‹ Journal d'un poèteChapitre 26 sur 160 · Allusion à la Préface de Chatterton. (L. R · texte numérisé non relu

Allusion à la Préface de Chatterton. (L. R

siasme fiévreux du travail, et je pouvais m'empêcher de dépasser la barrière du dernier mot du drame. Le moule était plein et il me restait encore de la matière à employer.

A présent, au moment de l'imprimer, et, relisant à froid ces pages, j'ai été tenté de les brûler comme j'ai fait souvent de beaucoup de mes œuvres. Je pensai que cet enivrement paraîtrait sans doute ridicule, présenté à des lecteurs distraits; mais aussi je songeai à ceux qui se pénètrent plus profondément des émotions qui naissent d'une œuvre sérieuse, et il me sembla que je leur devais un compte fidèle du travail que je venais de faire, et qu'il fallait les faire remonter jusqu'à la source même des idées dont ils avaient suivi le cours.

C'est pour cela que, m'attendant bien à paraître extraordinaire, j'ai voulu passer par-dessus ce qu'il y a de puéril ou d'exagéré dans l'inspiration aux veux des gens froids.

Il est certain que la création est une œuvre manquée ou à demi accomplie, et marchant vers sa perfection à grand'peine.

Dans les deux cas, soyons humbles et incertains.

Il n'y a de sûr que notre ignorance et notre abandon, — peut-être éternel!...

Un acteur prend un drame comme une robe, le revêt, le chiffonne et le jette pour en mettre un autre. Mais cette robe dure plus que lui.

Toujours en conversation avec moi-même, je me parle de choses dont les hommes ne se parlent que rarement entre eux; et c'est une chose de jour en jour plus pénible pour moi que de répondre à ceux qui me parlent sur des futilités.

Je pourrais dire à presque tout le monde : « Je voudrais être seul dans ce moment pour écrire ce que je pense tandis que vous me parlez. »

La vue des hommes m'invite à des pensées intérieures, contraires souvent à celles que je dis, et faites pour être tenues en réserve pour un temps meilleur, parce que je sais qu'elles amèneraient de trop longues explications qui me fatigueraient la poitrine. Je me tais et je deviens distrait. D'autres fois, je parle d'autre chose avec une longue digression et sans plaisir. Les attentifs ou ceux qui m'aiment peuvent deviner aisément que la crainte de perdre une autre idée meilleure m'interrompt quelquefois et me fait dire des paroles oiseuses.

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