‹ Journal d'un poèteChapitre 139 sur 160 · Voici le début du poème. (L. R · texte numérisé non relu

Voici le début du poème. (L. R

D'une vierge qui meurt l'amour vient ranimer Les lèvres que bientôt la mort doit refermer. Mais, depuis peu de jours, loin des fêtes nocturnes, On a vu s'écarter, graves et taciturnes, Sous les verts oliviers qui ceignent les vallons, Des Grecs dont les discours étaient secrets et longs. Ils regrettaient, dit-on, la liberté chérie, Car on surprit souvent le mot seul de patrie Sortir avec éclat du sein de leurs propos, Comme un beau son des nuits enchante le repos.

Chant I".

Il s'est trouvé parfois, comme pour faire voir Que du bonheur en nous est encor le pouvoir, Deux âmes s'élevant sur les plaines du monde, Toujours l'une pour l'autre existence féconde1, Puissantes à sentir avec un feu pareil, Double et brûlant rayon né d'un même soleil, Vivant comme un seul être, intime et pur mélange, Semblables dans leur vol aux deux ailes d'un ange, Ou telle que des nuits les jumeaux radieux D'un fraternel éclat illuminent les cieux. Si l'homme a séparé leur ardeur mutuelle, C'est alors que l'on voit et rapide et fidèle Chacune, de la foule écartant l'épaisseur, Traverser l'univers et voler à sa sœur.

Chant II, page 24.

Ainsi disait Mora2; mais la jeune exilée

A des propos d'amour n'était point rappelée;

Même de chaque mot semblait naître un chagrin,

Car, appuyant alors sa tête dans sa main,

Elle pleura longtemps. On l'entendait dans l'ombre

Comme on entend, le soir, dans le fond d'un bois sombre,

Murmurer une source en un lit inconnu.

Cherchant quelque discours de son cœur bienvenu,

Son ami, qui croyait dissiper sa tristesse,

Regarda vers la mer et parla de la Grèce.

1 . Hélène et celui qu'elle aime sont introduits. On n'a pas besoin de demander grâce pour ce couplet sur la puissance de l'amour. IL. R.)

2. Je détache encore les vers où Mora essaye de dissiper la mystérieuse tristesse d'Héléna en lui parlant de la Grèce. ;L. R.)

Lorsque tombe la feuille et s'abrège le jour,

Et qu'un jeune homme éteint se meurt, et meurt d'amour,

Il ne goûte plus rien des choses de la terre :

Son œil découragé, que la faiblesse altère,

Se tourne lentement vers le ciel déjà gris,

Et sur la feuille jaune et les gazons flétris;

Il rit d'un rire amer au deuil de la nature,

Et sous chaque arbrisseau place sa sépulture;

Sa mère alors, toujours sur le lit douloureux

Courbée, et s'effbrçant à des regards heureux,

Lui dit sa santé belle et vante l'espérance

Qui n'est pas dans son cœur; lui dit les jeux d'enfance

Et la gloire, et l'étude, et les fleurs du beau temps,

Et ce soleil ami qui revient au printemps.

Les navires penchés volaient vers l'eau dorée

Comme de cygnes blancs une troupe égarée

Qui cherche l'air natal et le lac paternel.

Le spectacle des mers est grand et solennel :

Ce mobile désert, bruyant et monotone,

Attriste la pensée encor plus qu'il n'étonne;

Et l'homme, entre le ciel et les ondes jeté,

Se plaint d'être si peu devant l'immensité.

Ce fut surtout alors que cette mer antique

Aux Grecs silencieux apparut magnifique.

La nuit, cachant les bords, ne montrait à leurs veux

Que les tombeaux épars, et les temples des dieux,

Qui, brillant tour à tour au sein des îles sombres,

Escortaient les vaisseaux, comme de blanches ombres,

En leur parlant toujours et de la liberté,

Et d'amour, et de gloire, et d'immortalité.

Alors Mora, semblable aux antiques rapsodes

Qui chantaient sur ces flots d'harmonieuses odes,

Enflamma ses discours de ce feu précieux

Que conservent aux Grecs l'amour et l'art pieux :

w Oh! regarde, Héléna! Que ta tête affligée

Se soulève un moment pour voir la mer Es

Oh ! respirons cet air ! c'est l'air de nos aïeux,

L'air de la liberté qui fait les demi-dieux;

La rose et le laurier qui l'embaument sans cesse,

De victoire et de paix lui portent la promesse,

Et ces beaux champs captifs, qui nous sont destinés,

Ont encor dans leur sein des germes fortunés :

Le soleil affranchi va tous les faire éclore.

Vois ces îles : c"étaient les corbeilles de Flore,

Rien n'y fut sérieux, pas même les malheurs ;

Les villes de ces bords avaient des noms de rieurs;

Et, comme le parfum qui survit à la rose,

Autour des murs tombés leur souvenir repose.

Là, sous ces oliviers au feuillage tremblant,

Un autel de Vénus lavait son marbre blanc;

Vois cet astre si pur dont la nuit se décore

Dans le ciel amoureux, c'est Cythérée encore;

Par nos riants aïeux ce ciel est enchanté,

Son plus beau feu reçut le nom de la Beauté,

La Beauté, leur déesse. « Ame de la nature, »

Disaient-ils, « l'univers roule dans sa ceinture :

« Elle vient, le vent tombe et la terre fleurit;

« La mer, sous ses pieds blancs, s'apaise et lui sourit! »

Mensonges gracieux, religion charmante

Que rêve encor l'amant auprès de son amante. »

Chant II, pages 3 1-34.

Regardez, c'est la Grèce1! oh! regardez! c'est elle! Salut, reine des arts! salut, Grèce immortelle! Le monde est amoureux de ta pourpre en lambeaux, Et l'or des nations s'arrache tes tombeaux.

O fille du Soleil! la Force et le Génie Ont couronné ton front de gloire et d'harmonie. Les générations avec ton souvenir Grandissent; ton passé règle leur avenir.

Les peuples froids du Nord, souvent pleins de ta gloire, De leurs propres aïeux ont perdu la mémoire, Et, quand, las d'un triomphe, il dort dans son repos, Le cœur des Francs palpite aux noms de tes héros.

O terre de Pallas! contrée au doux langage! Ton front ouvert sept fois, sept fois fit naitre un sage. Leur génie en grands mots dans les temps s'est inscrit, Et Socrate mourant devina Jésus-Christ2.

Chant II, page 41.

1. Héléna chante à son tour la terre maternelle, et dit ces stances.

2. J'arrête ici les fragments qui méritaient le mieux d'être sauvés de ce poème publié en 1822. Ce qui suit est inédit. (L. R.)

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