TROISIÈME CHANT
Le ciel. — Dieu avait tout jugé du regard quand ils arrivèrent. Les anges étaient assis. Une place était vacante parmi eux : c'était la première.
Une voix ineffable prononça ces mots :
« Tu as été puni pendant le temps; tu as assez souffert, puisque tu fus l'ange du mal. Tu as aimé une fois : entre dans mon éternité. Le mal n'existe plus. »
sur helena'
Un livre, tel que je le conçois, doit être composé, ■sculpté, posé, taillé, fini et limé, et poli comme une statue de marbre de Paros.
Sur son piédestal, tous ses membres doivent être dessinés purement, mesurés dans de justes proportions; il faut qu'on les trouve aussi purs de forme en profil qu'en face.
Une fois exposé en cet état sur le piédestal, le groupe ■ou la statue doit conserver pour toujours chaque pli de ion manteau invariablement sculpté.
On n'y doit rien changer.
Le public ne permet pas qu'on lui raconte la même histoire avec deux dénouements différents d'un même drame.
Les auteurs ont eu souvent la faiblesse de se laisser
i. Poème de la jeunesse de l'auteur et qu'il fît disparaître de ses œuvres. (L. R.)
JOURNAL D'UN POÈTE 2Ôl
reprendre par une sorte de tendresse paternelle pour leurs essais d'adolescence; il en est résulté un amas de fatras disposé sans goût et sans ordre. Au milieu de ces broussailles, le lecteur ne se donne plus la peine de choisir. Pourquoi travaillerait-il à épurer ce que l'auteur n'a pas su épurer et filtrer lui-même? Il jette tout aux vents.
Héléna est un essai fait à dix-neuf ans. — Il a un vice fondamental, c'est l'action du poème.
Une jeune fille des îles Ioniennes a été violée par les soldats turcs.
Son amant, qui l'ignore, la conduit à bord d'un vaisseau grec qu'il commande et mène délivrer à Athènes.
Il la voit mélancolique et souhaitant la mort. Lui qui ne voit et ne désire que la victoire sous les yeux de sa fiancée, il lui parle de la Grèce et la lui montre dans le lointain en traversant les Cyclades.
Elle voit une autre Grèce et ses ruines et ses tombeaux. On attaque Athènes en débarquant. Une église renferme les restes de la garnison turque réfugiée; Héléna voit ces Turcs qui vont être écrasés et s'élance en criant :
« Je meurs ici !
— Sans ton époux?
— Mes époux, les voici, dit-elle. — Je meurs. Mon âme est vierge encore. »
Voilà le nom de l'énigme.
Son amant [Mora, nom mal choisi et au hasard, sans étude assez attentive des Bot\aris, Canaris, etc., etc.),
son amant est trop naïf en attribuant sa tristesse au regret seul qu'elle a d'avoir quitté sa famille pour le suivre. — Il n'ouvre les yeux qu'au moment de son aveu public et de'sespéré.
Le lendemain, au clair de lune, il va gémir sur sa cendre dans les ruines, invoque Héléna et promet de passer sa vie à pleurer sur cette cendre.
Cependant, il se console dans un coin en réfléchissant, et dit à son ombre qu'il hésiterait à la ressusciter, s'il en avait le pouvoir, et qu'il l'aime mieux morte et à l'état de fantôme et de souvenir; que leur amour sans honneur eût été très refroidi et fort troublé, et conclut ':
Va, j'aime mieux ta cendre encor qu'un tel bonheur.
C'est une aventure souillée par le fond même du sujet, et je remarquai après la publication que les personnes qui m'en parlaient avec le plus & enchantement et qui appréciaient le mieux ce qu'il y avait là de digne de la grande cause grecque, ne prenaient aucun intérêt ni à l'héroïne cosaquée , comme il était trop d'usage de le dire après l'avoir souffert dans les deux invasions, ni surtout à l'amoureux refroidi par la découverte fâcheuse du dénouement.
Refaire une autre aventure avec les mêmes personnages était une absurde et impossible tentative. — Moimême, j'étais saisi de dégoût et d'ennui seulement en relisant cet essai, et la conclusion de mon examen de moi-même fut de retrancher le poème entier de mes œuvres; je le lis, et fis bien.
Aujourd'hui, mon avis est encore le même.
Des fragments seuls, avec leur date, pourraient être imprimés, avec quelques autres vers, écrits à différentes époques. Un petit volume, un jour peut-être, intitulé quelque chose comme Fantaisies oubliés1.
i. Je m'empare de ce mot d'Alfred de Vigny, je réunis ici quelques-unes de ses fantaisies oubliées, quelques stances, quelques sonnets ou ballades; on les lira ici en dehors du recueil de ses poèmes et de ses grandes œuvres, comme une sorte d'album rempli tout entier de sa main. Je commence par des fragments de l'œuvre en effet très imparfaite qu'il vient d'analyser et de juger avec un si spirituel détachement, montrant ainsi quelle idée il avait de son art et quel respect du public. J'ai entre les mains un exemplaire des poèmes de 1822 où ce poème en trois chants, Héléna, parut en tête de quelques autres bien plus courts, mais d"un art plus mûr et qui font partie du recueil de ses poésies : la Dryade, la Somnambule, la Fille de Jephté, la Femme adultère, la Prison. Héléna y est annotée à la plume par la mère du poète; elle en a souligné les passages défectueux d'une main inexorable. Et, au-dessous de ces sévères annotations, le poète lui-même a, depuis, ajouté les siennes qui donnent raison, avec une charmante humilité, aux critiques de sa mère : « Ma mère, vous aviez bien raison. C'est fort mauvais, et j'ai supprimé le poème entier. » Le supprimer en entier, c'était trop; A. de Vigny avait déjà cette grâce et cette douceur qui rappellent André Chénier, et quelques traits ravissants le font reconnaître. (L. R.)