mes frères de douleur, pour i»-

tousjes prisonniers de cette terre, pour tous les hommes. ^V» •'

"VTgny attendit quatorze ans la gloire militaire, « n'osarit quitter l'épée dans la crainte que le jour de la démission ne devînt la veille d'une campagne, » et dans ces quatorze ans de servitude il ne réussit guère qu'à avoir une jambe cassée à la manœuvre : « Ce ne fut que très tard, écrit-il dans Servitude, que je m'aperçus que mes services n'étaient qu'une longue méprise, et que j'avais porté dans la vie active une nature contemplative. »

Qu'allait-il faire ? se marier ? Les salons de 1820 l'avaient vu, jeune mousquetaire, '( malin et gracieux à la fois », disait ]yime Ancelot, '( capable de dérober un ruban par ci, un baiser par là, chérubin blond, vif, alerte, et déjà ofiicier ». Il était fort distrait à la contredanse, et une jeune fille, la plus belle de toutes, s'était éprise de lui. C'était Delphine Gay, cette muse dont Théophile Gautier disait qu'elle avait toujours

« l'air d'écouter un Apollon ». Elle eût volontiers épousé le « poète-guerrier » qui lui semblait le « plus aimable de tous », et lui, de son côté, se serait peut-être laissé séduire par tant de beauté, bien qu'il trouvât que Delphine riait trop, mais ]y|me ^jg Vigny ne l'entendait pas de cette manière, au grand désespoir de la mère de Delphine, Sophie Gay, qui en écrivait ainsi à Desbordes-Valmore : «... Ce charmant Emile Deschamps m'a dit que son cousin M. Delprat avait le bonheur de vous voir souvent ; il connaît aussi M. de Vigny, et je présume qu'en ce moment il vous a déjà amené le poèteguerrier. Je vous le dis bien bas, c'est le plus aimable de tous, et malheureusement un jeune cœur qui vous aime tendrement et que vous protégez beaucoup s'est aperçu de cette amabilité parfaite. Tant de talent, de grâces, joints à une bonne dose de coquetterie, ont enchanté cette âme si pure, et la poésie est venue déifier tout cela. La pauvre enfant était loin de prévoir qu'une rêverie si douce lui coûterait des larmes ; mais cette rêverie s'emparait de sa vie. Je l'ai vu, j'en ai tremblé, et, après m'être assurée que ce rêve ne pouvait se réaliser, j'ai hâté le réveil. — Pourquoi ? me direz-vous. — Hélas ! il le fallait. Peu de fortune de chaque côté ; de l'un assez d'ambition, une mère ultra, vaine de son titre, de son fils, et l'ayant promis à une parente riche, en voilà plus qu'il ne faut pour triompher d'une admiration plus vive que tendre ; de l'autre, un sentiment si pudique qu'il ne s'est jamais trahi que par une rougeur subite, et dans quelques vers où la même image se reproduisait sans cesse. Cependant le refus de plusieurs partis avantageux m'a bientôt éclairée ; j'en ai demandé la cause, et je l'ai, pour ainsi dire, révélée par cette question. Vous la connaissez et vous l'entendez me raconter naïvement son cœur. Le mien en était cruellement ému... »

. « Comment, pensais-je, n'est-on pas ravi d'animer, de troubler une personne semblable ? Comment ne devine-t-on pas, ne partage-t-on pas ce trouble ? Et malgré moi j'éprouvais une sorte de rancune pour celui qui dédaigne tant de biens. Sans doute, il ignore l'excès de cette préférence, mais il en sait assez pour regretter un jour d'avoir sacrifié

le plus divin sentiment qu'on puisse inspirer aux méprisables intérêts du grand monde... Si vous voyez cet Alfred, parlez-lui de nous et regardez-le ; il me semble impossible qu'un certain nom ne flatte pas son oreille. Il a de l'amitié pour moi, et je lui en conserve de son côté, à travers mon ressentiment caché. Je suis sûre que vous le partagerez un peu et que vous ne lui pardonnerez pas de ne point l'adorer. Leurs goûts, leurs talents s'accordaient si bien ! »

Peu s'en faut que nous ne partagions le ressentiment maternel de Sophie Gay en voyant cette belle poétesse devenir la femme du plus prosaïque des maris, Emile de Girardin, tandis que le grand poète qu'est Vigny devient l'époux de la moins poétique des ferm«€t&.^'était pourtant une belle créole, miss iyd^aT^ce Bunbury ' elle était née en 1799, à DemeraraTiiaftaTa GuyaTTc'anglaise. Son père, Hugh-Mill • Bunbury, riche colon, était, dit-on, trois fois millionnaire, et la fortune, à sa mort, devait s'élever à plus de six cent mille francs. Il y avait là de quoi atténuer bien des scrupules J

nobiliaires. Malheureusement ce n'était qu'un mirage doré. ,.

La vérité est que le beau-père de Vigny, qui d'ailleurs feignit iJ

'toujours d'ignorer jusqu'au nom même de son gendre, 1-

déshéritait sa fille pour la punir de ce mariage qu'il désap- 1'

prouvait. Pour rentrer dans ses droits, il aurait fallu que Vigny plaidât à propos d'une contestation de domaines au Canada et en Océanie, notamment dans une île polynésienne pleine d'anthropophages : « Oh ! je avé trompé vô, parce que je aimé vô ! » aurait dit M'"^ de Vigny en sautant au cou de son mari. Cela était douloureusement comique ; mais ce n'était pas tout ; Lydia n'apportait rien en jebmpensation de sa pauvreté. Malade dès son voyage de ru^ces et constamment souffrante depuis; passant d'une fluxion de poitrine à une fièvre cérébrale ; maladroite, impotente, se fbîéssant en tombant de voiture, manquar^Lii^e brûler vive , durant trente années elle fut pour Vigny un sujet d'inquiétudes perpétuelle^iiElle n'avait pas tardé à perdre toute sa beauté. Ratisbonne la voyait au foyer conjugal «massive, hommasse, nouée, à demi aveugle, ayant autant de peine à se mouvoir

qu'à parler » ; et il ajoute « elle avait oublié l'anglais sans avoir jamais réussi à comprendre le français : ce qui rendait les conversations, on le conçoit, assez difficiles. » Un compatriote de Lydia, l'anglais Charles Harvey, reçu chez Alfred de Vigny en mars 1844, constate cette déchéance pitoyable dans un article de Temple-Bar (décembre 1888) : « Elle avait l'air bien plus âgée que son mari, dit-il. Elle était manifestement impotente, et n'avait pas conservé la moindre trace d'une origine patricienne : on l'eût plutôt prise pour une gouvernante que pour une comtesse, tant étaient communs son aspect et l'extrême simplicité de ses vêtements. Après les premières phrases de salutation, elle ne dit plus un mot de l'après-midi, à moins qu'on ne lui adressât directement la parole. » C'est sur cette pauvre créature blessée que Vigny ne cessa de veiller paternellement, refusant tous les dîners, toutes les soirées, pour rester auprès d'elle à faire des lectures.

11 éprouvait pour elle « le sentiment craintif d'une mère qui serait priée de quitter le berceau de son enï^jrt malade », supprimant les voyages qu'il eût aimés, disant J «J'ai souvent entendu parler de liberté, mais c'est une personne que je n'ai jamais vue qu'en effigie. On n'est jamais libre quand on a du cœur. Qui pourrait être assez égoïste pour se rendre libre de laisser seule avec des domestiques et des médecins une malade aussi chère, pour aller chercher quelques distractions ? » Il ajoute ailleurs :

« Le collier dont je suis attaché De ce que vous voyez est peut-être la cause.

Sur ce collier est écrit: « J'appartiens, j'appartiens à une santé bien blessée et qui n'est pas la mienne. »

Certes, rien n'est plus touchant que cette bonté qui ne

s'avoue pas. Mais n'est-elle pas aussi pour Vigny une manière

de faire son devoir tout entier, avec une sorte de défi à Dieu :

« La plus forte protestation contre le monde injuste et contre

/ " Dieu absent, c'est de m'appliquer à faire ce qui me permettra

^ de m'estimer le plus.^oinsje momiej^t^jplus je vaudrai. »

^ / Car ce « garde-malade rêveur w'neTest pas seulement de

sa femme, mais encore, et durant quatre ans (1833de sa mère que des attaques d'apoplexie oïH^reii^e irri table et injuste pour ce qu'elle aime le plusJ heLfoîirnal de 1837 nous édifie sur la grandeur d'âme de ce bon fils qui fut en même temps bon épouxJ Et qui donc devant ce double dévouement de tous les instants va songer à lui jeter la pierre, en voyant son âme ardente et qui avait toujours vécu dans le feu, comme la salamandre, s'épanouir enfin dans la passion ? On se rappelle les recommandations de ]yj[me de Vigny mère à son fils partant pour l'armée : « Méfietoi par-dessus tout de certaine espèce de femmes aussi méprisées par leur état que par leurs mœurs : je veux parler des comédiennes. » Et c'est justement sur une comédienne que Vigny va tomber, et sur la pire de tentes péïïî^tre, Marie Dorval, une enfant de la balle née au hasard des tour- "nèes~(îé province ; veuve à vingt ans avec trois enfants, mais bien vite remariée, volontiers populacière, apportant sur la scène une voix éraillée, un accent traînard et une prononciation grasseyante, mais, avec tout cela, ayant le diable J au corps, et apparaissant peu à peu, avec sa fougue, ses vraies larmes et ses cris, comme l'idéal de l'actrice romantique.

Quand et comment Vigny la connut-il ? nous ne le savons •'

pas. Peut-être lui déplut-elle d'abord, tout en l'attirant, car c'était tous les contrastes que cette femme jamais en repos. « Candeur, désespoir attachant, gaieté enivrante, folie d'enfant, pleurs d'enfant ; » puis tout à coup <( versatilité déconcertante, mobilité stupéfiante, humeurs noires et capricieuses ». «Vous rappelez-vous son beau rire, écrit-il à Janin, et comme elle était gaie, aussitôt qu'elle avait quitté les horreurs de la scène ? » et à Brizeux : « Elle a pleuré ; c'est sa manière d'être contente, d'être heureuse et d'être belle. » « Quand cette femme paraît sur la scène, écrit quelque part George Sand, avec sa taille brisée, sa marche nonchalante, son regard triste et pénétrant, alors savez-vous ce que j'imagine ? Il me semble que je vois mon âme ;... c'est mon âme qui est en cette femme et qui la fait se tordre et délirer ainsi. Ce Dieu qui la possède, il est en moi aussi. » C'est là ce que

pensait Vigny, sans doute, et c'est à toute cette magie qu'il se laissa prendre. Il se contentait de la voir tous les soirs sur la scène et dans sa loge, de l'admirer, de l'adorer ; mais Dorval voulait autre chose que du respect et des louanges, et, habituée à tous les assauts, ne comprenait goutte à cet amoureux qui ne demandait rien de ce qu'il pouvait obtenir si facilement. Un soir enfin, agacée de tant de noblesse pudique, elle se tourna brusquement vers Vigny et lui lança à brûle-pourpoint, et d'un ton spirituellement gamin : « Quand les parents de Monsieur le comte viendront-ils demander ma main ? »

Cela devait se passer en 1832, et ce fut le début de leur liaison. La pudeur de Vigny cachait la passion la plus ardente : « La vie est double dans les flammes, » dit-il dans la Maison du berger. Dorval recevait de lui « non des baisers, mais ces douces caresses de mains passées dans les chevaux, de doigts posés sur la bouche, qui préparent à l'amour, et qui répondent, pour ainsi dire, aux sens de l'âme. » Et Dorval, plus étormée que ravie, disait : a Je redeviens sage, je me refais une virginité; le comte me traite comme une dAchesse ; il me fait de petites élévations ; il m'appelle ^an^/ige. »

L'union était-elle possible entre deux âmes si disparates ?i « Sur quel sein cette larme du Christ est-elle allée tomber ! » disait Sainte-Beuve, lui qui savait que Dorv^al avait avoué à une de ses amies : « Vois-tu, ma chère, plus je vais et plus je sens qu'on ne peut bien aimer que celui qu'on n'estime pas. » Dès juillet 1833 nous lisons dans la Correspondance de Vigny des lettres comme celles-ci :

« Tout ce que tu m'as fait souffrir depuis que tu demeures dans cette rue, dans ce nouvel appartement, est incalculable. Ce n'est pas trop de toute ta vie pour me le faire oublier ; mais enfin hier j'ai revu ton âme tout entière et, après nos quatre heures de baisers et d'amour, elle s'est rouverte, comme tous les jours tes bras. Je t'en rends grâce mille fois, mon ange, ma chère belle, je t'ai retrouvée. Ton tendre repentir a effacé tout, mon enfant ; je te confie à la garde de ton

amour, de ton honneur et de ta honte. N'oublie jamais cela. Cependant ce qui reste dans mon âme de tout cela et de ton départ surtout est plus que de la tristesse, c'est du malheur, c'est du découragement mortel. Je sens en moi une honte secrète pour la première fois de ma vie. Les mots que je me suis fait effort pour prononcer hier m'ont outragé, plus que je ne puis le dire ; je me coupais moi-même au tranchant de mon arme et en me vengeant je me blessais... Il est affreux pour moi que cela soit arrivé et c'est pour moi seul que cela est douloureux ! »

Et le lendemain :

a Jeudi 4 juillet [l833].

0 En rentrant de chez toi, à une heure.

« Je rentre le cœur navré mille fois plus que tous ces derniers jours. Que tu m'inquiètes, que tu m'affliges, ô mon cher ange ! Ma pauvre chère belle, que tu me désoles ! Mais quoi ? Tu penses à me faire écrire par Louise quelquefois ; ,

songe que, si tu veux me faire mourir de chagrin, tu n'as pas J

d'autre chemin... Non, non, non, il me faut ton écriture, ti

il me faut la trace de ton bras sur le papier, et tous les jours J

de ma vie, tous les jours, ton écriture, et elle seule, et point i«-

d'autre qui s'en mêle ! ''

« Ah ! quelle cruauté que de m'accuser, moi, moi ! de ne t'avoir pas assez servie dans ton théâtre ! Tu sais ma vie, le pouvais-je ? Tu vois à présent, si tu me donnes confiance en toi, ce que je ferai alors pour toi aussi...

« Je t'en supplie, ma belle Marie, au lieu de m'effrayer et de me menacer comme tout à l'heure, ne fais plus autre chose que de me rassurer sur l'avenir, afin que je puisse penser et écrire pour toi.

« Vendredi matin. — Je tombais de fatigue hier et je me suis endormi pesamment. Je me suis étonné de trouver mon oreiller, mes joues, mes yeux remplis de larmes. J'avais rêvé à je ne sais quel chant triste qui me faisait sangloter. Tu m'as fait mal hier au soir, ô mon bel ange, c'est bien toi qui ne dois pas être jalouse. Je t'aime tant et avec une inquiétude si continuelle ! »

Qu'a donc fait Dorval ? Nous pressentons ses colères qui reprochent injustement à Vigny de ne point la servir au théâtre ; ses scènes de feinte jalousie où la vulgarité l'emporte sur la violence. A ce propos Ernest Dupuy cite une lettre que Dorval écrit à Vigny, qui s'était trouvé au théâtre en compagnie de George Sand :

« Vous êtes un homme affreux, et le plus froid des hommes, et le plus méchant, et le plus maladroit, et vous ne savez rien cacher ; vous n'avez pas pu me cacher le plaisir que vous preniez à passer la soirée entière auprès de cette femme. Je vous trouve ensemble. Vous voyez la peine que j'en ressens, cela vous est bien égal, et vous allez lui chercher une place.

« Vous aviez là une belle occasion de vous en débarrasser ! mais cela vous plaisait tant ! tant ! Je ne pouvais rien dire, moi ; d'ailleurs, cette femme, ce n'est pas vous qu'elle aime, et je ne lui en veux pas ; mais vous, vous avez abusé de ma situation ; vous saviez que vous me feriez mal, et cela ne vous a pas arrêté, et vous l'avez emmenée, et elle a mis son bras sur le vôtre, et vous ne saurez jamais tout ce que cela me donne de rage et de haine contre vous ! ! J'ai voulu voir jusqu'où irait votre effrqnterie, et j'ai fait semblant de vous permettre de la reconduire...

«... Vous vouliez yows en aller avec elle et vous trouviez un secfrfet plaisir à cela. Et vous croyez que je vous pardonnerai !» Non, un jour je vous dirai que c'est de cette soirée que vous m'aurez perdue. »j

Pareille lettre s'adressanr'à Vigny est évidemment tout à fait hors de propos, et Dorval savait bien que ce n'était pas une rivale, cette George Sand qui lui écrivait au lendemain de Chatterton :

« Je n'aime pas du tout la personne de M. de Vigny... mais je vous assure que d'âme à âme j'en juge autrement. Rends-le heureux, mon enfant, ces hommes-là en ont besoin et le méritent... »

Vigny n'est pas las encore. Il donne des conseils à l'actrice qui est en tournée à Rouen (août 1833) : « Travaille à ne pas travailler ta belle nature pour la changer. Tes deux

ennemies sont la gaieté bruyante et la colère. » Et il ajoute tendrement : « Songe que je suis seul, que je t'aime, que je souffre encore de mes douleurs de tête, que j'ai bien des afflictions toujours et que tu es ma chère Marie. Non, tu ne l'es plus, car tu ne m'écris pas, tu te plains toujours, et c'est moi qui suis seul à plaindre. Tu vis au milieu des fêtes, et moi-même dans une sorte d'hôpital. Tu fais de la jalousie et de lu colère pour avoir l'air bien plus occupée de moi que tu ne l'es. »

Cependant Dorval est entrée aux Français, et Vigny oublie tous ses chagrins pour écrire à Brizeux : « Sans Kitty Bell, celle qui la joue avec un admirable génie était perdue au théâtre et succombait sous les cabales ; c'est là un vrai bonheur pour moi. »

Mais dès le lendemain de Chatterton (8 avril 1835) le ton change :

« Il m'est impossible de ne pas soulager mon cœur en me plaignant de toi à toi-même, écrit Vigny. Tu me rends très malheureux. Je ne puis plus vivre ainsi. Hier au soir c'était *<

mettre le comble à tant de choses méchamment calculées que de me dire devant ton mari ce que l'on peut dire de plus froid et de plus ingrat... 'Y

« Toutes les heures de mes jours et de mes nuits se passent, '

depuis quatre ans, à chercher comment te rendre heureuse, et, pendant ce temps-là, tu semblés t'occuper à trouver comment tu m'affligeras et quelle peine nouvelle tu me réserves pour le lendemain. Le contraste devient trop douloureux à présent.

« Je savais bien, l'été dernier, lorsque j'étais malade et que, te voyant pleurer de voir ta destinée tourner si mal au théâtre, je savais à quelles attaques j'allais m'exposer en essayant de te sauver, quelle eût été la gravité d'une défaite dans ce combat, combien j'avais d'ennemis et combien peu d'amis. Tu te plaisais alors à m'afîliger et à me tourmi^rrter de toutes manières par des familiarités qui m'effrayaient. -, /

u J'étais sérieusement malade, et cependant je passais les nuits à écrire pour toLJ-Je souriais encore en te voyant

et ne parlais pas même de mes travaux, de mes douleurs, de peur de m'en faire un mérite.

« Que faisais-je pour moi ? Était-ce une grande gloire que de mettre au théâtre une idée de l'un de mes li\Tes ? C'était pour toi, tu l'as oublié...

« Ne conduis pas tes offenses plus loin que ne pourraient aller mon amour et ma bonté ! Je les sens toujours en moi, veillant sur toi, mais en vérité je commence à ne plus savoir comment les employer tant tu me reproches et tant je suis las de cette lutte continuelle !

« Réponds-moi par écrit. Ce soir je n'aurai pas le temps de t'entendre, ni toi aussi de me parler. »

La rupture paraît inévitable et imminente. On a prétendu qu'elle se produisit au retour d'une tournée que Dorval fit à l'automne de 1835, ^t pendant laquelle l'acteur Mélingue aurait été son amant. Cependant c'est seulement à la fin de 1838 (6 octobre) que Vigny écrit à une amie de Dorval, Pauline Duchambge : « Permettez /^e je n'y revienne plus et queje ne rouvre pas mes bles^res pour vous écrire avec mûn sang...

^ Tout est fini.

« La solitude m'a toujours rendu toutes mes forces. J'en ai beaucoup, je le prouverai à tout le monde.!

« Cette année m'a été fatale, madame, mais jusqu'ici ce que j'ai souffert n'a pas été au-dessus de mon courage. »

Cette lettre est datée du Maine-Giraud, où Vigny s'est retiré en compagnie de sa pauvre et chère Lydia, toujours souffrante. C'est le repos dans la nature, mais ça n'est pas encore la guérison et l'oubli. Comme on arrache une flèche de sa blessure, il lui faut exhaler sa rancœur et sa souffrance en poète. De la fin de novembre 1838 à la fin d'a\Til 1839 il fait un séjour en Angleterre, et c'est de là qu'il date l'immortelle Colère de Samson (9 avril 1839).

J'ai vu l'amour s'éteindre, et l'amitié tarir,

pourrait-il dire avec son Moïse. Où sont les amis d'autrefois ? Il est brouillé avec Hugo, qu'il assista comme témoin à son mariage ; Lamartine dit en lisant ses poésies : « C'est bien

léché /)) Il est vrai que Vigny riposte et parlant de celles de I Lamartine : « C'est bien lâché, » qu'il dira de Jocelyn : « Ce // sont des îles de poésie dans un océan d'eau bénite, » et qu'il '' ajoutera sévèrement plus tard : « Lamartine commence par vous envelopper d'un nuage d'encens et vous décoche au travers une flèche mortelle. » Mais le pire est Sainte-Beuve, qui autrefois, du temps de Joseph Delorme, n'avait pas assez de couronnes pour Vigny qu'il appelait :

Chantre des saints amours, divin et chaste cygne,

et qui maintenant n'a jamais assez de venin à répandre sur celui qu'il ose appeler « Trissotin gentilhomme ». La haine de Sainte-Beuve pour Vigny, constatera Emile Faguet, « était la haine la plus vigoureuse que jamais homme ait portée à un homme, au point, je crois bien, étant donné le pèlerin (je parle de Sainte-Beuve), qu'il a dû y avoir quelque femme là-dessous ». Vigny riposte en disant de Sainte-Beuve : « C'est un crapaud qui empoisonne toutes les eaux dans J

lesquelles il nage. » Il l'appelle ailleurs : « Un basset à jambes ,.

torses » qui vous mord les talons ; et, dans un Carnet inédit ^, J

parlant de l'orateur à qui Barbey d'Aurevilly prêtait des « colères de dindon », il ajoute : « Sainte-Beuve, s'il veut parler dans une assemblée, est fort plaisant à observer. Il rougit, il pâlit, se trouble, se lève, marche, danse et saute. A la première contradiction, il devient furieux, perd la tête, exagère son idée, la dépasse de vingt coudées, la pousse, la monte jusqu'au ridicule et l'anéantit. La cause éclate et crève comme une bulle de savon à son calumet qui l'a soufflée trop fort. Quelques jours après, il réfléchit, mais trop tard. La peur le prend des suites qu'il entrevoit. Il s'excuse alors et se frappe la poitrine comme Tartuffe. »

On voit que Vigny aurait eu la dent très dure s'il avait daigné descendre jusqu'à la satire. N'est-ce pas lui qui disait un jour en pleine Académie, répondant à l'un des Quarante qui demandait pourquoi on leur envoyait, pour les concours, des ouvrages si mauvais : « Mais, Messieurs, pour vous

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