I. Projet de suite pour Stello
JOURNAL D'UN POÈTE - i9
Je reviens à l'idée de la deuxième consultation. Voici la vie humaine.
Je me figure une foule d'hommes, de femmes et d'enfants, saisis dans un sommeil profond. Ils se réveillent emprisonnés, ils s'accoutument à leur prison et s'y font de petits jardins. Peu à peu ils s'aperçoivent qu'on les enlève les uns après les autres pour toujours. Ils ne savent ni pourquoi ils sont en prison, ni où on les conduit après, et ils savent qu'ils ne le sauront jamais.
Cependant il y en a parmi eux qui ne cessent de se quereller pour savoir l'histoire de leur procès, et il y en a qui en inventent les pièces ; d'autres qui racontent ce qu'ils deviennent après la prison, sans le savoir.
Ne sont-ils pas fous?
Il est certain que le maître de la prison, le gouverneur, nous eût fait savoir, s'il l'eût voulu, et notre procès et notre arrêt. Puisqu'il ne l'a pas voulu et ne le voudra jamais, contentonsnous de le remercier des logements plus ou moins bons qu'il nous donne, et, puisque nous ne pouvons nous soustraire à la misère commune, ne la rendons pas double par des querelles sans fin. Nous ne sommes pas sicrs de tout savoir au sortir du cachot, mais sûrs de ne rien savoir dedans.
Que Dieu est bon, quel geôlier adorable, qui sème tant de fleurs qu'il y en a dans le préau de notre prison ! Il y en a (le croirait-on ?) à qui la prison devient si chère qu'ils craignent d'en être délivrés ! Quelle est donc cette miséricorde admirable et consolante qui nous rend la punition si douce ? Car nulle nation n'a douté que nous ne fussions punis, — on ne sait de quoi.
Il faut surtout anéantir l'espérance dans le cœur de l'homme.
Un désespoir paisible, sans convulsions de colère et sans reproches au ciel, est la sagesse même.
Dès lors j'accepte avec reconnaissance tous les jours de plaisirs, tous les jours même qui ne m'apportent pas un malheur ou un chagrin.
On a de la peine à s'imaginer que Robespierre ait été un enfant, porté par sa bonne, à qui sa mère ait souri et dont on ait dit : « Le beau petit garçon ! »
J'ai dans la tête une ligne droite. — Une fois que j'ai lancé sur ce chemin de fer une idée quelconque, elle le suit jusqu'au bout malgré mc^. Et pendant que j'agis et parle.
20 mai.
J'ai achevé de corriger moi-même, et moi seul, les épreuves de la première édition de Stello.
Cette édition vaudra mieux que le manuscrit, que je brûlerai un de ces jours, et que je conserve encore je ne sais pourquoi. En cas peut-être qu'un de mes amis me le demande.