‹ Journal d'un poèteChapitre 94 sur 160 · M. PASQUIER · texte numérisé non relu

M. PASQUIER

18 décembre.

C'est à présent un vieillard sec, propre, droit, juvénile dans sa toilette.

Il était dans ses appartements du petit palais du Luxembourg; seul à son bureau, vêtu d'une longue robe de chambre doublée de soie violette, un pantalon à pieds terminé par des pantoufles rouges, un air libre et dégagé. Son huissier lui avait donné ma carte. Il vient à moi d'un air poli, mais essayant d'abord d'être sévère, et m'offre un fauteuil près du feu; il attendait le ton que je prendrais pour choisir le sien.

« Je ne viens pas, dis-je en m'asseyant, vous demander votre voix, monsieur, et je ne compte sur aucune

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promesse académique : je sais qu'on ne peut pas promettre sa voix, et, seulement, « Je viens selon l'usage antique et solennel... » — On ne peut trop citer Racine quand on pense à l'Académie...

Tout à coup, souriant et aimable, il s'est répandu en propos fins et spirituels dans une conversation longue et charmante.

Comme je savais qu'il n'avait pas dû fort s'applaudir de ce que j'avais été son concurrent et lui avais enlevé un tiers des voix dans son élection, je l'ai conduit en Angleterre d'abord par le brouillard, en parlant ensuite du climat, puis de l'Amérique du Sud, où il avait eu de la peine à envoyer quelques aventuriers français, tandis que l'Angleterre y envoyait de jeunes et riches commerçants qui allaient y dépenser leurs riches fortunes et établir de grandes existences qui faisaient honneur à leur patrie; nous avons parlé de M. de Bougainville, de Cook, de l'Algérie, de la maison de Hanovre, de l'Espagne, de la mer Rouge, d'Aden, de Panama, et pas un mot de l'Académie. Seulement, il m'a conté cette anecdote sur Casimir Delavigne :

« Ce fut moi, dit-il, qui eus le bonheur de lui ouvrir la carrière. Peu après Waterloo (je vous le raconte non pour moi, mais parce que cela fait honneur à Louis XVIII), je venais de recevoir une de ses Messéniennes. Le roi aimait à parler poésie après les affaires. Je mis ces vers dans ma poche et, après la politique, je lui dis :

« — Voici une pièce de vers que je reçois d'un jeune homme et que je ne juge pas, mais sur laquelle je

demande au roi son avis. Ils sont assurément d'une couleur d'opinion un peu vive; mais le roi a un esprit si indépendant, qu'il n'y a peut-être qu'à lui que j'oserais les faire voir.

« — C'est très beau! me dit le roi. Eh bien, dans quelle position est-il? Ne pouvez-vouspas trouver quelque chose pour lui?

« J'offris de rétablir une bibliothèque tombée en désuétude ; le roi y consentit et je la lui fis donner.

— Monsieur, lui dis-je, vous voulez bien m'en parler en souvenir du roi Louis XVIII; j'en parlerai souvent en souvenir de vous. »

Je remarquai qu'il n'avait pas de cheveux, mais la tête rasée et recouverte d'une toque de velours noir inamovible, qu'il remplace ensuite par une perruque.

C'est la vieillesse la plus jeune que j'aie vue, — après celle de M. de l'Aigle.

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