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éphémères et les renouvelle si rapidement qu'entre le jour où vous donnez un de ces fauteuils et le jour où l'on s'y vient asseoir, deux autres sièges sont déjà vides et recouverts d'un ciêpe de deuil.
Mais ici doivent se trouver tous les genres de couiage réunis à tous les genres de gloire. *
Lequel de vous, esprits supérieurs, lorsque dans ses nuits il a considéré la marche de l'espèce humaine s'avançant avec persévérance vers un but toujours inconnu, sous les bannières mobiles des idées, lequel de vous, plein d'espoir dans l'avenir et le progrès, ne s'est dit :
« Quels que soient les monuments qu'ils laissent, les hommes éminents d'une génération ne sont rien que les éclaireurs de la génération qui les suit. »
Celui qui était assis avant moi à cette place ne s'est pas éteint dans les langueurs de la vieillesse, et n'a point senti la mort le gagner, membre par membre, jusqu'aux sources du sentiment de la pensée. Il venait à peine d'entrevoir le déclin des ans, il était fort, il n'avait rien perdu de lui-même et se sentait une âme saine dans un corps énergique; il était heureux et debout dans la vie, quand un souffle de mort, qui avait frappé auprès de lui une femme compagne de toute son existence, du même coup l'a renversé à côté d'elle.
Rien ne vous avait préparés à cette perte, et jamais peut-être étonnement ne fut aussi grand que celui que l'on vit parmi vous; car de plus jeunes que lui avaient eu des années de dépérissement qui vous avertissaient longtemps avant leur dernier jour. Au milieu de l'une de vos séances, on vint vous dire qu'il n'était plus. Vous vous levâtes tout à coup, par respect pour sa mémoire et pour la mort qui passait dans vos rangs, et chacun se retira en silence pour y penser longtemps et pour en gémir toujours.
Chacun de vous se demandait sans doute quel homme il venait de perdre, et s'il appartenait à l'une ou à l'autre des deux natures d'où sortent les maîtres de la pensée et les guides éloquents des grandes nations.
En effet, deux races différentes et parfois rivales composent la famille intellectuelle. L'homme de l'une a des dons secrets, des aptitudes natives que n'a point l'autre.
Le premier se recueille en lui-même, rassemble ses forces et craint de se hâter. Étudiant perpétuel, il sait que, pour lui, le travail, c'est la rêverie. Son rêve lui est presque aussi cher que
tout ce qu'on aime dans le monde réel, et plus redoutable que tout ce que l'on y craint. — Sur chacune des routes de sa vie, il recueille, il amasse les trésors de son expérience, comme des pierres solides et éprouvées. Il les met longtemps en réserve avant de les mettre en œuvre. Il choisit entre elles la pierre d'assise de son monument. Autour de cette base, il dessine son plan, et, quand il l'a de tous côtés contemplé, refait et modelé, il permet enfin à ses mains d'obéir aux élans de l'inspiration. — Mais, dans le travail même, il est encore contenu par l'amour de l'idéal, par le désir ardent de la perfection. Mécontent de tout ce qui n'entre pas dans l'ordre pur qu'il a conçu, il se sépare de son œuvre, en détourne les yeux, l'oublie longtemps pour y revenir. Il fait plus, il oublie l'époque même où il vit et les hommes qui l'entourent; ou, s'il les regarde, ce n'est que pour les peindre. Il ne songe qu'à l'avenir, à la durée de sa construction, à ce que les siècles diront d'elle. — Il ne voit que les générations qui viendront respirer à l'ombre de son monument, et il cherche à le faire tel qu'elles trouvent à la fois le bïeji dans son usage, le beau dans sa contemplation.
Qu'il soit poète ou grand écrivain, cet homme, ce tardif con- 1^ ./ quérant, ce possesseur durable de l'admiration, c'est le Penseur.
.. L'autre n'a pris dans l'étude que les forces qu'il lui fallait
r *}> pour se préparer à la lutte de chaque jour. Il porte sur tous les
i' [ points sa parole et ses écrits. Il aspire non seulement à la direc-
[ . 1p tion des affaires, mais à celle de l'intelligence publique. Il tient
' moins à la perfection et à la duiée de son œuvre qu'à son action
immédiate. Son esprit est agile et prime-sautier, son émotion plus ardente que profonde, sa volonté énergique, ses vues soudaines et praticables. La presse et la tribune sont ses forces. Par l'une, il prépare son pays à ce qu'il doit lui faire entendre par l'autre. Une forme unique ne saurait lui suffire. Il faut que les masses l'écoutent et y prennent plaisir ; que, par ses écrits courts et réitérés, il amène à lui leurs intérêts légitimes et leurs passions généreuses avant que sa dialectique les enchaine. Forcé de plaider chaque jour, et de gagner la cause de son idée ou de son autorité par-devant la nation, pour obtenir d'elle les armes nécessaires au combat du lendemain, il faut que sa science ait des anneaux innombrables pour lier dans ses détours tant d'intelligences diverses. — Dans tout ce qui se discute de grandiose ou de minime sur les besoins et la vie d'un peuple, il faut que chacune de ses notions soit précise et prête à sortir de sa bouche, claire et brillante comme les pierreries qui pleuvaient
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des lèvres de la fée. — Il sait d'avance que sa gloire sera proportionnée au souvenir que laisseront les événements qu'il a suscités ou accomplis, les choses du moment qu'il a discutées. S'il règne sur son temps, c'est assez. Que son éjx)que soit grande par lui, c'est tout ce qu'il veut : bien assuré que. pour parler d'elle, il faudra la nommer de son nom, et que rien ne pourra briser l'anneau d'or qu'il ajoute à la chaîne des grandes choses et des faits mémorables.
Qu'il soit orateur, homme d'État, publiciste, cet homme, ce dominateur rapide des volontés et des opinions publiques, c'est l'Improvisateur.
Entre ces deux puissantes natures, qui peut déterminer les mérites et donner la palme ? La valeur de ces deux créatures diverses ne peut être pesée que par le Créateur; lui seul peut, après la mort, dignement juger et rémunérer ces deux forces presque saintes de l'àme humaine, comme la postérité seule a droit de les classer parmi les grandeurs de ses terrestres domaines.
Aucun homme n'en aurait le pouvoir, et aujourd'hui moins que jamais, puisque ces deux races, autrefois si distinctes, se sont alliées et confondues dans le parlement, et ne sauraient, au premier coup d'œil, se démêler qu'avec peine, sous la toge du législateur.
Aujourd'hui, en effet, les historiens sont ministres et, lorsqu'ils se reposent, jettent un regard en arrière et redeviennent historiens. L'inspiration des poètes et des grands écrivains sait se ployer aux affaires publiques, combattre à la tribune, et, dans les armistices, reprendre les chants et les écrits destinés à l'avenir.
Plusieurs portent ainsi un glaive dans chaque main, mais il sera donné à bien peu d'en porter deux d'une trempe égale.
Durant le cours de leur vie, la nation, émue et reconnaissante de ce grand tableau que forment ses hommes supérieurs, recueille le bien qui lui vient d'eux, et ne cherche point à distinguer leur vocation native de leurs qualités acquises. Mais, après eux. elle sent unanimement et comme d'elle-même quelle était la nature véritable de chacun ; elle le sent par ce même instinct merveilleux qui fait que, dans les théâtres, un parterre, même inculte, s'il voit passer le Vrai et le Beau, jette, sans savoir pourquoi, un seul cri de cette voix qui semble véritablement alors la voix de Dieu.
Heureux est notre pays, qui produit si souvent des hommes
tels, que l'on n'a d'autre embarras que de distinguer quel fut le plus grand de leurs mérites, et lequel en eux l'emporta de ces éléments précieux si étroitement fondus en une seule puissance intellectuelle !
Mais, si ce jugement définitif n'appartient qu'à une postérité éloignée, il reste au moins, à tout homme qui étudie avec indépendance et conscience l'esprit de son temps, le droit modeste de pressentir les jugements de l'avenir et d'exprimer ses propres sympathies.
Ce droit, messieurs, j'en userai en vous faisant relire les pages de cette vie heureuse si brusquement éteinte, à laquelle ne manque aucune élégance ni aucun succès. J'examinerai jusqu'à quel degré celui que vous avez perdu participa des deux natures que j'ai cherché à définir. Je dirai celle qui me paraît avoir été la plus réelle en lui, et je marquerai du doigt la trace de la génération littéraire à laquelle il appartint et l'empreinte vivante de la génération qui l'a suivi.
En considérant d'un premier regard l'ensemble de cette existence riante et que rien n'assombrit dans son cours, ni la
C^ gêne étourdie du premier âge, ni même la lutte politique de
é' l'âge mur, on sent qu'un discours sur ce sujet ne peut pas être
J I, une oraison par trop funèbre.
\i /. Le siècle s'ouvre et, dès son premier jour, un jeune homme
t^ ' apparaît dans les lettres. — Il a vingt-deux ans. Heureusement
j!^ P^ doué en toutes choses, d'un aspect aimable et imposant à la
fois, son visage est régulièrement beau, sa taille élevée, sa tête portée haut, son sourire fin et gracieux, ses manières polies et reposées. Son caractère répond à ses formes. Il est indulgent dans ses jugements sur les hommes, facile à se lier, mais réservé dans ses démarches; serviable avec tous, mais circonspect au delà de ce que son jeune âge ferait attendre.
C'est qu'il sait déjà la vie. Un ciel ardent l'a mûri. Il a grandi sous la zone torride de quatre-vingt treize. — La vie publique, il la connaît par la terreur; la vie privée, par une pauvreté légèrement portée, mais doublement pesante; car, à dix-sept ans, il a épousé une jeune personne de son âge, la même dont il a pu dire à sa dernière heure : J'ai vécu la main dans la sienne, et dont le sommeil même de la tombe ne lui a pas fait quitter la main. Cet homme si jeune est courageux et modéré; son énergie lui vient de son âge, sa modération de son mariage précoce, qui rend le cœur prudent par amour. Dans cette époque de confusion et de sanglantes erreurs, il a
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déjà su faire son choix, s'est allié à la modération armée, s'est enfermé et a combattu dans la ville de Lyon assiégée, avec M. de Précy, croyant voir la justice et le bien du côté des Girondins, et il n'a échappé qu'avec peine aux mitraillades de Commune affranchie. Il vient à Paris, il regarde autour de lui; un âge nouveau va naître : le dix-huitième siècle, exténué et mutilé, rend son dernier soupir dans une orgie. Le Directoire ne sait ni régner ni gouverner, mais du moins il laisse aux arts quelque mouvement qui ressemble à la liberté. On s'étourdit avec des grelots. La chanson vit encore; le vaudeville la porte comme une Heur à son côté, appelant à son aide la jeunesse dorée. — Une voix répond des premières à l'appel : c'est celle du jeune Etienne. — Sur les bords de la Meuse, élevé d'abord par un vieux et savant curé, puis au collège de Bar-le-Duc, il n'a point appris à composer des choses si profanes que ces chansons. Mais, à Paris (où l'on apprend beaucoup), il a déjà connu une imposante et très dramatique personne qui, dans sa vieillesse, l'accueillait avec des sentiments tout maternels. C'était la grande tragédienne de Voltaire, M"® Clairon, qui lui légua sa bibliothèque, comme à Voltaire enfant Ninon avait légué la sienne. — On voit que le théâtre faisait les premiers pas vers lui. — Des feuilles de ces livres moqueurs sont sortis, sans doute, les Esprits familiers de la comédie et du journal qui, toute sa vie, lui parleront à l'oreille.
Dès lors il se comprend, il laisse un libre cours à sa plume, qui, à peine échappée du collège, s'échappe joyeusement du bureau, prison bien plus sinistre.
Il se connaît, il se sent appartenir à la plus vive des deux familles d'âmes supérieures dont je viens de parler. Il est Improvisateur. Il le sait si bien que ces nombreuses et courtes œuvres qu'il jette aux petits théâtres comme des bouquets, il les intitule tantôt folies, tantôt imf>tompius , quelquefois des deux noms ensemble. L'un des premiers se nomme le Rêve (c'est toujours par un beau songe que nous commençons); celui-ci plut beaucoup au public, qui, tous les soirs, vient voir passer les rêves du théâtre, ce souverain capricieux qui, lorsque la soirée commence, est notre adversaire, et qui parfois, lorsqu'elle finit, est devenu notre ami. Dès la première entrevue, il fut l'ami du jeune Girondin.
Pendant quinze ans, on écoute avec joie des pièces joyeusement écrites. Depuis la scène des Troubadours, des Variétés, du Vaudeville, jusqu'à celle de la Comédie française et de l'Opéra,
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le jeune Etienne multiplie ses fantaisies toujours brillantes, toujours inoffensives et faites dans un vrai sentiment d'honnête homme. Une sorte de naïveté vive s'y reconnaît aussi et y correspond à l'un des traits distinctifs de son caractère, qu'il conserva jusqu'au dernier âge de sa vie.
Ici, messieurs, et avant de nommer ces oeuvres pleines d'intérêt et de grâce, je dois quitter un moment avec lui les théâtres de Paris, pour dire combien le goût qu'il avait pour la scène lui fut propice dès les premiers pas qu'il y voulut hasarder.
Il avait, comme je l'ai dit, au plus haut degré ce que le cardinal Mazarin exigeait des hommes qu'il mettait aux affaires : il était heureux.
Ce n'est pas seulement en France que l'on se souvient du camp de Boulogne ; de ce grand orage qui s'amassa et gronda sur les bords de la mer pour aller éclater et tomber sur Austerlitz. — Une colonne de marbre est sortie de terre pour attester une seule menace de la France, de même qu'une de ses indignations vient d'en faire sortir ces fortifications, qui, si elles n'ont jamais, comme je le souhaite, l'occasion de prouver sa force, attesteront du moins toujours l'opulence de ses souverains caprices.
Un matin donc, au camp de Boulogne, l'armée regardait ^^ %^r' vers la mer, et même au delà. Tous nos ports étaient bloqués,
'ff ^'z et cependant on vit arriver des voiles ; elles étaient nombreuses,
c'était une flotte, et une flotte française; elle venait d'Anvers; elle avait traversé les croisières ennemies avec une grande audace et une fortune inespérée. — L'armée, impatiente et ^ oisive, voulut donner une fête à la ville et aux vaisseaux. —
Le jeune improvisateur fut prêt avant les flambeaux. On joua de lui une comédie tout ardente d'espoir, et dont le langage n'avait de celui du camp que l'enthousiasme. Ses couplets sur les brûlots furent alors populaires. Quelques vétérans de l'armée les savent encore.
Comment cette action n'aurait-elle pas plu au grand capitaine qui ne cessait de regarder la côte ennemie, et se disait :
Je ne demande au Ciel qu'un vent qui m'y conduise !
Il applaudit : il chercha, il fit appeler dans la foule le jeune auteur, le prit par la main, et le donna, pour tout son règne, au ministre secrétaire d'État qu'il allait conduire à Berlin.
A compter de ce jour-là, l'étoile de l'Empereur guida cette
vie, et cette heureuse fortune, toujours croissante, devint aussi un seco id monument du camp de Boulogne.
Libre alors de toute préoccupation matérielle, ce vif esprit se répand en inventions variées. On y pressent déjà des œuvres plus sérieuses. Tantôt c'est l'École des Pares, où sont démontrés avec sévérité les dangers d'une étourderie trop prolongée dans le caractère d'un jeune pèie, et le ridicule presque contre nature de la familiarité des fils. Là se respire déjà quelque chose de la grande comédie : c'est l'enseignement de la dignité des mœurs de famille; ainsi dans le Mariage d'une heure, douce méi:)rise causée par trop de soin d'une fortune prochaine et troublée par une jalousie entre deux amis; ainsi dans la Jeune femme colère, que l'on écoutait hier à Paris, qu'on verra demain à Londres, qui touche de près à une conception de Shakspeare, et que l'on joue souvent traduite en anglais sans trop redouter le voisinage de Catherine et de Petrucchio^ , ce qui en est un assez grand éloge. Quelquefois ce sont des intrigues compliquées, des imbroglios du genre de ce qu'on nomme en Espagne drames de cape et d'épée, comme les Maris en bonne fortune ! des contes de fées et des Mille et une Nuits, comme Cendrillon et Gulisian, que jamais peut-être n'abandonnera ce théâtre formé de comédie et de musique qu'il aima plus que tout autre.
Cet esprit léger vole et se pose sur toute fleur qui le charme. Le miel qu'il compose devient chaque jour plus exquis, son vol s'élève aussi à chaque coup d'aile. — Il était presque impossible que, des livres de M"® Clairon et des contes de Voltaire, il ne sortît rien pour l'Opéra-Comique. Aussi vinrent Jeannot et Colin, les deux Auvergnats se tenant par la main, frais et dispos, l'un sauvé par l'autre des vanités de Paris, et retournant aux affections de son enfance dans la montagne.
On leur ba.tit des mains cncor plus qu'à Clairon.
Partout dans l'aimable auteur un choix de sujets et de caractères qui ramenaient aux m^nirs simples, à l'amour de la vie de famille, à la bienfaisance, au désintéressement, à la constance des affections intimes; en nommant ces qualités qu'il enseignait, je me trouve nommer celles qu'il possédait lui-même.» — Car, malgré le grand nombre de ses ouvrages, je serais moins long, je crois, à vous les énumérer qu'à redire tout ce que j'ai entendu d'excellent des actes de sa vie. Je ne sais s'il eut des ennemis,