I. Voirie Temps dn 7 juin
A. DE VIGNY — JOURNAL d'UN POETE. 1
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plaire ! » Mais il sait bien que cela est au-dessous de lui, et sa Musc conserve toujours sa belle gravité. Il vit maintenant presque toute l'année éloigné de Paris, dans la paix des champs. Son manoir familial du Maine-Giraud est si beau, et Lydia y est si heureuse : « Tout ce qui lui plaît est réuni autour d'elle. L'air pur, frais et chaud de ce pays, des jardins déjà remplis de fleurs, des lectures, des travaux qu'elle aime à voir ; je fais cultiver, défricher, bâtir, construire, boiser, peindre et restaurer ce vieux manoir qu'elle aime. Ensuite je m'enferme et je mets mon capuchon de Bénédictin pour écrire. L'avenue qui conduit à mon Ermitage est déjà bordée de lilas et de clématites, au pied des grands frênes ^ »
Là, ils vivent tous deux, très simplement au milieu des paysans, et leur vie est celle des gentilshommes fermiers : « Sachez bien que mon Ermitage est à dix lieues d'Angoulême, où je ne vais jamais... Là vous me trouverez, je vous mets en voiture à côté de moi, et (en trois heures) nous serons, comme disent nos bons paysans antiques, au Maine^ qui, dans ce moment, semble assis dans un bouquet... Venez me voir au milieu des faucheurs et des ouvriers (car toute l'année je fais bâtir et travailler), de sorte qu'ici il n'y a autour de Lydia que des figures heureuses. Un jour (vous l'ai- je dit ?) nous avons donné une statue de la Vierge à l'église du village voisin. Lydia demandait la caisse des pauvTes de la commune, on a répondu qu'il n'y avait pas de tronc de pauvres parce qu'il n'y avait pas de pauvres, si ce n'est une bonne vieille femme de quatre-vingt-dix ans, nommée Suzette (ce nom de quinze ans !) qui est logée, soignée, choyée, gâtée, dorlotée par tout le village, toutes les filles et tous les petits garçons. Elle vient de temps en temps causer avec moi, nous nous asseyons sous un arbre, et elle me raconte comme quoi elle a connu ma grand'mère. Venez dans ma bergerie, cela vous donnera du calme et vous verrez si j'ai raison de vous dire que je devrais signer : Alfred de Vigny, vigneron, comme Paul-Louis Courier'^. »
Quelle adorable lettre que celle-ci, et reflétant bien la
I. Lettre de Philippe Busoni, 15 avril i^^2 (les Annales romantiques), igo^). 3. Lettre de Philippe Busoni, 16 juin 1851 {les Annales romantiques, 1905).
vie calme et pastorale du Maine-Giraud. La nuit, quand tout est silencieux dans les grands arbres environnants, le poète remonte pour travailler à sa « cellule de moine » que Ernest Dupuy décrit ainsi : « C'est simplement l'espace compris entre le palier supérieur d'une vis d'escalier en pierre et la toiture même de la tour. Une sorte de siège en bois de chêne, qui peut servir de petit lit, à la rigueur, a été pratiqué dans un retrait du mur, et en face, appliquée elle-même au mur, subsiste une caisse en chêne, comme le banc : c'est le « coffre», non pas antique ni rare, mais fabriqué grossièrement, qui se cadenassait comme pour préserver quelque trésor. »
Quelquefois Vigny part pour Paris, soit que ses devoirs d'académicien ou la reprise possible d'une de ses pièces l'y appellent. On l'entrevoit un instant à quelque réception officielle, portant avec quelque plaisir l'habit à palmes vertes et l'épée qui lui rappellent sa jeunesse militaire, puis il rentre vite dans sa solitude campagnarde. — Eh "1^53^ dit E. Castaigne dans ses Petites Éludés ttîïéranes, « sur les 'j
instances de M™^ de Vigny, effrayée par le terrible accident de chemin de fer de Poitiers, il se fit charroyer jusqu'à Paris *\
par un voiturier et demeura en route deux cent quatrevingt-huit heures au lieu de douze par la voie lerrée. » Mais ,) cela devait plaire à celui qui venait d'écrire la célèbre apostrophe contre les locomotives, dans la Maison du berger.
Cependant, à force de soigner les autres, Vigny est tombé à son tour. Le 4 septembre 1861, il a été brusquement déchiré par des souffrances qui lui étaient inconnues, et qui ne sont autre chose qu'un cancer de l'estomac. Son admirable stoï- ^' cisme ne s'en dément pas un instant ; au contraire, cela lui permet de s'exercer à souffrir et à mourir en silence. Qu'on lise, à ce propos, cette admirable lettre à sa jeune cousine la vicomtesse du Plessis (10 octobre 1861) :
« Comme j'ai coutume d'épargner à ceux que j'aime toute espèce d'inquiétude inutile, et que je me serais reproché d'ajouter aux vôtres, je ne vous ai pas écrit que j'étais au lit depuis le 4 septembre, et c'est encore de ce lit que je vous écris en ce moment.
«Lorsque vous êtes venue à Paris, je vous ai dit, je crois,
que j'éprouvais déjà quelques douleurs nerveuses de l'estomac. On en accusait mon habitude de ne boire presque que de l'eau, de ne pas manger, d'oublier de dormir pour écrire, de dîner à sept heures du soir et déjeuner à trois heures après midi, et enfin ma tempérance, une vertu ! Donc cette vertu m'a mis au lit, parce que les médecins m'ont donné des ordonnances sans nombre qui toutes m'ont été dangereuses, et ont produit ce résultat que des douleurs, des crampes d'estomac qui me saisissaient une fois dans six mois sont devenues périodiques et de chaque jour. On les traite à présent en me retenant au lit et dans la chambre, en m'affaiblissant par un régime tellement sévère que, pendant tout ce mois, je n'ai pris que du lait de chèvre froid et pas même du pain, qui serait un excès pour moi aujourd'hui encore. Et, comme en général les médecins ont la conscience parfaitement en repos pourvu qu'ils définissent bien le mal qu'ils ne guérissent pas, j'ajoute que les miens, car ils sont plusieurs et des plus illustres, nomment ma maladie : une gastralgie. Le nom étant grec, cela doit me suffire, puisqu'il signifie : douleur des nerfs de l'estomac.
« Il a fallu le chagrin que vous m'annoncez pour que je vous aie parlé de moi, ce que je ne fais jamais. Je l'ai fait trop longuement et avec détail, mais c'est pour vous prouver qu'il ne faut pas moins qu'un obstacle pareil pour m'empêcher d'aller à Dolbeau.
« Quand j'étais dans la Charente, d'où je vous écrivais souvent, ma chère Alexandrine, je fus atteint de la fièvre typhoïde, qui courait dans le pays et y détruisit tout un village. Je souffris et fus guéri, entre deux de nos lettres, sans vous le dire ; et, Lydia n'écrivant pas, personne ne le sut à Paris. A peine dans les environs du Maine-Giraud, on crut que j'avais été un peu enrhumé. A quoi bon, disais-je, envoyer à ceux que l'on aime le poison d'une inquiétude qui serait d'autant plus grande qu'ils ne pourraient pas avoir d'assez promptes et continuelles nouvelles ? N'ont-ils pas assez pour les torturer des ennuis de leur maison, et, si j'en levais le toit cette nuit, qu'y verrais-je ? — Des larmes peut-être, — Pourquoi en faire couler d'autres ? »
Pendant deux ans, il attend ainsi la mort, sans parler, ne souhaitant même plus voir cette charmante petite cousine si légère. Lydia est morte en avril 1863 ; le 17 septembre, Vigny cesse à son tour de souffrir. Entouré de jeunes abbés en quête de conversions éclatantes, et de dévotes cousines qui lui offraient des médailles bénites, le poète du Mont des Oliviers mourut sans doute sans cmire à rien, mais il se laissa conduire au cimetière, respectueux^e Ja foi de se^/^ères. N'avait-il pas écrit en 1834, dais ce même Jmmal d'un poète : un Homme d'honneur : « L'honneui>^ défend de tous les crimes et de toutes les bassesses : c'est sa religion. Le christianisme est mort dans son cœur. A sa mort, il regarde la croix avec respect, accomplit tous ses deyoirs de chrétien comme une formule et meurt en silence.
GAUTHIÉR-FERRIÈRES.