ALFRED DE VIGNY
l'bot. Nndar.
DU VIGNY — JOURNAL I' IN l'OETK.
JOURNAL D'i'X POÈTE — 137
C'était l'an V de la République, le mois de l'année où Bonaparte ouvrait sa sixième campagne d'Italie, qui se termina par le traité de Campo-Formio.
Je me sens honteux de parler d'un si petit événement que ma naissance, en comparaison de ces grandes actions qui se passèrent; mais ce petit événement est quelque chose pour vous et pour moi.
Ce fut tout pour mon père et ma mère, qui furent consolés par ma vie de la mort de mes trois frères.
Je sais qu'ils s'appelaient Léon, Adolphe, Emmanuel, et que celui qui vécut le plus longtemps parvint jusqu'à l'âge de deux ans. Je ne les vis même pas; on m'apprit qu'il y avait au ciel trois anges qui priaient pour moi. Je le crus dans la première enfance, et, ces trois noms, je ne les prononce pas sans attendrissement.
J'ai beaucoup de mémoire, et surtout celle des yeux; ce qui s'est peint dans un de mes regards, quelque passager qu'il soit, ne s'efface plus de ma vie. Tous les tableaux de ma plus petite enfance, sont devant ma vue encore aussi vifs et aussi colorés que lorsqu'ils m'apparurent.
J'avais dix-huit mois, m'a-t-on dit, lorsqu'on m'apporta de Loches à Paris; aussi n'ai-je, comme vous pensez, aucun souvenir de Loches que par l'histoire de cette jolie petite ville et par des tableaux qui la représentent. Je dois vous dire, avant d'arriver au temps où mes yeux se sont ouverts, par quel hasard je suis né là et de quel sang je suis né.
Mon père était le cadet de douze enfants, et mon grand-père (M. Guy- Victor de Vigny) un des meilleurs gentilshommes et des plus riches propriétaires de la Beauce.
Ses terres, dont je n'ai en ma possession que les noms écrits sur ma généalogie, y sont inscrites ainsi, après son nom :
Seigneur du Tronchet, de Moncharville, des deux Émerville, Isy, Frêne, Jonville, Folleviîle, Gravelle et autres lieux.
J'ai habité le Tronchet et visité Gravelle (en Beauce). Cette dernière terre, achetée d'abord, dans la Révolution de 1789, par un homme d'affaires qui, je crois, la paya en assignats, a été, depuis, rachetée un million par M. Laffitte (le banquier).
C'est une des plus ravissantes habitations qu'on puisse voir. Je me la rappelle parfaitement, quoique ne l'ayant visitée qu'une heure, il y a aujourd'hui vingt-quatre ans.
C'est un château carré, bâti en pierres de taille, au milieu de la plus limpide et la moins connue des rivières, uni à la terre
par deux petits ponts volants. On y arrive par une longue et ombreuse allée de vieux chênes sablée d'un bouta l'autre; et de chaque fenêtre du château on voit des coteaux et des plaines dont chaque pouce est fécond, et de belles eaux où un double moulin travaille éternellement.
Le Tronchet est d'une nature plus sévère. J'aurai quelque occasion de vous en parler.
Comme, dès que je sus lire, on me montra ma généalogie et mes parchemins, que j'ai encore en portefeuille, j'appris que mes pères avaient, longtemps avant Charles IX, un rang élevé dans l'État; car le plus ancien de ces parchemins est un titre donné par Charles IX à :
Notre cher et bien-aimé François de Vigny, pour les louables et recommandables services faits à nos prédécesseurs Roys et à Nous en plusieurs charges honorables et importantes où il a été employé pour le bien de notre service et de tout le royaume, mesme devant les troubles d'iceluy, pour jouir des franchises et prérogatives, et à ce titre posséder tous fiefs, et possessions yiobles, etc., 1570.
Cette première vue me donna assez d'amitié pour les Valois, dont je me crus personnellement l'obligé, et j'eus, comme un enfant que j'étais, plus d'attachement pour eux que pour les Bourbons, ayant remarqué que, depuis 1570, où vivait ce François de Vigny mon trisaïeul, son fils Etienne de Vigny, puis Jean de Vigny, puis après Guy de Vigny, puis enfin Léon de Vigny, mon père, avaient vécu paisiblement et sans ambition dans leurs terres d'Émerville, Moncharville et autres lieux, chassant le loup, se mariant et créant des enfants après avoir poussé leurs services militaires justement au grade de capitaine, où ils s'arrêtaient pour se retirer chez eux avec la croix de Saint-Louis, selon la vieille coutume de la noblesse de province. Je vis seulement un brevet de pages de Louis XI V que j 'ai encore entre les mains, brevet double donné à Claude-Henry de Vigny et Charles-Henry de Vigny d'Émerville, mes grands-oncles, dont l'un eut un régiment; et il me parut très mal à Louis XIV de ne pas l'avoir poussé avec soin, parce que je voyais plus haut, parmi mes parents, le maréchal deCastelnau et les Rochechouart.
Je ne comprenais pas non plus que le château de Vigny (sur la route de Rouen) ne m'appartînt pas. Rien pourtant n'était plus simple et plus juste.
Le cardinal G. d'Amboise l'avait acheté, en 1554, des Saint- Pol (mes parents), famille où cette terre avait passé par alliance. Le connétable Anne de Montmorency tint cette terre de la mai-
son d'Amboise par acquisition*. Le chancelier de L'Hôpital s'y retira et y mourut en 1568. Ce fut ce château dont il lit ouvrir toutes les portes aux assassins. Je m'y arrêtai une fois dans ma vie, étant officier de la garde royale. Le village de Bordeaux de Vigny est sur la route et au bord de l'eau en efiet, comme le dit son nom. Le château est dans un fond et flanqué de quatre grandes tours. Je me souviens que les officiers de mon bataillon, charmés, disaient-ils, d'être chez moi, voulurent être reçus par moi, à Vigny, et je leur donnai un assez mauvais déjeuner dans la mauvaise auberge du pauvre village; assez pauvre moi-même auprès de ce que devaient être autrefois les seigneurs du manoir que je regardais de loin. J'avais dix-neuf ans, lors de ce déjeuner de sous-lieutenants; j'étais rose et blond, marchant à pied sur la grande route à la tête de mes vieux soldats, et si fier de mon épaulette que je ne l'aurais pas changée contre les tours dont je n'avais plus que le nom, pas plus que je n'eusse changé mon repas militaire contre les festins de mes pères, dont la fumée a noirci les vieilles cheminées.
Si jamais vous allez à Rouen par cette route, qu'on appelle, je crois, celle d'en bas, vous verrez ce manoir à six lieues environ de Paris. Ce château avait appartenu en dernier lieu au cardinal de Rohan, dont le tombeau est encore dans la chapelle. Le prince Benjamin de Rohan, qui vient de se noyer à l'école de natation, en Allemagne, en fut le dernier possesseur. Il me fît dire, il y a trois ans, qu'il allait vendre Vigny, et m'envoya un homme d'affaires allemand pour savoir si je me présenterais comme acquéreur.
Je trouvai encore dans mes paperasses une lettre du roi d'Angleterre Charles II, qui remerciait un de mes pères, gouverneur de Brest, d'avoir reçu et protégé ses fidèles sujets lorsqu'ils venaient se pourvoir de vivres dans ce port. Elle est datée de 1643 et de Jersey, 10 novembre.
Tout cela mettait, dès sa naissance, des idées guerrières et tant soit peu féodales dans la tête d'un enfant si délicat qu'on le prenait toujours pour une jeune fille ; cela fit un singulier contraste jusqu'à seize ans, où je pris une vie et un extérieur très mâles.
Le père de ma mère (M. de Baraudin), vieux et vénérable chef d'escadre du temps de cette grande marine de Louis XVI qui rivalisait avec celle d'Angleterre et partageait l'Océan avec
I . J'ai trouvé mes renseignements de famille confirmés par C.'ibtelnau et complétés par lui, entre auties. — Ed. lySi.t. II, p. 509.
elle, avait été conduit dans les prisons de Loches. Sa fille et mon père, que ses blessures rendaient infirme, l'avaient suivi dans sa captivité. C'était un homme grave, savant et spirituel. C'est le ton de l'homme de cour, uni à l'énergie de l'homme de mer.
Ce vieux capitaine de dix vaisseaux que les combats, sous M. d'Orvilliers, avaient respecté, fut tué en un jour dans sa prison par une lettre de son fils. Cette lettre était datée deQuiberon. Ce frère de ma mère, cet oncle inconnu de moi, dont j'ai un portrait peint par Girodet, était lieutenant de vaisseau et, blessé au siège d'Auray en débarquant avec M. de Sombreuil, il demandait à son père sa bénédiction, devant être fusillé le lendemain. Son adieu tua son père un jour après que la balle l'eut tué.
Quelque temps après ma naissance, mes parents continuèrent d'habiter à Loches une petite maison retirée qu'ils avaient achetée et qui les abrita pendant la tempête politique; et, comme je vous l'ai dit, dix-huit mois après ma naissance, sous un ciel plus heureux, ils vinrent habiter Paris.
Paris fut donc presque ma patrie, quoique la Beauce fût la véritable pour moi. Mais Paris avec ses boues, ses pluies et sa poussière, Paris avec sa tristesse bruyante et son éternel tourbillon d'événements, avec ses revues d'empereurs et de rois, ses *'[]. pompeux mariages, ses pompeuses morts, ses monotones fêtes à
lampions et à distributions populaires, avec ses théâtres toujours pleins, même dans les calamités publiques, avec ses ateliers de réputations fabriquées, usées et brisées en si peu de temps, avec ses fatigantes assemblées, ses bals, ses raouts, ses promenades, ses intrigues; Paris, triste chaos, me donna de bonne heure la tristesse qu'il porte en lui-même et qui est celle d'une vieille ville, tête d'un vieux corps social. J'ai remarqué souvent que ceux qui n'ont pas de patrie s'en font une factice ou en adoptent une en voyageant. Les Parisiens qui voyagent choisissent d'ordinaire l'Italie, et l'on peut faire pis. Mais les habitants d'une campagne quelconque, fût-ce la plus laide, la préfèrent aux pays embaumés et chaleureux du Sud.
Pour moi, je me suis tout de bon attaché à ce Paris tel qu'il est. Je m'y suis fait des affections dans chaque rue. Il y a des coins de muraille qui me tiennent au cœur et que je ne verrais pas abattre sans peine.
^ La campagne, dont je voyais dans tous les livres d'anioureuses
descriptions, ne m'était apparue dans mon enfance que plus sombre que la noire capitale de la France. La Beauce était la patrie de mes pères, et, au milieu de cette province plate et fé-
JOURNAL D'UN POÈTE — Ul
conde en blés, près d'Étampes, madame de Vigny, ma tante, élevait au Tronchet six lilles qui me recevaient sur leurs genoux de temps en temps vers l'automne, saison où mon père aimait à m'y conduire. Je retrouvais donc toujours aux champs des pluies, des boues, des feuilles jaunes, des vents furieux, surtout autour d'un vieux château dont ils soulevaient les tapisseries surannées. Le pays, le vieux manoir, tout tristes qu'ils étaient, eurent pour moi du charme; une grande salle de billard où. étaient rangés les portraits de mes grands-pères, de leurs femmes et de leurs enfants, me resta dans la mémoire, et j'ai toujours eu du plaisir à les revoir à la Briche, chez M. de Saint-Pol, mon parent, qui, lorsque ce dernier château de mes pères fut vendu, donna asile chez lui à cette famille de chevaliers cuirassés.
Au Tronchet, j'appris de mon père à tirer un coup de fusil et à voir et aimer les chasseurs et la chasse ; mais les récits des chasses passées me plaisaient plus que le spectacle des chasses mesquines que je voyais.
Mon bon père avait un esprit infini et une merveilleuse grâce à conter. C'est par lui que je touche au grand Frédéric, à ce qu'il m'a toujours semblé. Il l'avait vu et combattu. Après la bataille de Crevelt, où les Français furent battus par ce grand général, vaincus à moitié par leur admiration pour lui, mon père voulut demander au roi de Prusse la permission de chercher le corps de son frère parmi les morts. Mon oncle avait été frappé d'un boulet dans cette affaire. Mon père, accompagné de plusieurs officiers, se rendit au camp prussien. On le fît attendre, parce que le roi jouait de la flûte dans sa tente; on l'entendait, en effet, du dehors. L'air fini, le roi parut à l'entrée de sa tente; il salua avec une politesse recherchée mon père et ses officiers et les fit conduire sur le champ de bataille, où le frère fut trouvé sous un tas de morts et recueilli par son frère. Dans cette guerre de Sept ans, mon père avait reçu des blessures nombreuses, et, entre autres, une balle dans la poitrine et une dans les reins, qui courbaient son corps et le forçaient de marcher toujours appuyé sur une canne.
Je ne me lassais pas d'entendre cette conversation, toute pareille à un livre d'anecdotes qu'on nomme Paris. Versailles et les Provinces. J'y ai retrouvé quelques-unes des histoires de l'Œil-de-Bœuf que savait et redisait chaque salon de Paris. Je touchais ainsi la main qui avait touché celle de Louis XV. Quelquefois cela me donnait une sorte d'effroi religieux.
M. de Malesherbes avait été l'ami de mon père ; tout ce siècle écrasé par la Révolution, morte aussi sous cet Empire où je vivais, ou plutôt faisant la morte, tout ce siècle renaissait sur les lèvres de mon père. Il me faisait baiser sa croix de Saint- Louis en priant Dieu le jour de la Saint-Louis, et plantait ainsi dans mon cœur, autant qu'il le pouvait faire, cet amour des Bourbons qu'avait l'ancienne noblesse, amour tout semblable à celui de l'enfant pour le père de famille.
C'est plutôt ici l'histoire de mon âme que je vous écris que celle de ma vie, et je dois vous confesser que, lorsque je sortais du monde où les souvenirs de mon père m'avaient reporté, pour observer et écouter autour de moi le monde vivant, une certaine méfiance du passé me prenait, et je craignais d'avoir fait un rêve. Le collège acheva de me faire voir mon temps comme il était.
Jusqu'à l'âge d'être écolier, j'eus à Paris toutes sortes de
maîtres que ma mère choisit bien et dirigea mieux encore.
Elle avait pour moi la grave sévérité d'un père, et l'a toujours
conservée, tandis que mon père ne me montra jamais qu'une
^ •' \ maternelle tendresse. J'eus ainsi une famille complète et par-
( '*'" faite ; seulement les termes de cette somme de qualités étaient
' i«»ij renversés. — La vitesse avec laquelle je saisissais tout ce qu'on
* /'' entassait dansmamémoire d'histoire, de géographie, d'éléments
Ii^jt, de la langue, des mathématiques, du dessin, de la musique, de
1^'" tous les principes d'arts et de sciences, fit que le temps le plus
malheureux de ma vie fut celui du collège, parce que, devançant mes compagnons dans les études, ils étaient humiliés de se voir inférieurs à un plus jeune et me prenaient en haine. Cela me rendit sombre, triste et défiant.
L'ulysée-Bourbon était, depuis la Révolution jusqu'au temps où Murât fut roi de Naples, une maison louée à des particuliers, comme toutes celles de Paris. Mon père y demeura six mois, et j'y fus élevé jusqu'au temps où j'entrai au collège. Je me souviens encore du jour où mon père revint triste et les larmes aux yeux, venant d'apprendre la mort du duc d'Enghien.
Ce fut la première idée que j'eus des crimes politiques; ce n'était pas mal commencer. L'horreur de cet assassinat passa du front de mon père dans mon cœur, et me fit considérer Napoléon comme j'aurais fait de Néron. Cette impression, cultivée tous les jours en moi, ne s'afîaiblit que lorsque je connus assez sa vf^et l'histoire pour mesurer cette grandeur contemporaine. \Une impression de tristesse ineffaçable blessa donc mon âme
dès renfanqe.lPans l'intérieur du collège, j'étais persécuté par mes compagnons ; quelquefois ils me disaient :
« Tu as un de à ton nom ; es-tu noble ? »
Je répondais :
« Oui, je le suis. »
Et ils me frappaient. Je me sentais d'une race maudite, et cela me rendait sombre et pensif ^
Revenu le soir chez mon père, j'y trouvais une conversation élevée, élégante, pleine de connaissances des choses et des hommes, le ton du meilleur monde, mais la haine du temps actuel et le blâme, le mépris du pouvoir, de l'Empire, des parvenus et de l'empereur lui-même. Les conversations du temps passé et des hommes du monde qui avaient beaucoup vu et beaucoup lu m'étendaient les idées; mais leurs chagrins me serraient le cœur. Je suis né avec une mémoire telle que je n'ai rien oublié de ce que j'ai vu et de ce qui m'a été dit depuis que je suis au monde. J'emportais donc pour toujours le souvenir des temps que je n'avais pas vus, et l'expérience chagrine de la vieillesse entrait dans mon esprit d'enfant et le remplissait de défiance et d'une misanthropie précoce.
Revenu au collège, je trouvais dès le point du jour l'hostilité de mes grands camarades, qui s'indignaient de voir des prix d'excellence donnés constamment à un petit garçon dont le corps ressemblait par sa délicatesse à celui d'une petite fille. Ils me prenaient le pain de mon déjeuner, et je n'en rachetais la moitié qu'à la condition de faire le devoir, le thtme ou VarnpHfication de quelque grand, qui m'assurait à coups de poing la conservation de cette moitié de mon pain. Il prenait l'autre pour son droit, le thème en sus, et je déjeunais. Il y eut des mois entiers où je m'en pris à moi de ces petits malheurs, et, calculant que la force de ce que je faisais était cause de cette place qui m'était donnée parmi ceux qui me surpassaient en
I . Et cependant mon père, avec son esprit juste et charmant, m'avait, du premier coup, donné l'idée la plus vraie de la noblesse et en avait à jamais en moi détruit le fau.x orgueil.
Je me souviens encore de la soirée où je lui dis : « Qu'est-ce donc que la noblesse ? » Il sourit, m'assit sur ses genoux et pria ma mère de lui donner un volume de Mme de Sévigné. « Voici, me dit-il, voici la vérité dans une chanson de M. de Coulanges à Mm»» de Sévigné, quand on disputait sur l'ancienneté d'une famille :
u Nous fûmes tous laboureurs, nous avons tous conduit notre charrue :
« L'un a dételé le matin, l'autre l'après-dînée.
u Voilà toute la différence. »
âge et en force de corps, je résolus de travailler mal, préférant les punitions des maîtres aux mauvais traitements des élèves, et espérant être retiré chez mes parents. Je réussis à cela, et, après quelques années de seconde et de rhétorique employées à mal apprendre le grec et le latin, je revins sous le toit paternel travailler réellement au milieu d'une bibliothèque qui faisait mon bonheur.
Je ne vous ai parlé de ces détails, qui sont d'une petitesse à faire pitié, que pour vous donner un exemple de plus de ces chagrins d'enfance qui laissent dans l'homme une teinte de sauvagerie difficile à effacer durant le reste de sa vie. Ces peines, qu'on prend fort 0i mépris, sont proportionnées à la force de l'enfant, la déparent quelquefois et jettent une couleur sraajpre sur tout l'ave^i^.
I» Il n'y a dans le monde, à vrai dire, que deux sortes d'homimes, ceux qui ont et ceux qui gagnentXydÀ toujours été si convaincu de cette vérité que je l'ai mise dans la bouche de Bonaparte \ afin que le prestige de ce nom m'aidât à la consacrer.
Pour moi, né dans la première de ces deux classes, il m'a fallu vivre comme la seconde, et le sentiment de cette destinée qui ne devait pas être la mienne me révoltait toujours intérieurement.
Ma véritable éducation littéraire fut celle que je me fis à moi-même, lorsque, délivré des maîtres, je fus libre de suivre ylll à bride abattue le vol rapide de mon imagination insatiable. Je
dévorais un livre, puis un autre; je traduisis Homère du grec en anglais, et un vieux précepteur que j'avais, l'abbé Gaillard, je ne sais s'il existe encore, comparait ensuite ma traduction à celle de Pope. Puis je me passionnai pour les mathématiques, et, voulant entrer à l'École' polytechnique, je fus en peu de temps en état de passer les examens. Je m'essayais aussi à écrire des comédies, des fragments de romans, des récits de tragédie ; mais tout cela était dans un goût qui se ressentait de ce qui avait été fait dans notre langue par les grands écrivains classiques, et, cette ressemblance me devenant insupportable, je déchirais sur-le-champ ce que j'avais écrit, sentant bien qu'il fallait faire autrement, ayant vite mûri mes idées et n'en trouvant pas encore la forme| Cependant je sentais en moi un invincible désir de produire ^tjnelque chose de grand et d'être grand par mes œuvres. Le temps me paraissait perdu s'il n'amenait une idée neuve et féconde. Toujours mécontent de
1 . Voir le DIALOGUE INCONNU dans Servitude et Grandeur militaires.
JOURXAL D'UX POÈTE — IVi
celles qui s'offraient à mon esprit, las d'une méditation perpétuelle dans laquelle j'épuisais mes forces, je sentis la nécessité d'entrer dans l'action, et, n'hésitant pas à me jeter dans les extrêmes, ainsi que j'ai fait toute ma vie, je voulus être officier, et pressai tellement mon père de se hâter de me donner cet état qu'il fit dès le jour même les démarches qu'il fallait pour cela.
L'artillerie me plaisait. La gravité, le recueillement, la science de ses officiers, s'accordaient avec mon caractère et mes habitudes. Je désirai y entrer, et j'allais être présenté à l'École polytechnique, lorsque, la bataille de Paris ramenant les Bourbons, l'armée s'ouvrit à moi plus rapidement, et j'y pris, encore enfant, une place assez élevée, ayant tout à coup le grade de lieutenant de cavalerie; je devais le garder longtemps.