I . I.a Briivère
quels sont les hommes éminents dont nous devons honorer le passé, et ceux dont l'avenir nous promet encore de nouvelles splendeurs ; vous êtes un corps illustre, nous sommes la nation. » Eh bien, puisque cette mère commune veut soulever votre voile et vient chercher la source de vos idées dans vos entretiens ; puisque le grand jour pénètre dans le cabinet des travailleurs et sur la table même du travail, que chacun de nous donc, tour à tour, révèle à tous quelques-uns des mouvements intérieurs de sa pensée et montre les secrets ressorts de ses œuvres.
Eh ! pourquoi les troubles profonds de nos études ne pourraient-ils avoir leurs confessions publiques, comme autrefois le cœur même eut les siennes dans la primitive Église ? La conscience de l'écrivain solitaire peut faire devant tous son examen. Les remords des belles-lettres ne sauraient être bien cruels, et les reproches que l'on se fait ne sont guère que des regrets de n'avoir pas aussi complètement atteint qu'on l'eût voulu l'idéale beauté que l'on ne cesse de rêver.
Il y a dans la vie de chaque homme une époque où il est bon
qu'il s'arrête comme au milieu de son chemin, et considère, dans
un moment de repos et de préparation à des entreprises nou-
{f J velles, s'il a. laissé derrière lui sur sa route une pierre qui soit
, . digne de rester debout et de marquer son passage ; de quel point
(. '*|f il est parti, quels voyageurs l'avaient précédé, desquels il fut
(' \ accompagné, desquels il sera suivi.
^ "jP Ce moment d'arrêt est aujourd'hui venu pour moi : votre libre
' élection l'a marqué, et la sobriété de mes ambitions, le calme et
la simplicité de ma vie me permettent de vous redire, messieurs, avec justice et en toute conscience, les paroles de l'un de vos devanciers, de ce moraliste prolond qui disait, en entrant à l'Académie française, il y a cent soixante ans^ :
« Cette place parmi vous, il n'y a ny poste, ny crédit, ny richesses, ny authorité, ny faveur qui ayent peu vous plier à me la donner, je n'ay rien de toutes ces choses. Mes œuvres ont été toute la médiation que j'ay employée et que vous avez receûe; quel moyen de me repentir jamais d'avoir escrit.? »
Ayant donc à vous parler, pour la première fois, devant cette assemblée que vos noms attirent et à qui mes écrits ne sont peut-être pas entièrement inconnus, mon premier devoir est de vous retracer l'un de ces coups mortels, multipliés par la main providentielle et sévère qui fait naître et tomber nos races