M. DE BARANTE
24 avril.
Après quelques politesses préliminaires sur nos anciennes relations, il me dit avec précaution que quelques personnes ont été choquées de l'ardeur avec laquelle les journaux avaient pris ma défense. Je lui ai répondu que nous étions bien forcés, lui et moi, de croire que leur conscience les avait fait parler, car les auteurs m'étaient personnellement inconnus.
M. de B. — Le Journal des Débats a blessé surtout par quelques expressions.
A. de V. — Je ne le sais pas et je ne le comprends pas aisément; car, après tout, il portait M. Pasquier à
l'Académie, et moi après M. Ballanche seulement. Ses éloges n'étaient guère que des consolations, et je ne connaissais pas personnellement l'auteur, M. Cuvillier- Fleury, que je n'avais jamais vu de ma vie; vous voyez qu'il faut croire absolument à une indignation sincère.
M. de B. — Je ne savais pas cela, et cela m'étonne infiniment.
Il me dit qu'il a vu jouer Chatterton à Pétersbourg, que mademoiselle Bourbier jouait Kitty Bell, moins bien assurément que madame Dorval, qui y était fort belle. Il passe de là à la pièce même et me dit qu'elle est antisociale.
A. de V. — Ce mot-là est bien sévère, monsieur, et je ne sais pas de manière de corriger la société, si on ne la fait pleurer sur les victimes que font ses erreurs et ses duretés. La satire ne doit pas sortir de la thèse qu'elle soutient, dévier du principe qu'elle pose.
M. de B. — Il faudrait être impartial, et, par exemple, dans cette cause, on pourrait accuser les ouvriers de bien des torts.
A. de V. — Le sermon, la satire, la comédie, ne doivent pas avoir d'impartialité! Le devoir, à mon sens, d'un poète, d'un écrivain, d'un orateur, est d'être partial. Molière est assurément partial dans Tartuffe et prend hardiment parti contre l'hypocrisie religieuse.
M. de B. — Mais... c'est en le jetant dans une famille ridicule.
A. de V. — Elle n'est ridicule que par excès d'enthousiasme pour le sycophante et, par sa candeur, redouble l'indignation du spectateur contre l'imposteur. — Pas-
JOURNAL D'UN POÈTE iq3
cal, combattant les jésuites, n'a pas dû être impartial et ne l'a pas été. On ne détruirait aucun abus, on ne corrigerait aucun travers, si on tenait d'une main l'attaque et de l'autre la défense du vice ou du ridicule que l'on veut détruire. Je prends, du reste, comme marque d'intérêt les observations que vous me faites, et j'y réponds aussi franchement.
M. de B. — Je ne sais si vous n'avez pas eu plus de succès dans les ouvrages où vous teniez moins à montrer la thèse.
A. de V. — Je les crois moins importants comme fond et moins difficiles comme forme. Dans Stello et Servitude et Grandeur militaires, l'idée est l'héroïne : l'idée abstraite est ajoutée au drame, et c'est une difficulté de plus.
vu M. M OLE
Lundi 25.
Dans un salon où il recevait, sur le succès de son discours moqueur, les compliments de quelques personnes.
J'ai causé avec lui, mais je ne l'ai point complimenté ; comme candidat, j'aurais semblé flatter un juge, et, comme juge, j'étais mécontent de lui. — Son persiflage atteste que la génération forte de ce temps-ci est plus sérieuse que celle qui Ta précédée; j'aime mieux la gravité simple et réfléchie de Tocqueville que l'ironie légère et mondaine de Mole.
Il a affecté pour la seconde fois de parler de l'histoire
de Bazin sur Richelieu. Le défaut d'idée philosophique fondamentale est tellement grand à mes yeux, que je n'ai pu lui déguiser que j'en étais choqué, et, à la manière incertaine dont il m'a répondu, à son affectation de blâmer l'histoire systématique, j'ai senti cette mollesse générale que veulent donner à nos mœurs et à nos caractères les hommes à qui surtout le pouvoir est cher.
« Qu'est-ce pourtant, ai-je dit, que l'histoire, sans une pensée décidée et sans conclusion philosophique morale ou pratique? Qu'est-ce que l'œuvre de Tacite, sinon une protestation patricienne contre les empereurs démocratiques? »