‹ Journal d'un poète (volume 2)Chapitre 154 sur 167 · j mai 181Q · texte numérisé non relu

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fut enfin celle qui, toujours ferme jusqu'au dernier motnent, rédigea, dit-on, l'adresse des deux cent vingt et un.

Sans doute une foi profonde en ses principes montrait à cet homme éminent le but de ses travaux ; mais un ressentiment non moins profond l'anima et le soutint jusqu'au bout.

Je ne veux jeter aucun sombre souvenir sur cette séance dont le caractère en tout temps dut être celui d'une fête, et aujourd'hui le doit être surtout pour moi. — Je ne soulèverai donc aucun des amers débats auxquels ma plume demeura toujours volontairement étrangère ; mais, avec une impartialité complète, je ne puis m'cmpêcher de dire combien est grande la faute de tout pouvoir mal conseillé qui ose blesser ou dédaigner les grands écrivains chers au pays. — Leur escrime est admirée, ne les forcez pas à casser le bouton du fleuret, il deviendra une dangereuse épée. Si ces artilleurs redoutables se jouent avec la poudre et se plaisent à la lancer au ciel en gerbes brillantes et mille fois transformées, cet éclat est d'abord celui de l'art, et ils n'en veulent tirer que la lumière; mais ne les provoquez pas, car ils savent pointer, et ils n'ont, pour vous renverser, qu'une chose à ajouter à leurs pièces : c'est le boulet. \ J Je ne redirai point l'offense à ceux mêmes qui l'ont réparée.

, j Cette exclusion valut à M. Etienne un retour parmi vous, qui

Q '|) ressemblait à un triomphe plus que son absence brillante n'avait

. [ ressemblé à un martyre. — Cette rigueur du pouvoir lui fit tenir

; jj^ Ifi deux fois de vos mains la couronne de l'élection, que les plus

"' ' grands n'ont reçue qu'une fois dans leur vie.

Tout lui réussit donc, même la persécution; et de tout ce que donnent les victoires politiques, je ne sais rien qui lui ait manqué. Vous l'avez vu se retirant, autant qu'il le pouvait faire, dans ses grandes terres, où il regardait croître à la fois ses enfants et leurs fils et ses arbres favoris :

Inlcr flumina nota Et fontes sacros.

En parlant de lui, l'on ne peut ajouter, comme Virgile :

Fortunate senex,

car, s'il était avancé en âge, il ne fut jamais un vieillard.

Lorsqu'il sortait de ses calmes retraites, c'était pour rapporter au parlement, à de rares intervalles, des discours et des votes indépendants.

Messieurs, l'Indépendance, si magnifique dans une chaumière, est belle encore, même dans un château.

Le peuple, toujours attentif à la parole des écrivains célèbres, écoute religieusement la voix qui sort des chaumes comme celle qui vient des tourelles, pourvu seulement qu'il sache bien que c'est une voix libre qui lui parle.

L'amour du juste et du vrai fait asseoir partout la liberté de la pensée : Rabelais la trouve à son côté dans son pauvre presbytère, Mathurin Régnier dans ses carrefours, et l'opulent Montaigne dans ses domaines; Milton, aveugle et ruiné, dans une masure, entre ses deux filles; Spinoza, le sombre ouvrier, au fond de son atelier, et Descartes, l'hôte et l'ami des reines, la rencontre dans leur palais; — Ciilbert dans sa mansarde, et Montesquieu dans ses parcs; — Malebranche dans sa cellule, Bossuet dans ses hôtels épiscopaux, et. de nos jours, Burns à sa charrue et lord Byron à la poupe de son vaisseau.

Tous possédaient au même degré cette libre énergie qui se puise, non dans la condition, mais dans le caractère.

Quant à mon prédécesseur, son indépendance, qui ressemblait dans le premier âge à celle de Jean-Jacques, fut, dans le dernier, pareille à celle de Vo'taire.

Auteur comique et publiciste, retiré dans ses beaux vallons et ses parcs de la Meuse, où tout lui était cher et où lui-même était cher à tous; dans ses riches possessions, semblables aux jardins de Salluste, il aurait pu raconter des guerres plus grandes que celles de Jugurtha, et même aussi des conjurations.

Il avait commencé une grande comédie dont il nous restera des fragments excellents. Elle était intitulée V Envieux.

Tout le monde n'a pas l'honneur d'avoir des envieux. M. Etienne pouvait connaître les siens. Mais apparemment la laideur du modèle le dégoûta du portrait. Il ne l'acheva pas.

On regrette et l'on ne peut trop regretter ses Mémoires projetés; car l'histoire n'est jamais plus belle qu'écrite par ceux qui furent les acteurs ou les confidents de ses grandes choses. Pour moi, j'aurais voulu surtout le voir se souvenir de la poésie et du théâtre, et revenir à ses premiers amours; s'il eût chanté les forêts, assurément elles eussent été dignes d'un Consul. Mais quoi! le bonheur a le défaut d'être insouciant, et, en vérité, le bonheur se voit si rarement qu'on peut lui pardonner cette imperfection, surtout vers la fin d'une carrière si active dans les travaux de l'art et de la politique la plus haute, si féconde dans

l'un en œuvres variées et dans l'autre en graves mesures, en discussions ardentes et en importants résultats.

Une autre considération, d'ailleurs, me fait penser que l'on peut voir son absence subite et totale de l'art dramatique avec moins de regret : c'est qu'il est resté ainsi arrêté dans sa route, mais non altéré et faussé. Ce qu'il a écrit a été exécuté franchement et nettement dans le seul genre qu'il eût connu, aimé et imité, celui de la tradition de l'ancienne comédie. S'il eût poursuivi ses travaux, il lui aurait fallu, pour se maintenir au niveau de ses propres succès, modifier sa forme et la déguiser, changer sa manière et son style. Il fut mieux, il fut plus digne à lui de s'arrêter à temps et de regarder en silence se former sous ses yeux une autre génération littéraire novatrice, sérieuse et passionnée.

Un esprit nouveau s'était levé du fond de nos âmes. Il apportait l'accomplissement nécessaire d'une réforme déjà pressentie depuis des siècles : jetée en germe par le christianisme même sur le sol français de la poésie, dès le moyen âge; soulevée, de siècle en siècle, par des précurseurs toujours étouffés; remuée

C,. encore et à demi formée en théorie sous le règne de Louis XIII ;

J annoncée depuis et dévoilée par de magnifiques lueurs sorties de

quelques grandes œuvres de plus en plus rapprochées de la nature, de la vérité dans l'art et du génie réel de notre nation, c'était dans notre âge que cette réforme pacifique devait éclater. ^i ]!' L'histoire en est récente et simple. Ce ne fut point une téné-

breuse conspiration.

Depuis peu d'années la paix régnait avec la Restauration. Tout semblait pour longtemps immobile. Il se trouva quelques hommes très jeunes alors, épars, inconnus l'un à l'autre, qui méditaient une poésie nouvelle. — Chacun d'eux, dans le silence, avait senti sa mission dans son cœur. Aucun d'eux ne sortit de sa retraite que son œuvre ne fût déjà formée. Lorsqu'ils se virent mutuellement, ils marchèrent l'un vers l'autre, se reconnurent pour frères et se donnèrent la main. — Ils se parlèrent, s'étonnèrent d'avoir senti dans les mêmes temps le même besoin d'innovation, et de l'avoir conçu dans des inventions et ^ des formes totalement diverses. Ils se confièrent leurs idées

d'abord, puis leurs sentiments, et (comment s'en étonnerait-on ?) éprouvèrent l'un pour l'autre une amitié qui dure encore aujourd'hui. — Ensuite chacun se retira et suivit sa destinée. — Depuis ces jours de calme, ils n'ont cessé d'alterner leurs écrits ou leurs chants. Séparés par le cours même de la vie et ses diver-

(il

sions imprévues, s'ils se rencontraient, c'était pour s'encourager, par un mot, à la lutte éternelle des idées contre l'indifférence et contre l'esprit fatal de retardement, qui engourdit les plus ardentes nations dans les temps où il ne se trouve personne qui leur donne une salutaire secousse. -- Leurs œuvres se multiplièrent. - Dans ce champ libre nouvellement conquis, chacun prit la voie où l'appelait l'idéal qu'il poursuivait et qu'il voyait marcher devant lui.

Soit que les uns aient donné leurs soins au coloris et à la forme pittoresque, aux nouveautés et aux renouvellements du rythme, soit que d'autres, épris à la fois des détails savants de l'élocution et des formes du dessin le plus pur, aient aimé pardessus tout à renfermer dans leurs compositions l'examen des questions sociales et des doctrines psychologiques et spiritualistes, il n'en est pas moins vrai que, tout en conservant leur physionomie particulière et leur caractère individuel, ils marchèrent tous, du même pas, vers le même but, et que leur rénovation fut complète sur tous les points. — Le nom qui lui fut donné était depuis longtemps français, et puisé dans les origines de notre langue Romane; il avait toujours exprimé le sentiment mélancolique produit dans l'âme par les aspects de la nature et des grandes ruines, par la majesté des horizons et les bruits indéfmissables des belles solitudes.

La poésie Épique, Lyrique, Élégiaque; le Théâtre, le Roman, reprirent une vie nouvelle, et entrèrent dans des voies où la France n'avait pas encore posé son pied. Le style qui s'affaissait fut raffermi. — Tous les genres d'écrits se transformèrent, toutes les armures furent retrempées; il n'est pas jusqu'à l'Histoire, et même la Chaire sacrée, qui n'aient reçu et gardé cette empreinte.

Les arts ont ressenti profondément cette commotion électrique. L'Architecture, la Sculpture, se sont émues et ont frémi sous des formes neuves; la Peinture s'est colorée d'une autre lumière; la Musique, sous ce souffle ardent, a fait entendre des harmonies plus larges et plus puissantes.

A ces marques certaines, le pays a reconnu et proclamé par ses sympathies l'avènement d'une École iioiivelle.

En effet, dans les œuvres d'art, tout ce qui passionne aujourd'hui hi Nation a puisé la vie à ses sources. Il est arrivé que ceux qui semblaient combattre l'innovation prenaient involontairement sa marche, et, lors même que des réactions ont été tentées, elles n'ont eu quelque succès qu'à la condition d'emprunter les plus essentielles de ses formes.

Il appartient à l'histoire des lettres de constater la formation et l'influence des grandes Écoles. Il serait ingrat de les nier, injuste et presque coupable de s'efforcer d'en effacer la trace; car, ainsi que les couches du globe sont les monuments de la nature et marquent ses époques de formation successive, de même et aussi claiiement dans la vie intellectuelle de l'humanité les grandes Écoles de poésie et de philosophie ont marqué les degrés de ce que j'oserai appeler V échelle continue des idées. Votre sagesse, messieurs, a su ne point se laisser éblouir et entraîner tout d'abord par les applaudissements et les transports publics, et elle a voulu attendre que le temps les eût prolongés et confirmés. — Mais aussi, sans tenir compte des vaines attaques, des dénominations puériles, des critiques violentes, et considérant sans doute que les excommunications littéraires ne sont pas toutes infaillibles, vous avez reçu lentement et à de longs intervalles les hommes qui, les premiers, avaient ouvert les écluses à des eaux régénératrices.

Malgré ses doctrines opposées, celui dont j'ai imparfaitement

raconté la vie avait ainsi compris ce qui s'est accompli, mes-

l* \ sieurs, et, m'en parlant une fois, me fit l'honneur de me le dire.

*' J'ai tâché de rendre justice à tousses rares mérites. Je m'ar-

i'' •i| rête pour laisser une autre voix que la mienne vous parler plus

i- ' ' ■ au long des luttes et des succès de cet homme éminent dans ce

l'i*'' «ji' monde parlementaire où je ne suis encore entré que par la

^P^ • i pensée. Cette voix dirigeait à son tour votre noble assemblée,

messieurs ; son règne paisible de trois mois allait finir sans que nulle perte l'eût assombri, lorsque vous fut enlevé, par sa douleur, celui dont l'adieu a été pour vous aussi une douleur si imprévue et si amère.

« Nous vivons dans la mort, » a dit le prophète, et elle est comme l'atmosphère naturelle de l'homme. Mais si, comme j'en ai la foi profonde, l'espèce humaine est en marche pour des destinées de jour en jour meilleures et plus sereines, que la chute de chaque homme n'arrête pas un moment la marche de la grande armée! L'un tombe, un autre se lève à sa place, et, une fois arrivé sur l'un de ses points élevés d'où l'on parle avec plus • d'autorité, notre devoir est de penser, dès ce jour même, à ceux

qui viendront après nous : pareils à nos glorieux soldats, qui d'une main plantent leur drapeau sur la brèche, et tendent l'autre main à celui qui, après eux, marche au premier rang.

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