‹ Journal d'un poète (volume 2)Chapitre 153 sur 167 · A. DE VIGNV — JOURNAL D'LX POÈTE · texte numérisé non relu

A. DE VIGNV — JOURNAL D'LX POÈTE

acteurs. — Devant ce public splendide et triste, superbe muet, on n'avait point d'enthousiasme à craindre. Tout ce qu iroisserait le maître blesserait la cour, tout ce qui le blesserait le ferait saigner.

Dans l'angle de cette loge oblique, où l'on se souvient encore de l'avoir vu se jeter brusquement, la main sur ce grand cœur qu'il commençait peut-être à déchirer, l'Empereur se demandait comment son étoile pâlissante était déjà si près de son déclin, que l'un de ceux qu'il avait créés eût osé s'indigner de quelque chose, nourrir de cette indignation ses réflexions secrètes, s'abreuver de ce besoin tout nouveau de justice, et risquer, pour répandre quelques vers sortis du cœur, la perte de l'une de ces amitiés impérieuses qui jadis donnaient la mort aux Poètes en se retirant.

Le public impérial est attentif et silencieux. Chacun souffre

à son rang. On commence, et le souverain observateur, pareil

à un sombre et inquiet chimiste, portant les yeux tour à tour

sur la scène et sur la masse de cette assemblée convoquée pour

juger, approche de cette froide pierre de touche l'or suspect du

,, poète. — Il voit s'ouvrir devant lui la maison sévère et calme

iy J d'un riche commerçant de Paris. Une femme, la belle-sœur de

4 ce grave personnage, y a jeté le trouble, le bruit, le luxe, en

\^ .|l son absence. Elle a brisé le mariage qu'il voulait pour sa fille,

|j^ , et que sa fille souhaitait dans son cœur; elle a ourdi une

j.j^ 1(1 intrigue profonde et veut donner la jeune enfant et s'es richesses

à un homme de cour. — L'honnête homme revient chez lui et s'étonne. L'intrigante a tout renversé au nom de la Cour. Il refuse ce mariage nouveau, elle le menace de la Cour : on lui fera savoir, dit-elle, ses volontés suprêmes; balancer un instant à obéir, c'est lui manquer.

Étrange dialogue où l'énergique marchand répondait :

On abuse aisément du nom le plus auguste.

Quoi ! l'on manque à la Cour quand on la croit injuste.

Pendant les luttes de cette scène, les spectateurs silencieux regardaient avec effroi le spectateur impassible. — Eux et lui se demandaient quel était cet être abstrait et toujours accusé que l'on nommait la Cour. L'un se reconnaissait ; les autres eussent voulu ne pas le reconnaître et en frémissaient.

Cependant la comédie poursuivait et redoublait ses coups.

L'acteur élevait une voix sévère, et cet acteur n'était rien moins que Fleury ; il disait :

Si je sers mon pays, si j'observe mes lois, C'est, à son tour, l'État qui garantit mes droits.

C'était une maxime bien téméraire pour ce temps-là ; il ajoutait .

Mon respect pour la Cour a souvent éclaté, Et nul n'est plus soumis à son autorité ; Mais que peut-elle faire à l'hymen de ma fille ! Je suis sujet du prince et roi de ma famille.

César se leva. L'arrêt était porté.

Paris avait été libre pour un soir et maître pour deux heures, c'était assez. Sa licence était trop grande.

Du même coup, les presses furent brisées, la comédie fut interdite, l'auteur menacé de perdre tous ses emplois; du même coup aussi, et nous devons en gémir, fut étoutïée dans l'âme de l'écrivain sa Poésie encore jeune, au moment où elle allait atteindre l'âge et la stature d'une Musc formée.

Grâce à la fortune de la France, les temps sont déjà loin de ces rudesses du pouvoir absolu, qui ne renaîtront jamais sans doute, et que la gloire même ne saurait absoudre. Les générations auxquelles j'appartiens, et qui depuis l'adolescence n'ont respiré que l'air de la liberté parlementaire, ont déjà peine à croire qu'on ait pu supporter la pesanteur de l'autre.

Telle fut, messieurs, la sévérité violente du Souverain. Considérons quelle fut la vengeance du Poète; nous avons vu le talent, voyons le caractère.

Dix mois après cette soirée orageuse, celui qui avait dit : J'ai voulu voir, j'ai vu, était renversé comme Athalie. La même famille royale qui, en fondant l'Académie française, vous avait donné en 1642 l'Élection par vous-mêmes et l'Égalité entre vous, apportait en 181 4, à toute la France, l'Llection et l'Égalité dans la Liberté constitutionnelle, n'ignorant pas que la Liberté est toujours militante, et qu'elle aurait à essuyer son premier feu, mais lui offrant volontairement sa poitrine.

L'occasion eût été bonne pour se venger du despotisme abattu. Faire représenter et répandre avec éclat la comédie satirique eût été chose facile et tout à propos, provoquée par la presse, bien accueillie et propre à mettre en faveur. On en eut

la pensée autour de M. Etienne; mais il ne voulut point de ce petit triomphe, et son cœur lui dit que, si son oeuvre avait été proscrite, elle l'avait été par celui qui lui-même était en ce moment proscrit. — Il refuse le succès promis à l'Intrigante. Il fait plus, il défend la cause impériale vaincue, il attaque le vainqueur, il dirige et soutient contre lui ce premier feu d'une opposition naissante (et qui pour cela, sans doute, prit pour image un Nain symbolique). Il travaille à prédire, peut-être à préparer ce retour presque magique de l'île d'Elbe, qui fut sans doute la plus grande émotion de la vie la plus puissamment émue de notre siècle, et ne se venge du conquérant qu'en s'exposant à un long exil dont le coup effleura de bien près sa tête.

Voilà, certes, une noble revanche contre l'Empire, messieurs, et digne de ces âmes de poète toujours entraînées au dévouement par une sensibilité naïve, par de chaudes et presque involontaires affections.

On a loué naguère une autre vengeance qu'il exerça, vengeance lente et sûre, celle d'une opposition patiente, persévép \ rante, spirituelle toujours, éloquente souvent, et qui dura

^ y seize années. •

j^ ,, De ces deux vengeances, messieurs, j'avoue que je préfère

y / la première, estimant plus la loi du sacrifice que celle du talion.

Ii|i^ • Les idées aujourd'hui font des pas aussi rapides que ceux

lipy ]\ des déesses d'Homère, et les théories, les doctrines, les discus-

sions politiques de ces premières années qui suivirent l'Empire, vous sembleraient vraiment appartenir à l'histoire d'un âge plus reculé, si je les faisais apparaître ici.

Mais, puisque pour cette époque nous sommes déjà la postérité, puisque là se trouve un des mérites de celui dont j'ai suivi tous les pas, j'irai chercher ce mérite jusque dans les orages où il s'est formé ; et dans ces débris éteints, mais fumants encore, je porterai la main froide de l'historien.

J'y suivrai le publiciste, je ne reculerai pas plus devant la difficulté de le louer que je n'eusse reculé devant le danger de le combattre, si les temps et l'occasion l'avaient voulu.

J'ai montré comment, tout en appartenant à la famille intellectuelle des Improvisateurs, il s'était élevé par degrés jusqu'à une méditation plus sérieuse et une forme plus exquise de l'Art.

Jeté brusquement dans la polémique par les événements, il fut le plus rapide et le plus infatigable lutteur de cette

époque, et rentra avec ardeur dans sa première et véritable nature. Son espiit tout voltairicn se répandit en flots satiriques dans une feuille périodique de ce temps, dont il doubla la célébrité et la force.

Le Nain jaune avait beaucoup grandi; et, s'étant transformé en Minerve, il ne pouvait manquer de grandir aussi en talent et en science, surtout en science stratégique ; et nul ne fut plus habile que M. Etienne dans les manœuvres et les contremarches d'une polémique dangereuse et subtile, toujours sous les armes, et veillant à la fois sur tous les points qu'elle avait résolu d'attaquer, de saper et de détruire. Les cent lettres sur Paris frappèrent juste et frappèrent fort. Ces lettres, improvisées partout où se trouvait leur auteur, souvent au milieu du bruit des conversations et jusqu'à la table joyeuse de ses enfants, étaient cependant écrites dans un langage plein d'ordre et de clarté, de mesure pour juger les hommes, d'énergie pour débattre les choses publiques. Ces lettres étaient brèves et pénétrantes, et, comme les armes courtes, firent les blessures les plus profondes. Ces lettres contribuèrent à rallier et à multiplier les membres d'une opposition peu nombreuse d'abord, mais bientôt formidable.

La main sûre qui les écrivait ne s'arrêta plus que son œuvre ne fût accomplie. Or, par un étrange contraste, sa main fut improvisatrice, et sa parole ne le fut jamais. Partout cette main soudaine porta le même style limpide et ironique, nourri de la connaissance exacte des affaires du moment, et que rien ne gêne dans son allure saine et vigoureuse, mais où l'on sent à chaque pas quelque chose d'acre et d'inexorable.

Les lettres sur les élections \ sur les finances^, contre la censure', sur les impôts*, en demeurent les exemples les plus complets, et surtout, dans un genre d'écrits moins familier, l'éloge de M. le général Foy, dont M. Etienne eut l'honneur d'être l'ami et presque l'émule dans les mêmes rangs et à la même tribune.

Sa main légère et flexible traçait les plans de toutes les défenses et surtout de toutes les attaques, et fondait la puissance la plus populaire de la presse à cette époque. Cette main

r. ler octobre 1818.

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