‹ Journal d'un poète (volume 2)Chapitre 32 sur 167 · MADAME ALFRED DE VIGNY · texte numérisé non relu

MADAME ALFRED DE VIGNY

Appartient à M""" ?^angnicr-Lachniu!.

HIC VUiNY — JOURNAL 1) LN l'OKTK

JOVRXAL DTX POÈTE — 7'.]

Le 7 décembre, à 5 heures du soir, est mort Alfred Johannot*.

J'ai appris hier sa mort de Gigoux, qui avait passé la nuit chez lui avec Tony Johannot, pour peindre la tête morte d'Alfred Johannot.

Il y avait dix ans que nous disions : « Il ne vivra pas trois mois. » Il toussait toujours et crachait le sang. — Avant sa maladie, il n'était que graveur; depuis son attaque à la poitrine, il était devenu peintre de premier ordre. On eût dit que les souffrances avaient développé en lui l'intelligence et l'avaient élevé plus haut et porté plus près du beau idéal.

7 décembre.

Ce matin, on m'annonce M. de Jennison, l'ambassadeur de Bavière, comme je me levais à midi, ayant passé la nuit à écrire.

Il m'attend dans mon salon, et, peu après que j'y suis entré, aborde la question qui l'amène et que depuis longtemps il méditait peut-être :

« Je viens de Bavière ; j'y suis allé à la hâte, près de ma mère qui était malade; elle est sauvée. »

Je lui réponds par l'histoire de la mienne, qui est chez moi guérie, heureuse, choyée, à quatre-vingts ans.

« Voulez-vous me rendre un service ?

— De tout mon cœur, s'il s'agit de vous être agréable personnellement.

— Le roi de Bavière a un fils de vingt-six ans, son héritier. Le prince royal de Bavière désirerait entrer en correspondance avec vous. Lui répondriez-vous, s'il le faisait'? »

Je me suis tu un moment et lui ai dit :

« Ce que vous me demandez est, je puis le dire, un service véritable, car il faudrait que chaque journée eût quarante-huit heures, et le temps me manquera. Cependant, si vous voulez me donner une assurance importante, j'y consentirai; cette assurance est que ni dans le présent ni dans l'avenir le prince ne se croira obligé de m'en témoigner sa gratitude par autre chose qu'une lettre de lui. Sans cela ce serait un traité, un marché. »

1. Alfred Joliannot, frère aîné de Tony Johannot. Né en 1800. il fut surtout renommé comme graveur de vignettes, et il illustra avec son frère les œuvres de Byron, W.ilter Scott, Cooper, etc. Il fut connu aussi comme peintre, et il peint la Vie de saint Hippolyte à Notre-Dame de Lorette.

2. Il s'agit ici de Ma.\imilien II (1811-1864), qui devint roi le 21 mars 1848 et fut le père de Louis II de Bavière, protecteur de Richard Wagner.

Il m'a interrompu vivement, en me serrant les mains.

« Oui, c'est un service, et il en sera vivement touché; mais avec vous on sait que de tels services sont sans prix, et il ne vous en offre d'autre que son amitié.

— Prenez garde, ai-je ajouté, que rien n'est ferme et persévérant comme mon caractère ; ne vous fiez pas à ma douceur de voix. Rien n'est entêté comme une colombe. J'en ai connu une qu'il aurait fallu tuer pour la chasser de mon lit; je l'y ai laissée, elle a gagné son procès. Tout ce qui me fera ici passer par-dessus la lassitude de parler de choses sur lesquelles je suis blasé, ce sera le plaisir de penser un jour, dans ma vieillesse (si j'ai une vieillesse, chose douteuse), qu'un jeune roi me devra quelques idées justes sur la France et sur son esprit. — Donc, tout étant bien pur, bien désintéressé, regardant cette correspondance comme l'élan de deux âmes qui oublient qu'elles sont dans le corps d'un prince royal et d'un poète, je vous le répète, j'accepterai.

« Autre question :

« Est-ce de vous qu'est venue cette idée de mettre votre jeune prince en correspondance avec moi ?

— Non ; lui-même y a pensé le premier après avoir lu vos ouvrages, ainsi que le roi son père.

— Avait-il pensé à écrire à quelque autre avant ou en même temps ?

— A personne.

— Je consens à répondre, mais répondre seulement; qu'il m'écrive d'abord ; vous savez qu'en Angleterre, la terre classique de l'étiquette, le plus haut placé met sa carte le premier chez l'autre.

— Le prince fera tout ce que vous voudrez et tout ce qu'il pourra pour acquérir un ami comme vous et former son âme sur la vôtre. »

D'où vient que l'idée n'est pas venue plutôt à ce jeune homme d'écrire à un des quarante académiciens* ?

• Le soir :

J'ai lu toute la soirée à ma mère V Histoire de Port-Royal de Sainte-Beuve. Elle l'a écoutée avec un plaisir extrême et un esprit plus remis et plus net que jamais depuis quatre ans.

I. Alfred de Vigny ne devait être de l'Académie que huit ans plus tard {1845).

Une famille troublée par le danger subit d'un malade n'a pas le temps de sentir d'abord sa douleur tout entière, parce qu'elle court et s'agite comme l'équipage d'un navire en danger; mais c'est après la mort qu'un étonnement profond la saisit et une indicible stupeur de voir l'absence de la vie et du mouvement.

Vendredi 22 décembre.

Après avoir prié sur le cercueil de ma pauvre mère.

Mon Dieu ! Mon Dieu ! avez- vous daigné connaître mon cœur et ma vie ? Mon Dieu ! m'avez-vous éprouvé à dessein ? Aviezvous réservé la fin de ma pauvre et noble mère comme un spectacle pour me rendre à vous plus entièrement ? Avez-vous donc permis que la mort attendît mon retour? Son âme, sa belle âme, avait-elle encore assez de force pour s'arrêter et m'attendre ?

Mardi soii...

Aurai-je la force de l'écrire.^ Encore cela, ô mon Dieu! afin que, si j'ai le malheur de vivre et de vieillir, la faiblesse humaine ne me fasse jamais oublier cette nuit fatale et sombre, mais où quelques signes consolants et divins me sont apparus!

Mon Dieu! je me jette à genoux, à présent, je parle à vos pieds, je m'abreuve de ma douleur, je m'y plonge tout entier, je veux me remplir d'elle uniquement et repasser dans mon âme tous les instants de cette perte de ma mère.

Paisible tout le jour et gaie, elle a embrassé, en jouant avec eux, Henry, fils de mon beau-père, et m'a dit qu'il ressemblait à une petite fille ; elle parlait avec gaieté de Noël, ChrisUnas, et du jour de l'an, disant qu'elle me voulait à dîner, ce jour-là, avec elle, et que je ne devrais accepter aucune invitation. A dîner, gaie et douce, elle m'embrasse, toute prête à se coucher. Moi, je sors pour lui chercher quelques petits cadeaux pour le jour de l'an. Je rentre à minuit, elle m'entend passer et m'appelle. J'y vais ; elle se plaint d'avoir trop chaud, puis trop froid. « Je souffre partout, disait-elle, mais pas plus dans une partie du corps que dans l'autre. » Je lui couvre les pieds de son édredon et je lui offre d'éveiller Cécilia, sa demoiselle de compagnie. « Non, je neveux réveiller personne, » me dit-elle. Je

ne l'écoute pas, alarmé de la faiblesse de son pouls. Lydia se lève et court à elle avec sa chaleur ordinaire et son cœur de fille dévouée. Toutes deux la pressent de questions. — Je ne sais pas ce que fail — Une heure vient dans cette incertitude. Elle était fâchée sérieusement contre moi de mes questions et de mon importunité d'avoir éveillé tout le monde. Je monte faire lever encore deux personnes; Julie et son mari allument le feu, préparent les bains de pieds. Elle disait encore n'avoir besoin de rien. On me priait de me coucher et de ne pas revenir. J'allais m'y rendre, quand de nouvelles plaintes de ma mère, petits gémissements sourds, qui lui étaient familiers pourtant, me décident à aller chercher moi-même le médecin. Un quart d'heure me suffit pour le faire lever, habiller, revenir avec moi et mon portier. Il monte et entend ma mère dire très haut que ce n*est rien, que demain elle sera mieux.

« Voilà, me dit-il, uns voix forte qui annonce une bonne santé. » Il entre, il était environ deux heures, il lui tâte le pouls et dit de préparer bains de pieds et sinapisme, écrit une ordonnance de looch avec lenteur, me soutient que son oppression vient d'une affection catarrhale, essaye de me tromper en me parlant dans une autre chambre. Hélas ! mon Dieu ! c'était l'agonie. Je cours à elle, je lui prends la main et lui baise le bras droit. Elle pensait au médecin, qui l'importunait de questions, et disait : « Je ne veux pas le voir! » Un peu après, pendant que je retournais le chercher dans la salle à manger, elle se penche vers Cécilia et lui dit : « Ah ! ma petite ! la tête me tourne; nous ne nous promènerons pas demain. Mon fils! où est mon fils? »

J'accours; elle était assise sur son lit, je lui baise le front, je la tiens dans mon bras gauche, je serre sa main froide dans ma main droite en lui criant : « Maman ! maman ! chère maman, un mot à ton Alfred, ton fils, qui t'aime, qui t'a toujours adorée ! »

Elle me serre la main et laisse tomber sa tête sur sa poitrine. La vie avait cessé. — Je continuais de l'appeler. L'éther que je tenais sous ses narines était inutile. Tout était fini. Je ne sais qui m'a soulevé, j'étais à genoux près de son lit.

Avez-vous reçu dans votre sein cette âme vertueuse, ô mon Dieu? Soutenez-moi dans cet espoir, que ce ne soit pas un passager désir, qu'il devienne une foi fervente !

Depuis quatre ans, j'avais reçu ses continuelles tendresses et des adieux intérieurem.ent destinés à moi, mais qu'elle n'osait

exprimer pour ne pas trop s'attendrir. Là sont mes consolations secrètes. Ses mots échappés nourrissent mon amour pour elle et apaisent un peu ma douleur; mais pourquoi ne plus entendre sa voix .-*

Le 9 de ce mois, un samedi, selon ma coutume, j'avais fait porter chez elle mon déjeuner ; elle était riante et assise dans son lauteuil favori, les pieds sur son tabouret, me regardant avec son air bienheureux. Elle se mit à dire des vers en cherchant un vieil air et répéta quatre fois ces vers que j'écrivis, les larmes aux yeux :

Une humble chaumière isolée Cachait l'innocence et la paix.

Là vivait, c'est en Angleterre, Une mère dont le désir Etait de laisser sur la terre Sa fille heureuse, et puis mourir.

« De qui est donc ceci, maman? lui dis-je. — De Jean-Jacques, me dit-elle. Sa fille heureuse, et puis mourir ! entends-tu.'' » Je me sauvai, sentant que je pleurais trop.

Mais, mon Dieu! n'est-ce pas un bienfait de votre main, qu'après une tendresse si grande que la mienne je n'aie pas eu la douleur de la voir périr il y a quatre ans, et que j'aie joui de sa voix et de sa vue pendant si longtemps ? que j'aie pu l'amener à s'apaiser dans les irritations violentes de sa maladie, à reconnaître qu'elle était heureuse et vénérée, adorée et divertie de ses ennuis par des soins et des caresses sans fm ? à se plaire à la vue des tableaux et en écoutant de la belle musique ? Est-ce pour qu'elle s'éteignît ainsi plus doucement que vous avez permis qu'elle allât s'afïaiblissant par degrés jusqu'à la fin et qu'elle conservât toujours cette sublime sérénité, et ce repos pur et profond? — Je cherche inutilement des consolations dans cette assurance qu'elle devait finir manquant de la force de vivre, qu'elle n'a pas souffert et qu'elle a entendu mes paroles et y a répondu par son adieu. Donnez-moi. ô mon Dieu! la certitude qu'elle m'entend et qu'elle sait ma douleur; qu'elle est dans le repos bienheureux des anges et que, par vous, à sa prière, je puis être pardonné de mes fautes.

D'où vient hélas ! qu'après cette profonde ardeur de mes prières, plus paisible que je ne l'étais, je reviens dans ma maison déserte avec plus de force pour contenir mes larmes ? Mais d'où vient aussi que mon cœur toujours serré me porte à la chercher sans cesse autour de moi, et que je me dis avec une terreur sans bornes : « Je ne l'ai plus ! je ne l'ai plus ! » Sommes-nous donc si faibles que nos plus saintes prières ne puissent nous rien ôter des tendresses du sang et des nœuds de famille ? Quand vous les rompez pour toujours, pourquoi ne pas nous donner la force de croire qu'ils seront retrouvés, et de le croire sans hésiter?...

Derniers moments ! Agonie ! Derniers moments, vous ne sortirez jamais de ma mémoire. Je veux plonger cette nuit dans mes plus cruels souvenirs. Si j'ai fait quelque faute, que ce soit mon expiation. J'y trouve un amer bonheur et je veux ainsi me flageller. — Je serai cruel, cruel à moi-même, mon Dieu! cruel et sans pitié : dût mon cœur se fendre et me faire mourir !

Il y a vingt ans, mon père mourut aussi; j'étais près de son lit; ses blessures, ses infirmités, l'âge aussi (de soixante-quatorze ans), après un faible rhume, le faisaient mourir. Il me tendit la main courageusement. Il avait sa raison entière et dit au médecin : « N'est-ce pas le râle, monsieur ? »

Il ne se trompait pas. — « Mon enfant, me dit-il, — j'avais dix-sept ans, — je ne veux point faire de phrases, mais je sens que je vais mourir; c'est une vieille machine qui se détraque. Rends ta mère heureuse, et garde toujours ceci. »

C'était le portrait de ma mère fait par elle-même; je l'ai encore, placé sur sa tabatière. J'ai obéi et je l'ai rendue heureuse. Cela est écrit dans ma conscience, et je l'écris devant tous et devant Dieu. Lorsqu'elle grondait, c'était la maladie qui parlait par sa bouche; je m'en allais, de peur de répondre.

Mon père, couvert de blessures, était courbé en marchant. L'horrible douleur de l'agonie le redressa violemment : il mourut droit, sans se plaindre, héroïquement.

J'étais trop jeune pour supporter cette vue ; je m'évanouis. A présent, j'ai plus vécu, j'ai vu mourir ; j'ai pu soutenir ma mère ; mais ma douleur est plus profonde et plus grave, son acier me pénètre bien plus avant.

M. de Saint-Chamans, chevalier de Malte, vieil ami de ma famille et de ma mère, est venu me voir, et j'ai longtemps parlé avec lui hier, tout le soir.

Une sorte de fierté me donne des forces et me fait relever la tête. Dans ces quatre années d'épreuves qui viennent de se passer, ma vie était entravée de difficultés sans nombre et tout se réunissait contre moi pour me faire résoudre à me séparer de ma mère. Il me fut souvent conseillé de l'envoyer dans une maison de santé; je refusai, je la logeai chez moi. Ce qu'il m'a fallu de combinaisons pour consoler les femmes qui la servaient et que sa maladie lui faisait maltraiter, pour empêcher que les dépenses qu'elle causait ne fussent senties et ne vinssent nuire au bien-être de la famille, était d'une telle difficulté, exigeait tant d'efïorts de patience, que je me suis vu plusieurs fois sur le point d'y succomber. Quatre fois, j'en ai été malade, et la fièvre m'a pris après trop d'efïorts pour retenir les émotions douloureuses que cette vie me causait.

J'aurais mieux aimé me faire soldat que d'emprunter le moindre argent à mes plus proches parents ; et presque tout ce que m'ont donné mes travaux : Chatterton, Servitude et Grandeur, .

mes œuvres complètes, a servi à payer les dettes que des 11

dépenses, toujours au delà de mon revenu réuni au sien, .,

m'avaient fait contracter. |.

Le travail est beau et noble. Il donne une fierté et une con- L

fiance en soi que ne peut donner la richesse héréditaire. Bénis l,

soient donc bs malheurs d'autrefois, qui ôtèrent à mon père et à mon grand-père leurs grands châteaux de la Beauce, puisqu'ils m'ont fait connaître cette joie du salaire d'ouvrier qu'on apporte à sa mère, en secret et sans qu'elle le sache.

27 décembre.

La douleur n'est pas une. Elle se compose d'un grand nombre d'idées qui nous assiègent et qui nous sont apportées par le sentiment ou par la mémoire.

Il faut les séparer, marcher droit à chacune d'elles, la prendre corps à corps, la presser jusqu'à ce qu'elle soit bien familière, l'étouffer ainsi ou du moins l'engourdir, et la rendre inofjensive comme un serf^ent familier.

Les souvenirs aujourd'hui m'attaquent et me serrent le cœur. Tout les fait naître. Le bruit de la pendule noire de ma mère me rappelle le temps où elle fut achetée. Mon père l'aimait beau-

coup. Il la choisit lui-même chez Tarault et l'envoya rue du Marché-d'Aguesseau, où nous demeurions. Elle marqua les heures de mon éducation. Sur ses quantièmes, ma bonne mère, bien belle alors, m'apprit les mois de la République et ceux du calendrier actuel. Les premiers me furent plus faciles, et j'aimais les beaux noms de fructidor, thermidor et messidor.

Devant cette pendule s'asseyait mon père, ses pieds sur les chenets, un livre sur ses genoux, moi à ses pieds, assis sur un tabouret. Il racontait jusque bien avant dans la nuit des histoires de famille, de chasse et de guerre. C'était pour moi une si grande fête de l'entendre qu'il m'arriva, plus tard, habillé pour le bal, de laisser là les danses et de m'asseoir encore près de lui pour l'écouter. Les chasses au loup de mon grand-père et de mes oncles, les meutes nombreuses qu'ils faisaient partir du Tronchet et de Gravelle pour dépeupler la Beauce de ses loups, la guerre de Sept ans, Paris, Voltaire, Jean- Jacques Rousseau, le baron d'Holbach, M. de Malesherbes et ses distractions, tout était présent à son esprit et l'est encore au mien.

29 décembre.

Son visage était angélique dans la mort; j'ai pleuré à genoux devant elle, j'ai pleuré amèrement, et cependant je sentais que son âme sans péché était délivrée, et, revêtue d'une splendeur virginale, planait au-dessus de moi et de son beau visage, dont les yeux étaient doucement entr'ouverts comme dans le sommeil des bienheureux. Pourquoi donc ai-je tant pleuré ? Ah ! c'est qu'elle ne m'entendait plus et qu'il me fallait garder dans mon cœur tout ce que je lui aurais dit.

31 décembre.

L'année dernière, à pareille heure, j 'attendais avec ma mère l'heure de minuit, où l'aiguille noire de sa pendule sauta du 3 1 au i®"" ; alors je l'embrassai en lui disant : « Bonne année ! » J'étais à genoux à ses pieds et je pensais bien qu'elle aurait la force de vivre toute cette année. Mon Dieu! vous n'avez pas permis qu'elle me restât jusqu'au dernier jour et vous l'avez enlevée dans mes bras ! Mon Dieu ! si les épreuves sont une épuration à vos yeux, recevez-la et qu'elle prie à son tour pour son fils, son pauvre fils qu'elle a nommé en mourant !

Janvier 1838.

EL as! toujours la môme vie! Je quitte le chagrin pour la maladie et la maladie pour le chagrin.

12 mars.

Soirée chez madame de La Grange (la marquise Edouard de La Grange) donnée pour me faire rencontrer avec Lamartine.

Vingt personnes environ. Les lampes voilées pour la vue d'Edouard. • — Lamartine vient à moi, et nous causons deux heures dans un petit coin sombre, comme dit le Misanthrope.

Il est incroyable combien un salon fait dire de sottises aux gens d'esprit parles distractions qu'il donne. J'ai fort étonné Lamartine en lui disant que je n'étais de son avis sur rien. Nous avons parlé d'abord des lois de Septembre et de la censure. Je lui ai reproché en termes polis d'avoir abandonné la question des théâtres et lui ai dit que le théâtre à présent était un instrument mutilé et imparfait, que mon opinion était que l'on ne devait pas avoir de censure; qu'une pièce condamnée par le public était morte à jamais, et que, par le gouvernement, elle vivait d'une vie secrète et menaçante ; sous la Restauration, on en vit cent exemples. — Il a eu l'idée d'un jury de gens ayant intérêt à l'ordre, jury élu. Et ce terme moyen, je ne l'ai jugé possible qu'autant que nul membre ne tiendrait au gouvernement, ajoutant que, par son influence corruptrice, un homme venant du pouvoir en entraine dix dans ce peuple valet, comme l'a dit tristement Paul-Louis Courier. Il me promet de proposer ce jury quand viendront les discussions du budget.

Je lui ai demandé s'il était toujours occupé de l'Orient. Il se montre enthousiasmé des malheurs des Mahométans, et les regarde comme plus civilisés que nous, à cause de la charité extrême en eux.

« Cependant, lui dis-je, l'islamisme n'est qu'un christianisme corrompu, vous le pensez bien.

— Un christianisme purifié ! » me dit-il avec chaleur.

Il ne m'a fallu que quelques mots pour lui rappeler que le

A. DE VIGNY - JOURNAL u'UN l'OÈTE. 6

Coran arrête toute science et toute culture; que le vrai mahométan ne lit rien, parce que tout ce qui n'est pas dans le Coran est mauvais et qu'il renferme tout. — Les arts lui sont interdits parce qu'il ne doit pas créer une image de l'homme. — Je lui propose de rédiger en forme de pétition un projet de loi en faveur des poètes faibles et distraits comme La Fontaine. La rédaction en serait à peu près celle-ci :

« Si un poète a produit une œuvre qui obtienne l'admiration générale, il recevra une pension alimentaire de deux mille francs. Si, après cinq ans, il produit une œuvre égale à la première, sa pension lui sera allouée pour sa vie entière. S'il n'a rien produit dans l'espace de cinq années, elle sera supprimée. »

26 mars.

La veille du jour de ma naissance, visité la tombe de ma mère. — J'étais avec Antony Deschamps ^. Je l'ai prié de me quitter et je m'y suis rendu seul.

Le terrain n'a pas été gâté par les pluies. Il m'a semblé la visiter encore comme je faisais tous les jours et tous les soirs dans son lit en ouvrant ses rideaux. Mes idées étaient plus douces et mes émotions moins cruelles que je ne l'aurais cru. J 'ai entendu en fermant les yeux sa voix douce et harmonieuse qui me disait : « Bonjour, mon enfant! » et je me suis retracé ces moments, les plus heureux peut-être de ma vie, où je me mettais à genoux près d'elle et où elle me caressait les cheveux avec ses deux mains.

J 'ai commandé une pierre faite en forme de toit pour empêcher l'eau de pénétrer, et une grille de fer. Dimanche, cela sera posé. J'y reviendrai pour décider la forme du monument.

25 avril.

Cette nuit, je lisais le Stahat mater en rêvant. A la seconde lecture, j'ai cru voir ma pauvre mère étendue à mes pieds, et j'ai pleuré amèrement. Mes sanglots m'ont éveillé, et, en portant ma main à mes joues, je les ai trouvées inondées de larmes.

J'avais passé la soirée au théâtre à songer à ces puérilités et à ce petit combat

1. Né et mort à Paris (1800-1869), frère d'Emile Descliamps, connu surtout par une traduction en vers de la Divine Comédie.

20 mai.

M. de Talleyrand est mort. Les partis l'ont insulté, et on a été jusqu'à écrire : « Il n'y a en France qu'un malhonnête homme de moins. »

Les indignations sont toutes justifiées par sa vie politique. II a une immense flétrissure sur son nom : c'est d'être devenu le type du parjure élégant et récompensé.

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