A L A C A D E M I E FRANÇAISE
Ce droit, messieurs, j'en userai en vous faisant relire les pages de cette vie heureuse si brusquement éteinte, à laquelle ne manque aucune élégance ni aucun succès. J'examinerai jusqu'à quel degré celui que vous avez perdu participa des deux natures que j'ai cherché à définir. Je dirai celle qui me paraît avoir été la plus réelle en lui, et je marquerai du doigt la trace de la génération littéraire à laquelle il appartint et l'empreinte vivante de la génération qui l'a suivi.
En considérant d'un premier regard l'ensemble de cette existence riante et que rien n'assombrit dans son cours, ni la gêne étourdie du premier âge, ni même la lutte politique de l'âge mur, on sent qu'un discours sur ce sujet ne peut pas être une oraison par trop funèbre.
Le siècle s'ouvre et, dès son premier jour, un jeune homme apparaît dans les lettres. — Il a vingt-deux ans. Heureusement doué en toutes choses, d'un aspect aimable et imposant à la fois, son visage est régulièrement beau, sa taille élevée, sa tête portée haut, son sourire fin et gracieux, ses manières polies et reposées. Son caractère répond à ses formes. Il est indulgent dans ses jugements sur les hommes, facile à se lier, mais réservé dans ses démarches; serviable avec tous, mais circonspect au delà de ce que son jeune âge ferait attendre.
C'est qu'il sait déjà la vie. Un ciel ardent l'a mûri. Il a grandi sous la zone torride de quatre-vingt-treize. — La vie publique, il la connaît par la terreur; la vie privée, par une pauvreté légèrement portée, mais doublement pesante; car, à dix-sept ans, il a épousé une
jeune personne de son âge, la même dont il a pu dire à sa dernière heure : J'ai vécu la main dans la sienne, et -dont le sommeil même de la tombe ne lui a pas fait quitter la main. Cet homme si jeune est courageux et modéré; son énergie lui vient de son âge, sa modération de son mariage précoce, qui rend le cœur prudent par amour.
Dans cette époque de confusion et de sanglantes erreurs, il a déjà su faire son choix, s'est allié à la modération armée, s'est enfermé et a combattu dans la ville •de Lyon assiégée, avec M. de Précy, croyant voir la justice et le bien du côté des Girondins, et il n'a échappé qu'avec peine aux mitraillades de Commune affranchie. Il vient à Paris, il regarde autour de lui ; un âge nouveau va naître : le dix-huitième siècle, exténué et mutilé, rend son dernier soupir dans une orgie. Le Directoire ne sait ni régner ni gouverner, mais du moins il laisse aux arts quelque mouvement qui ressemble à la liberté. On s'étourdit avec des grelots. La chanson vit encore; le vaudeville la porte comme une fleur à son côté, appelant à son aide la jeunesse dorée. — Une voix répond des premières à l'appel : c'est celle du jeune Etienne. — Sur les bords de la Meuse, élevé d'abord par un vieux et savant curé, puis au collège de Bar-le- Duc, il n'a point appris à composer des choses si profanes que ces chansons. Mais, à Paris (où l'on apprend beaucoup), il a déjà connu une imposante et très dramatique personne qui, dans sa vieillesse, l'accueillait avec des sentiments tout maternels. C'était la grande tragédienne de Voltaire, Mlle Clairon, qui lui légua
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sa bibliothèque, comme à Voltaire enfant Ninon avait le'gué la sienne. — On voit que le théâtre faisait les premiers pas vers lui. — Des feuilles de ces livres moqueurs sont sortis, sans doute, les Esprits familiers de la comédie et du journal, qui, toute sa vie, lui parleront à l'oreille.
Dès lors il se comprend, il laisse un libre cours a sa plume, qui, à peine échappée du collège, s'échappe joyeusement du bureau, prison bien plus sinistre.
Il se connaît, il se sent appartenir à la plus vive des. deux familles d'àmes supérieures dont je viens de parler. Il est Improvisateur. Il le sait si bien, que ces nombreuses et courtes œuvres qu'il jette aux petits théâtres comme des bouquets, il les intitule tantôt folies, tantôt impromptus, quelquefois des deux noms ensemble. L'un des premiers se nomme le Rêve (c'est toujours par un beau songe que nous commençons); celui-ci plut beaucoup au public, qui, tous les soirs, vient voir passer les rêves du théâtre, ce souverain capricieux qui, lorsque la soirée commence, est notre adversaire, et qui parfois, lorsqu'elle finit, est devenu notre ami. Dès la première entrevue, il fut l'ami du jeune Girondin.
Pendant quinze ans, on écoute avec joie des pièces joyeusement écrites. Depuis la scène des Troubadours, des Variétés, du Vaudeville, jusqu'à celle de la Comédie française et de Y Opéra, le jeune Etienne multiplie ses fantaisies toujours brillantes, toujours inorlensives et faites dans un vrai sentiment d'honnête homme. Une sorte de naïveté vive s'y reconnaît aussi et y corres-
pond à l'un des traits distinctifs de son caractère qu'il conserva jusqu'au dernier âge de sa vie.
Ici, messieurs, et avant de nommer ces œuvres pleines d'intérêt et de grâce, je dois quitter un moment avec lui les théâtres de Paris, pour dire combien le goût qu'il avait pour la scène lui fut propice dès les premiers pas qu'il y voulut hasarder.
Il avait, comme je l'ai dit, au plus haut degré ce que le cardinal Mazarin exigeait des hommes qu'il mettait aux affaires : il était heureux.
Ce n'est pas seulement en France que l'on se souvient du camp de Boulogne ; de ce grand orage qui s'amassa et gronda sur les bords de la mer pour aller éclater et tomber sur Austerlitz. — Une colonne de marbre est sortie de terre pour attester une seule menace de la France, de même qu'une de ses indignations vient d'en faire sortir ces fortifications, qui, si elles n'ont jamais, comme je le souhaite, l'occasion de prouver sa force, attesteront du moins toujours l'opulence de ses souverains caprices.
Un matin donc, au camp de Boulogne, l'armée regardait vers la mer, et même au delà. Tous nos ports étaient bloqués, et cependant on vit arriver des voiles; elles étaient nombreuses, c'était une flotte, et une flotte française; elle venait d'Anvers; elle avait traversé les croisières ennemies avec une grande audace et une fortune inespérée. — L'armée, impatiente et oisive, voulut donner une fête à la ville et aux vaisseaux. — Le jeune improvisateut fut prêt avant les flambeaux. On joua de lui une comédie tout ardente d'espoir, et dont le
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langage n'avait de celui du camp que l'enthousiasme. Ses couplets sur les brûlots furent alors populaires. Quelques vétérans de l'armée les savent encore.
Comment cette action n'aurait-elle pas plu au grand capitaine qui ne cessait de regarder la côte ennemie, et se disait :
Je ne demande au Ciel qu'un vent qui m'y conduise!
Il applaudit : il chercha, il fit appeler dans la foule le jeune auteur, le prit par la main, et le donna, pour tout son règne, au ministre secrétaire d'État qu'il allait conduire à Berlin.
A compter de ce jour-là, l'étoile de l'Empereur guida cette vie, et cette heureuse fortune, toujours croissante, devint aussi un second monument du camp de Boulogne.
Libre alors de toute préoccupation matérielle, ce vif esprit se répand en inventions variées. On y pressent déjà des œuvres plus sérieuses. Tantôt c'est Y Ecole des Pères, où sont démontrés avec sévérité les dangers d'une étourderie trop prolongée dans le caractère d'un jeune père, et le ridicule presque contre nature de la familiarité des fils. Là se respire déjà quelque chose de la grande comédie : c'est l'enseignement de la dignité des mœurs de famille; ainsi dans le Mariage d'une heure, douce méprise causée par trop de soin d'une fortune prochaine et troublée par une jalousie entre deux amis; ainsi dans la Jeune femme colère, que l'on écoutait hier à Paris, qu'on verra demain à Londres, qui touche de près à u1— conception de Shakspeare, et
que Ton joue souvent traduite en anglais sans trop redouter le voisinage de Catherine et de Petrucchio1, ce qui en est un assez grand éloge. Quelquefois ce sont des intrigues compliquées, des imbroglios du genre de ce qu'on nomme en Espagne drames de cape et d'épée, comme les Maris en bonne fortune; des contes de fées et des Mille et une Nuits, comme Cendrillon et Gulistan, que jamais peut-être n'abandonnera ce théâtre formé de comédie et de musique qu'il aima plus que tout autre.
Cet esprit léger vole et se pose sur toute fleur qui le charme. Le miel qu'il compose devient chaque jour plus exquis, son vol s'élève aussi à chaque coup d'aile. — Il était presque impossible que, des livres de Mlle Clairon et des contes de Voltaire, il ne sortît rien pour l'Opéra-Comique. Aussi vinrent Jeannot et Colii:, les deux Auvergnats se tenant par la main, frais et dispos, l'un sauvé par l'autre des vanités de Paris, et retournant aux affections de son enfance dans la montagne.
On leur battit des mains encor plus qu'à Clairon.
Partout dans l'aimable auteur un choix de sujets et de caractères qui ramenaient aux mœurs simples, à l'amour de la vie de famille, à la bienfaisance, au désintéressement, à la constance des affections intimes; en nommant ces qualités qu'il enseignait, je me trouve nommer celles qu'il possédait lui-même. — Car, malgré le grand nombre de ses ouvrages, je serais moins long, je crois, à vous les énumérer qu'à redire tout ce