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SUR CINQ-MARS

Mes études historiques furent poussées fort avant dès l'enfance. On ne se contentait pas des études du collège, et moi, éternel et ardent questionneur, je ne cessais, le soir, au retour de la pension de M. Hix, après que les autres enfants étaient endormis, de venir obséder mon

père de questions sur les personnages dont je savais vaguement les grands noms. Les mémoires m'étaient permis alors et jetés comme réponse pour se défaire de mes questions. Un jour, mon père, pour m'en corriger, me dit que je ressemblais à Yinterrogant hailly de Voltaire ; cela me fit faire une question de plus : il me lut V Ingénue. Depuis ce jour-là, je ne questionnai plus, je lus, je dévorai toute la bibliothèque de mon père et celle de ses amis. Après avoir lu les Mémoires du cardinal de Retz, il me vint dans l'esprit d'écrire l'histoire de la Fronde. J'avais quatorze ans. C'était fort mauvais, certainement, et je déchirai cela depuis; mais j'en conservai la mémoire la plus minutieuse des faits de cette époque, et cette première passion de curiosité historique me laissa des personnages que j'aimais un souvenir pareil à celui que l'on a des hommes qu'on a connus dans l'enfance. Il me sembla depuis acquitter une véritable dette d'amitié lorsque j'écrivis Cinq-Mars et peignis l'abbé de Gpndi. — Mon père veillait fort avant dans les nuits, et, pour l'imiter, je rallumais ma bougie dans ma chambre et j'écrivais au crayon mon histoire de la Fronde. — Bientôt j'abandonnai cette idée pour adorer les poètes anciens. On me fit traduire Homère du grec en anglais et comparer page par page c< traduction à celle de Ylîiade de Pope. — L'abbé Gaillard, l'un de mes instituteurs, eut l'excellente idée de ce travail, qui m'enseignait deux langues, avec le sentiment de la muse épique, dont la lyre résonnait deux fois à mes oreilles.

Cependant, après que cet invincible amour de l'har-

monie se fut exhalé en vers dans mes poèmes, il me restait un regret : c'était de n'avoir rien créé d'assez large pour être comparable par la composition aux grands poèmes épiques. Je pensais que les romans historiques de Walter Scott étaient trop faciles à faire, en ce que l'action était placée dans des personnages inventés que l'on fait agir comme l'on veut, tandis qu'il passe de loin en loin à l'horizon une grande figure historique dont la présence accroît l'importance du livre et lui donne une date. Ces rois ne représentent ainsi qu'un chiffre. Je cherchai à faire le contraire de ce travail et à renverser sa manière. J'importai cette idée avec moi tout en écrivant quelques poèmes que je faisais en une nuit, et, en 1824, à Oloron, dans les Pyrénées, je composai entièrement et écrivis sur une feuille de papier le plan entier de Cinq-Mars. Il n'y a pas de livre que j'aie plus longtemps et plus sérieusement médité. Je ne l'écrivais pas, mais partout je le composais et j'en resserrais le plan dans ma tête. Il est très bon, à mon sens, de laisser ainsi mûrir une conception nouvelle, comme un beau fruit qu'il ne faut pas se hâter de cueillir trop tôt. J'attendais mon retour à Paris pour faire les recherches qui m'étaient nécessaires, et ce ne fut qu'en 1826 que je me mis à écrire le livre d'un bout à l'autre, et, comme on dit, d'une seule encre. Je savais assez l'histoire pour pouvoir ordonner et composer l'action sans avoir sous les yeux les mémoires du temps ; mais il fallait que la tragédie du roman tournât autour de tous ces personnages et les enveloppât de ses nœuds comme le serpent de Laocoon, sans déranger l'authen-

ticité des faits, et c'était là une grande difficulté à vaincre dans Fart pour une époque aussi éclairée de toutes parts que celle de Louis XIII par les mémoires particuliers. Mais la pensée de personnifier dans Richelieu l'ambition froide et obstinée luttant, avec génie, contre la rovauté même dont elle emprunte son autorité, l'amitié dans le sacrifice etl'abnégation de M. de Thou, me séduisaient et ne me donnèrent pas de relâche jusqu'à l'exécution du projet que j'avais formé. — J'avais, d'ailleurs, le désir de faire une suite de romans historiques qui seraient comme l'épopée de la noblesse et dont Cinq-Mars était le commencement. — J'en écrirai un dont l'époque est celle de Louis XIV, un autre qui sera celle de la Révolutiotn et de l'Empire, c'est-à-dire la fin de cette race morte socialement depuis 1789.

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