‹ Journal d'un poète (volume 2)Chapitre 21 sur 167 · A. DE VIGNY — JOURNAL D'PN POÈTE · texte numérisé non relu

A. DE VIGNY — JOURNAL D'PN POÈTE

de la veille, ou le soir celui du matin ; où les spectateurs fussent vingt, cent, huit cents, mille à la lois; où tous les yeux d'un peuple fussent attentifs à la même scène, au même moment, sans que les spectateurs eussent besoin de quitter leur demeure; ce théâtre a été fait; ce théâtre, c'est un journal.

Là viennent jouer tous à la fois les peuples et les rois. Acteurs, observez-vous bien ! tous vos gestes sont remarqués et comptés, le monde a tous ses yeux ouverts sur vous. L'applaudissement est rare et le murmure fréquent. Hâtezvous surtout de changer de scènes, car en un jour une scène est usée et elle use et dévore votre nom, ou, si ce n'est elle, c'est celle que joue une autre célébrité dans quelque autre coin du globe.

Celui qui fait mouvoir chaque jour à son gré ces personnages vivants, celui qui les présente sur son théâtre, dans le sens et sous le jour qui lui plaît, celui qui les grandit ou les rapetisse à son gré, c'est le journaliste! Ce sera toi demain, si tu veux ! Vois si tu trouves assez vaste cette occupation !

Ballanche, dans son Essai sur les institutions sociales, dit qu'il ne peut y avoir aucune raison d'écrire la poésie en vers, depuis que les poèmes ne se chantent plus.

Il nomme notre poésie une langue triée, à laquelle on ajoute la rime.

Il se trompe. Tout homme qui dit bien ses vers les chante en quelque sorte.

Le noble et Vignoble sont les deux noms qui distinguent le mieux, à mes yeux, les deux races d'hommes qui vivent sur terre.

Ce sont réellement deux races qui ne peuvent s'entendre en rien et ne sauraient vivre ensemble.

Les plus effrayés du choléra étaient les plus vieux. — On dirait qu'à force de vivre, ils s'imaginent qu'ils accumulent avec les années des pierres d'un bel édifice, que rien ne peut détruire, et dont il faut avoir bien soin à mesure qu'il vieillit.

JUUUXAL D-L'X POÈTE — 51

31 décembre, minuit.

L'année expire enfin ; cette douloureuse année a soufïïé sur nous le choléra et les guerres de toute nature. Tout ce qui m'est cher a été préservé. Etranger à toutes les haines, j'ai été heureux dans toutes mes affections. Je n'ai fait de mal à personne, j'ai fait du bien à plusieurs. Puisse ma vie entière s'écouler ainsi!

'Histoire uuirerselle de Bossuet, c'est Dieu faisant une partie d'échecs avec les rois et les peuples.

Clarisse^ est un ouvrage de stratégie, en quelque sorte. Vingt-quatre volumes employés à décrire le siège d'un cœur et sa prise. C'est digne de Vauban.

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