STELLO
La troisième consultation sera sur les hommes politiques. La quatrième consultation sera sur l'idée de l'amour qui s'épuise à chercher l'éternité de la volupté et de l'émotion.
Les Affinités électives que le préfacier de Goethe critique amèrement. C'est un grand malheur que de porter avec soi dans l'avenir son maladroit critique comme un ballon sa nacelle.
Plus je vais, plus je m'aperçois que la seule chose essentielle pour les hommes, c'est de tuer le temps. Dans cette vie dont nous chantons la brièveté sur tous les tons, notre plus grand ennemi, c'est le temps, dont nous avons toujours trop. A peine avons-nous un bonheur, ou Vamour, ou la gloire, ou la science,
I. Clarisse Harlowe, Roman épisto'.aire de Samuel Richaidson ( 174g).
ou l'émotion d'un spectacle, ou celle d'une lecture, qu'il nous faut passer à un autre. Car que faire? C'est là le grand mot.
Les rois font des livres à présent, tant ils sentent bien que le pouvoir est là. — Il est vrai qu'ils les font mauvais.
Les gouvernements regardent la littérature comme une colonne inutile où leur jugement est écrit : ils voudraient l'empêcher de s'élever.
Bonaparte aimait la puissance et visait à la toute-puissance ; c'était fort bien fait, car elle est un fait et un tait incontestable, facile à prouver, tandis que la beauté d'une œuvre de génie peut toujouis se nier.
Goethe fut ennuyé des questions de tout le monde sur la vérité de Werther. On ne cessait de s'informer à lui de ce qu'il renfermait de vrai.
« Il aurait fallu, dit-il, pour satisfaire à cette curiosité, disséquer un ouvrage qui m'avait coûté tant de réflexions et d'efforts incalculables dans la vue de ramener tous les divers éléments à l'unité poétique. »
La même chose arriva à Richardson pour Clarisse, à Bernardin de Saint-Pierre pour Paul et Virginie.
Quand j'ai publié Stello, la même chose pour madame de Saint- Aignan, dont j'avais inventé la situation dans le dernier drame d'André Chénier; la même pour Kitty Bell, dont j'ai inventé l'être et le nom. Pour Servitude et Grandeur militaires , mêmes questions sur l'authenticité des trois romans que renferme ce volume^.
Mais il ne faut pas en vouloir au pubUc, que nous décevons par l'art, de chercher à se reconnaître et à savoir jusqu'à quel point il a tort ou raison de se faire illusion.
Le nom des personnages réels ajoute à l'illusion d'optique du théâtre et des livres, et la meilleure preuve du succès
I. Il doit y avoir, ici encore, une confusion dans les dates. Servitude et Grandeur militaires ne parut qu'en 1835, ainsi que l'article de Sainte-Beuve auquel il est fait allusion dans le paragraphe suivant.
est la chaleur que met le public à s'informer de la réalité de l'exemple qu'on lui donne.
Pour les poètes et la postérité, il suffit de savoir que le fait soit beau et probable. — Aussi je réponds sur Laurette et les autres : Cela pourrait avoir été vrai.
Sainte-Beuve fait un long article sur moi. Trop préoccupé du Cénacle qu'il avait chanté autrefois, il lui a donné dans ma vie littéraire plus d'importance qu'il n'en eut, dans le temps de ces réunions rares et légères. Sainte-Beuve m'aime et m'estime, mais me connaît à peme et s'est trompé en voulant entrer dans les secrets de ma manière de produire. Je conçois tout d'un coup un plan, je perfectionne longtemps le moule de la statue, je l'oublie et, quand je me mets à l'œuvre après de longs repos, je ne laisse pas refroidir la lave un moment. C'est après de longs intervalles que j'écris, et je reste plusieurs mois de suite occupé de ma vie, sans lire ni écrire.
Sur les détails de ma vie, il s'est trompé en beaucoup de points. Jamais je ne comptais sur la popularité d'Éloa, et je voulais l'imprimer à vingt exemplaires. En faisant Cinq-Mars, je dis à mes amis : C'est un ouvrage à public. Celui-là fera lire les autres. Je ne me trompais pas.
Il ne faut disséquer que les morts. Cette manière de chercher à ouvrir le cerveau d'un vivant est fausse et mauvaise. Dieu seul et le poète savent comment naît et se forme la pensée. Les hommes ne peuvent ouvrir ce fruit divin et y chercher l'amande. Quand ils veulent le faire, ils la retaillent et la gâtent.
Je n'ai compris ce mot s'amuser que comme exprimant le jeu des enfants et des êtres sans pensées. Du moment où l'on pense, qu'est-ce que cela? Aimer, oui, car l'amour est une inépuisable source de réflexions, profondes comme l'éternité, hautes comme le ciel, veistes comme l'univers.
L'ennui est la maladie de la vie. On se fait des barrières pour les sauter.
Quand on se sent pris d'amour pour une femme, avant de s'engager, on devrait se dire : « Comment est-elle entourée ? quelle est sa vie ? » Tout le bonheur de l'avenir est appuyé là-dessus.
Cinq-Mars, Stello, Servitude et Grandeur militaires (on l'a bien observé) sont, en efïet, les chants d'une sorte de poème épique sur la désillusion ; mais ce ne sera que des choses sociales et fausses que je ferai perdre et que je foulerai aux pieds les illusions; j'élèverai sur ces débris, sur cette poussière, la sainte beauté de l'enthousiasme, de l'amour, de l'honneur, de la bonté, la miséricordieuse et universelle indulgence qui remet toutes les fautes, et d'autant plus étendue que l'intelligence est plus grande.
Les Français ressemblent à des hommes que je vis un jour se battant dans une voiture emportée au galop. — Les partis se querellent, et une invincible nécessité les emporte vers une démocratie universelle.
Chateaubriand vient de faire une brochure-plaidoirie pour la duchesse de Berry, dans laquelle il est un peu républicain. Le moindre écrivain républicain ne se croit nullement obligé d'être un peu monarchique. — Marque certaine que le mouvement des esprits est démocratique, puisque le plus ardent monarchiste fait le démocrate.
J'ai entendu le concert historique de Fétis. Cet érudit en musique a imaginé de rassembler les monuments musicaux de la France et de les faire exécuter avec les mêmes instruments qu'au XVI® siècle. La viole, la basse, l'orgue, soutiennent la mélodie simple et grave des chants. Jamais l'art ne m'a enlevé dans une plus pure extase, si ce n'est lorsque, étant malade à Bordeaux, j'écrivais Éloa.
Les chants divins qui m'ont ravi surtout sont ceux de Laudi spirituali, cantiques à la Vierge, chantés par les confréries italiennes.
Il y avait aussi un air de danse grave, dansé à la cour de Ferrare, au mariage du duc Alphonse d'Esté; air d'une modestie et d'une grâce incomparables. Je voyais passer, en l'entendant, ces belles princesses aux yeux baissés et aux longues robes traînantes, se tenant droites et recevant des aveux d'amour avec réserve.
Il y avait un madrigal à cinq voix (par Palestrina), délicieuse composition pleine d'amour et de suavité. Puis un concerto passegiato pour violes, harpe, orgue et théorbe. — La terre parle
JOURNAL D'UN POÈTE — oo
avec ces instruments; avec l'orgue, le ciel répond. — Puis enfin la Romanesca, air tel qu'un ange en peut inventer pour adorer. Que j'ai admiré ces médailles de la musique!