‹ Journal d'un poèteChapitre 159 sur 160 · A L ACADEMIE FRANÇAISE 2Q · texte numérisé non relu

A L ACADEMIE FRANÇAISE 2Q

Généreuse, il entrait dans l'art pur en peignant la vie d'artiste. Cette courte comédie ne doit-elle pas être à nos yeux l'introduction des Deux Gendres?

Vingt-deux pièces de théâtre de la main de M. Etienne avaient précédé cet ouvrage, le plus important de tous par le travail et le plus brillant par le succès. Un talent plus mûr s'y montre, une composition plus sévère et des mots plus profonds, avec une verve aussi ardente que dans des ouvrages plus jeunes.

La question que traite la comédie des Deux Gendres messieurs, est une des plus graves qui aient jamais occupé l'âme entière du poète, du philosophe et du législateur. Or, le grand artiste doit sentir en lui quelque chose de ces trois hommes à la fois.

Le but du théâtre n'est pas seulement d'enlever tous les âges aux soins et à l'oppression habituelle de la vie « Les dieux, dit quelque part Sénèque, pensent que la lutte d'un homme de bien contre ses passions ou contre l'adversité est un spectacle digne d'eux. »

Dans cette comédie, c'est contre l'adversité que lutte 1 homme de bien; il n'a plus l'âge des passions. Il est deux fois père, il a sur son front la double majesté de la vertu et de la vieillesse.

Quelle est donc son adversité? L'abandon. Quelles mains le frappent? Celles de ses enfants. Pour quelle faute? Parce qu'il a été trop bon, trop grand, trop père, trop sublime, parce qu'il s'est dépouillé pour eux de son vivant, parce qu'il leur a partagé ses biens, parce quil s'est ouvert les entrailles et leur a donné son sang

et son cœur.

Et pourquoi ce partage, pourquoi ce sacrifice? Car, s'il se dépouille ainsi et se met à la merci de ses enfants, ce n'est pas qu'il ne sache parfaitement les dangers qu'il va courir. Il a de la vie une longue expérience; il croii peu à la reconnaissance. Il sait à quoi il s'expose. Pour quoi donc ce dévouement?

L'Art de la scène n'a jamais osé répondre, et ne le devait pas. L'examen de l'Art le pourrait seul.

Lorsqu'un jugement inattentif et incomplet conclut seulement alors que la moralité de la pièce était qu'an père ne doit jamais donne?' tout à ses enfants, ce fut glisser timidement à côté de la pensée. Le père répondrait, s'il était interrogé, qu'il s'est ainsi dépouillé pour ne plus voir mesurer ses biens d'un œil impatient; qu'il a cru trouver un moyen de ne plus entendre dire ce mot hideux resté de la barbarie dans nos mœurs, que l'on prononce avec indifférence et qu'on ne peut entendre sans frisson ; car, lorsqu'on dit d'une fille en regardant les cheveux blancs de son père : « Elle a des espérances, » on entr'ouvre une bière.

Ce seul mot, le plus détestable des mots inconsidérés de la vie intime, suffit pour faire sortir des yeux caressants de l'enfant des regards sombres de cupidité. Le bon vieillard n'a pas voulu les voir devenir méchants. Plutôt que d'y lire une noire pensée, il a mieux aimé tout donner à tout hasard.

Là repose la question redoutable. La main qui la sonderait ne s'arrêterait qu'aux questions sociales de l'héritage. On les sent gronder sous la comédie qui les effleure.

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Telle est la puissance de l'Art. — Que sa barque pavoisée glisse sur la mer, c'est assez pour tout remuer dans ses profondeurs et faire paraître à la surface ses gigantesques habitants. Tout est du domaine de l'ArtT et rien n'est frivole dans ces créations poursuivies toujours par des dédains interminables et impuissants.

Le mérite de l'auteur comique fut grand, fut réel", le jour où, prenant dans ses mains une tradition ancienne et l'ébauche d'une sorte de proverbe informe, il leur donna une nouvelle vie. — Le caractère excellent et tout à fait créé d'un Tartufe de bienfaisance bien digne d'escorter le courtisan ambitieux et trembleur, est un des plus beaux portraits du tableau; mais je sais au moins autant de gré au peintre de la création de deux figures de femmes par lesquelles il repose les veux et la pensée, et en qui réside peut-être le sens le plus intime de l'œuvre.

Par elles, ces deux étrangers tiennent au père de famille ; les coups destinés à leur père tombent sur leur cœur, où le contre-coup retombe aussi de tout son poids. Sur leur faible cœur, comme sur une enclume, les hommes frappent sans pitié; l'ambitieux et l'avare sont d'un côté; de l'autre, le père et son vengeur; elles implorent, elles apaisent, elles supplient en vain; on leur défend de pleurer et d'avoir les yeux rouges. Elles ont la piété filiale qui manque aux gendres, elles ont les remords qu'ils devraient avoir; elles bravent l'opinion qui fait frémir ces deux pâles hommes ; elles détestent cet héritage reçu avant la mort, et n'osent pas le maudire tout haut; puis enfin, lorsqu'il est arraché aux gen-

dres, toutes deux arrivent, au bout de ce rude combat, blessées jusqu'au fond de l'àme, et si profondément, qu'il leur reste à peine la force de sourire à leur bonheur futur.

Voilà de ces caractères vrais et surpris dans la nature, que ne devinent point ceux qui n'ont pas vécu, c'est-àdire souffert. Voilà ce qui n'était pas même indiqué dans cette esquisse de collège qu'onopposaàM. Etienne. On prétendit tout à coup se souvenir de tout ce qui ressemblait à ce grand ouvrage. On le découvrit partout ; dans les dialogues et les fabliaux du seizième siècle, dans les Fils ingrats de Piron et le Roi Lear de Shakspeare, on suivit sa trace. Eh! messieurs, il y avait encore dans les annales de l'ingratitude filiale un plus grand auteur à citer: c'est l'auteur du monde et du cœur humain, celui qui composal'histoire réelle de Jacques II et de sesrilles.

On avait évoqué une ombre, mais bien en vain; ce n'était même pas l'ombre d'un homme de talent. Un procès tout entier s'ensuivit, procès littéraire dont le dossier est fort considérable, et dont vous me pardonnerez volontiers, j'en suis sûr, de ne pas être le rapporteur posthume; car le procès n'est plus, et les Deux Gendres ne cesseront d'exister et de tenir leur rang parmi les meilleures comédies dont notre dix-neuvième siècle ait à s'honorer depuis sa naissance.

L'arrêt du public fut alors résumé ainsi par un critique : « M. Etienne a tué le Jésuite, et, par ce meurtre, est devenu son héritier légitime. »

Au reste, messieurs, je dois le dire, c'était un Janséniste qui disait cela.

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Pour que la cause fût jugée en toute équité, on avait imaginé (ce n'était pas, je pense, les meilleurs amis de l'auteur) de faire représenter à l'Odéon ce Conaxa exhumé, tandis que la Comédie française représentait les Deux Gendres. — Pour ces sortes de personnes qu'afflige un trop grand succès, c'était une consolation délicatement ménagée. Ceux que mécontentait le plaisir que le public avait trouvé sur la rive droite, n'avaient qu'à passer les ponts pour rencontrer sur la rive gauche le contrepoison.

Quant à l'auteur, peu inquiet de sa mise en accusation, il passa aussi les ponts, mais ce fut pour entrer ici, à l'Académie française.

On se donnerait moins de peine pour détruire ce qu'une fois l'enthousiasme a élevé en France, si l'on considérait combien ce qu'il y construit est solide. Notre nation, que Ton ne cesse d'accuser et qui veut bien elle-même s'accuser d'inconstance, n'abandonne jamais un succès qu'elle a fait, et lui conserve toute la fraîcheur de son jour de naissance. Elle le reprend, elle le pare de nouveau, elle le rajeunit par une larme s'il est sombre, par un sourire s'il est enjoué. Tout est classé dans son trésor, et rien n'y perd jamais son rang.

Ce fut alors que, dans le discours que M. Etienne prononça devant vous, écrit ingénieux où il démontrait que les comédies sont les portraits de famille des nations, il vous rappela, messieurs, un écrivain qu'il remplaçait, et dont le nom seul peut servir à mesurer ces rapides changements de l'esprit des lettres dont j'ai dit un mot. C'était M. Laujon, qui avait écrit la Poétique

de la chanson. J'ai, je m'en accuse, le tort particulier à ma génération de ne pas assez regretter la gaîté de l'ancien Caveau, où se réunissaient, dit-on, les disciples fervents de Vadé, de Collé et de Piron. nommant leurs réunions Y Académie du plaisir1 , se déclarant les législateurs chantants et étudiant le code de la gaîté. Aussi ce tort, que je reconnais, me permet, d'un autre côté, de comprendre parfaitement que M. Etienne ait eu besoin de faire partie d'une autre Académie que celle du plaisir, d'étudier et de réformer le Code civil et d'être législateur sans chanter.

Les Deux Gendres montraient assez que déjà la poésie sentait mieux sa dignité et redevenait grave, avec le sourire sérieux de la comédie; comédie de mœurs véritable, où la pensée première, l'action, les caractères, tout atteste que l'Art élevé devient pour l'auteur un culte plus fervent. Il va bientôt entrer en défiance de sa iacilité même. Ses travaux sont plus calmes, sa manière est plus délicate, son analyse plus attentive.

Il sent lui-même qu'il manque à son talent un stvle plus sévère et plus poétique, et qu'il lui faudra sortir enfin de l'examen aride de la dépravation humaine pour entrer dans les féconds domaines de l'imagination. — Il médite déjà une comédie politique dont la satire est poignante et va s'attaquer au pouvoir le plus formidable du monde entier. — Il ne cherche plus seulement à plaire; il descend au fond de sa conscience, il y puise des forces inconnues pour lui jusque-là, il en tire une

i. Voir le premier discours de réception de M. Etienne, 7 novembre 1811.

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arme qui se nomme V Intrigante. — A sa vue, Paris jette un grand cri mêlé de joie et de ressentiment.

La cause, la voici :

Une sourde inquiétude se répandait comme un fléau dans l'Empire depuis trois ans. — Enivré de victoires, on ne se juge plus. — Le pouvoir sans contrôle voulait être aussi sans limites, indiquer, décider les mariages selon ses calculs de politique et de dynastie. — On dressait des listes d'héritières, et souvent un doigt toutpuissant choisissait les noms.

On murmurait partout « que le maître de l'Occident, qui, sans les consulter, partageait les nations entre ses frères, croyait donc pouvoir jeter, contre leur gré, des héritières à ses soldats ».

Mais il y eut des nations qui protestèrent et des populations qui s'enfuirent tout entières dans les montagnes plutôt que de se laisser ainsi prostituer, et de même, il se trouva des familles réduites à se cacher, humiliées de ces redoutables faveurs d'un souverain qu'on ne refusait pas sans danger.

Il est donc certain que le trouble était répandu dans les foyers.

Lorsque vint une comédie qui disait tout haut cette horreur, le peuple jeta un cri dont on se souvient encore après trente-deux ans, tant est forte la voix d'une juste indignation et d'une douleur de père.

Ce sont là des cris qu'il est glorieux pour nous de faire pousser aux nations, car la main qui fait gémir le blessé est celle aussi qui guérit la blessure. La tribune du théâtre protesta quand les deux autres étaient

3û6 DISCOURS DE RÉCEPTION

muettes. — Au milieu de Paris, la première représentation fut brillante et remplit de tempêtes la Comédie française.

Tout ce bruit se fit entendre jusque dans le palais souverain. On y voulut voir ce qui causait un tel tumulte, et s'il serait bon de permettre tant de joie. — Celui qui dominait tout, et qui redoutait beaucoup aussi, voulut savoir ce que valait cette arme qu'il se disposait à briser. — Il la fit jouer à l'écart, pour en bien mesurer la portée.

Ce fut là une soirée de mauvais augure. Il y avait loin de cette représentation à celle du Camp de Boulogne.

On était dans la salle étroite de Saint-Cloud, en i8i3, dans la dernière année du règne. Le dictateur était triste et sentait que son empire n'était pas même viager.

L'édifice était ébranlé, et celui qui l'avait élevé en entendait déjà, et avant tous, les sourds craquements. — Comme à l'empereur Julien, le Génie de l'Empire lui apparaissait attristé et tenant son flambeau renversé. Pourtant sa cour était brillante encore; il avait rassemblé, ce soir-là, quelques restes de ce parterre de Rois qu'il avait fourni souvent à ses grands acteurs. — Devant ce public splendide et triste, superbe et muet, on n'avait point d'enthousiasme à craindre. Tout ce qui froisserait le maître blesserait la cour, tout ce qui le blesserait le ferait saigner.

Dans l'angle de cette loge oblique, où l'on se souvient encore de bavoir vu se jeter brusquement, la main sur ce grand cœur qu'il commençait peut-être

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à déchirer, l'Empereur se demandait comment son étoile pâlissante était déjà si près de son déclin, que l'un de ceux qu'il avait créés eût osé s'indigner de quelque chose, nourrir de cette indignation ses réflexions secrètes, s'abreuver de ce besoin tout nouveau de justice, et risquer, pour répandre quelques vers sortis du cœur, la perte de l'une de ces amitiés impérieuses qui jadis donnaient la mort aux Poètes en se retirant.

Le public impérial est attentif et silencieux. Chacun souffre à son rang. On commence, et le souverain observateur, pareil à un sombre et inquiet chimiste, portant les yeux tour à tour sur la scène et sur la masse de cette assemblée convoquée pour juger, approche de cette froide pierre de touche l'or suspect du poète. — Il voit s'ouvrir devant lui la maison sévère et calme d'un riche commerçant de Paris. Une femme, la bellesœur de ce grave personnage, y a jeté le trouble, le bruit, le luxe, en son absence. Elle a brisé le mariage qu'il voulait pour sa fille, et que sa fille souhaitait dans son cœur; elle a ourdi une intrigue profonde et veut donner la jeune enfant et ses richesses à un homme de cour. — L'honnête homme revient chez lui et s'étonne. L'intrigante a tout renversé au nom de la Cour. Il refuse ce mariage nouveau, elle le menace de la Cour; on lui fera savoir, dit-elle, ses volontés suprêmes; balancer un instant à obéir, c'est lui manquer.

Étrange dialogue où l'énergique marchand répondait :

On abuse aisément du nom le plus auguste.

Quoi ! l'on manque à la Cour quand on la croit injuste

Pendant les luttes de cette scène, les spectateurs silencieux regardaient avec effroi le spectateur impassible. — - Eux et lui se demandaient quel était cet être abstrait et toujours accusé que l'on nommait la Cour. L'un se reconnaissait; les autres eussent voulu ne pas le reconnaître et en frémissaient.

Cependant la comédie poursuivait et redoublait sescoups. L'acteur élevait une voix sévère, et cet acteur n'était rien moins que Fleury ; il disait :

Si je sers mon pays, si j'observe mes lois, C'est, à son tour, l'Etat qui garantit mes droits.

C'était une maxime bien téméraire pour ce temps-là; il ajoutait :

Mon respect pour la Cour a souvent éclaté, Et nul n'est plus soumis à son autorité; Mais que peut-elle faire à l'hymen de ma fille! Je suis sujet du prince et roi de ma famille.

César se leva. L'arrêt était porté.

Paris avait été libre pour un soir et maître pour deux heures, c'était assez. Sa licence était trop grande.

Du même coup, les presses furent brisées, la comédie fut interdite, l'auteur menacé de perdre tous ses emplois; du même coup aussi, et nous devons en gémir, fut étouffée dans l'àme de l'écrivain sa Poésie encore jeune, au moment où elle allait atteindre l'âge et la stature d'une Muse formée.

Grâce à la fortune de la France, les temps sont déjà loin de ces rudesses du pouvoir absolu, qui ne renaîtront jamais sans doute, et que la gloire même ne saurait ab-

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soudre. Les générations auxquelles j'appartiens, et qui depuis l'adolescence n'ont respiré que l'air de la liberté parlementaire, ont déjà peine à croire qu'on ait pu supporter la pesanteur de l'autre.

Telle fut, messieurs, la sévérité violente du Souverain. Considérons quelle fut la vengeance du Poète ; nous avons vu le talent, voyons le caractère.

Dix mois après cette soirée orageuse, celui qui avait dit : J'ai voulu voir, j'ai vu, était renversé com Athalie. La même famille royale qui, en fondant l'Académie française, vous avait donné en 1642 l'Election par vous-mêmes et l'Égalité entre vous, apportait en 1814, à toute la France, l'Élection et l'Égalité dans la Liberté constitutionnelle, n'ignorant pas que la Liberté est toujours militante, et qu'elle aurait a essuyer son premier feu, mais lui offrant volontairement sa poi" trine.

L'occasion eût été bonne pour se venger du despotisme abattu. Faire représenter et répandre avec éclat la comédie satirique eût été chose facile et tout à propos, provoquée par la presse, bien accueillie et propre à mettre en faveur. On en eut la pensée autour de M. Etienne; mais il ne voulut point de ce petit triomphe, et son cœur lui dit que, si son œuvre avait été proscrite, elle l'avait été par celui qui lui-même était en cj moment proscrit. — Il refuse le succès promis à Vintrigante. Il fait plus, il défend la cause impériale vaincue, il attaque le vainqueur, il dirige et soutient contre lui ce premier feu d'une opposition naissante (et pour cela, sans doute, prit pour image un Nain sy i-

bolique). Il travaille à prédire, peut-être à préparer ce retour presque magique de l'île d'Elbe, qui fut sans doute la plus grande émotion de la vie la plus puissamment émue de notre siècle, et ne se venge du conquérant qu'en s'exposant à un long exil dont le coup effleura de bien près sa tête.

Voilà, certes, une noble revanche contre l'Empire, messieurs, et digne de ces âmes de poète toujours entraînées au dévouement par une sensibilité naïve, par de chaudes et presque involontaires affections.

On a loué naguère une autre vengeance qu'il exerça, vengeance lente et sûre, celle d'une opposition patiente, persévérante, spirituelle toujours, éloquente souvent, et qui dura seize années.

De ces deux vengeances, messieurs, j'avoue que je préfère la première, estimant plus la loi du sacrifice que celle du talion.

Les idées aujourd'hui font des pas aussi rapides que ceux des déesses d'Homère, et les théories, les doctrines, les discussions politiques de ces premières années qui suivirent l'Empire, vous sembleraient vraiment appartenir à l'histoire d'un âge plus reculé, si je les faisais apparaître ici.

Mais, puisque pour cette époque nous sommes déjà la postérité, puisque là se trouve un des mérites de celui dont j'ai suivi tous les pas, j'irai chercher ce mérite jusque dans les orages où il s'est formé; et dans ces débris éteints, mais fumants encore, je porterai la main froide de l'historien.

J'y suivrai le publiciste, je ne reculerai pas plus

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devant la difficulté de le louer que je n'eusse reculé devant le danger de le combattre, si les temps et l'occasion l'avaient voulu.

J'ai montré comment, tout en appartenant à la famille intellectuelle des Improvisateurs, il s'était élevé par degrés jusqu'à une méditation plus sérieuse et une forme plus exquise de l'Art.

Jeté brusquement dans la polémique par les événements, il fut le plus rapide et le plus infatigable lutteur de cette époque, et rentra avec ardeur dans sa première et véritable nature. Son esprit tout voltairien se répandit en flots satiriques dans une feuille périodique de ce temps, dont il doubla la célébrité et la force.

Le Nain jaune avait beaucoup grandi; et, s'étant transformé en Minerve, il ne pouvait manquer de grandir aussi en talent et en science, surtout en science stratégique; et nul ne fut plus habile que M. Etienne dans les manœuvres et les contremarches d'une polémique dangereuse et subtile, toujours sous les armes, et veillant à la fois sur tous les points qu'elle avait résolu d'attaquer, de saper et de détruire. Les cent lettres sur Paris frappèrent juste et frappèrent fort. Ces lettres, improvisées partout où se trouvait leur auteur, souvent au milieu du bruit des conversations et jusqu'à la table joyeuse de ses enfants, étaient cependant écrites dans un langage plein d'ordre et de clarté, de mesure pour juger les hommes, d'énergie pour débattre les choses publiques. Ces lettres étaient brèves et pénétrantes, et, comme les armes courtes, firent les blessures les plus profondes. Ces lettres contribuèrent à rallier et à mul-

tiplier les membres d'une opposition peu nombreuse d'abord, mais bientôt formidable.

La main sûre qui les écrivait ne s'arrêta plus que son œuvre ne fût accomplie. Or, par un étrange contraste, sa main fut improvisatrice, et sa parole ne le fut jamais. Partout cette main soudaine porta le même style limpide et ironique, nourri de la connaissance exacte des affaires du moment, et que rien ne gêne dans son allure saine et vigoureuse, mais où l'on sent à chaque pas quelque chose d'acre et d'inexorable.

Les lettres sur les élections1, sur les finances2, •contre la censure3, sur les impôts4, en demeurent les exemples les plus complets, et surtout, dans un genre d'écrits moins familier, l'éloge de M. le général Foy, dont M. Etienne eut l'honneur d'être l'ami et presque l'émule dans les mêmes rangs et à la même tribune.

Sa main légère et flexible traçait les plans de toutes Jes défenses et surtout de toutes les attaques, et fondait la puissance la plus populaire de la presse à cette époque. Cette main fut enfin celle qui, toujours ferme jusqu'au dernier moment, rédigea, dit-on, l'adresse des deux cent vingt et un.

Sans doute, une foi profonde en ses principes montrait à cet homme éminent le but de ses travaux; mais un ressentiment non moins profond l'anima et le soutint jusqu'au bout.

i. ior octobre 1818.

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