PARIS
CALMANN LÉVY, ÉDITEUR ANCIENNE MAISON MICHEL LËVY FRÈRES 3, RUB AUBBR, 3
I)roiti de reproduction et de traduction réuwién
Quelques jours après la mort d* Alfred de Vigny, j'essayai, dans un artide du Journal des Débats^ d'esquisser en quelques traits rapides, mais précis et fidèles, la physionomie et l'œuvre du poëte. Je demande au lecteur la permission de reproduire ces lignes. J'ai quelque chose à y ajouter. Mais, après trois ans, ayant à parler d'Alfred de Vigny et à le faire parler lui-même , je n'ai rien à y changer :
« C'est un ami qui va parler d'un ami, un cœur plein
d'affliction et de reconnaissance. Le noble poëte dont le/
lettres françaises portent le deuil m'a honoré, en mourant,
d'un monument inestimable de sa confiance et de son
amitié. L'illustre écrivain a recommandé, il a fait plus, il a légué ses belles œuvres en toute propriété, comme un père à son fils, comme un frère aîné à son frère, à Thumble homme de lettres, son ami : poétique héritage, don touchant et rare, comme tout ce qui venait de lui. Je craindrais de n'en pas paraître digne et de n'en pas laisser voir assez de gratitude si je n'en montrais quelque fierté, si je ne me parais comme d'une couronne, ô mon cher maître, du témoignage de ta glorieuse amitié * !
» Oue ce lien personnel de piété reconnaissante qui m'attache à lui ne diminue pas sous ma plume l'autorité de son éloge et ne mette pas en garde contre moi. Une atteinte à la vérité, même pour le louer, offenserait la mémoire du gentilhomme qui ne mentit jamais.
» Au surplus, je ne veux pas entrer devant le public dans le détail de cette viè si pure, toute à la poésie et aù devoir, mais qu'il cachait avec une réserve pudique et même un peu faDuche. Je l'ai vu, il y a quelques jours à peine, ayant quitté dans sa cellule « le camail de l'étude » pour !e linceul de la tombe : je ne veux que le regarder eacore une fois et ràppeler à la France ce qu'elle a perdu^
I Voir, à la fin de ce yolame, Y Appendice.
JOURITAL D-ITPT POÏTE S
» n était né troiis ans avant le siècle ^ cinq ans avant Victor Hugo, huit ans après Lamartine'. Son père, le comte <Je Tignj, brîilant* homme de cour, ancien officier sous- Louis XV, s'était distingué dans là guerre de .Sept ans. Sa* mère était fiHe de ràrairal de Baraudin, cousine du grand Bougainville , petite-nièce du poëte^ Hegnard. Elle était -d'une distinction et d'une beauté remarqiiables; elle avait, disent ceux qui Pont connue avant la terrible maladie dea^ Klernières* années, une intelligence des plus élevées unie à une rare fermeté de caractère, et il y avait entre le fils et la mère une parfaite ressemblance. Alfred fut envoyé comme externe dans une institution du faubourg Saint* Honoré, où il fit ses études avec une ardeur extraordi-^ narre qui compromettait sa frêle santé. Comme tous les poëtes-nés, il' essaya son vol et rima des vers à des âges invraisemblables. Cependant, quand sa mère, qui avait ramassé quelques plumes de cette muse au bord da md>. l'interrogeait sur sa vocation^ l'enfant répondait : « Je veux. » être lancier rouge! » Lancier rouge I On était à la fin de TEmpire. Alors, comme il l'écrit lainBêmc, les lycéens, les plus studieux étaient distiraity, le^tambeur étouWait te
« Né à Loches le 27 mars 1797, il est mort à Paris le 17 septembre 186S.
voix des maîtres ; on était pressé de finir les logarithmes et les tropeset d'arriver, sur quelque champ de bataille, à rétoile de la Légion d'honneur, « la plus belle étoile des deux pour des enfants. » L'Empire tomba. Alfred de Vigny, à peine âgé de seize ans, s'engagea dans les gendarmes de la garde. Il fit partie d'une compagnie composée de jeunes gens de famille ayant tous le grade de sous-lieutenant. 11 eut un beau cheval et de belles parades au champ de Mars, mais de champ de gloire, point. Lors du retour de File d'Elbe, et encore mal remis d'une chute de cheval qui lui avait brisé la jambe, il accompagna Louis XVIII jusqu'à Béthune, où le roi licencia la compagnie dont il faisait partie. A la seconde Restauration, le jeune officier, qui avait été interné à Amiens pendant les Cent-Jours, entra dans la garde royale à pied et fut nommé capitaine. Mais les rêves de gledre guerrière qui avaient enflammé son imagination d'enfant pendant le tourbillon impérial, il fallait leur dire adieu. Il les voyait s'évanouir un à un àvec les dernières fumées des champs de bataille. Alors, la muse qui songeait dans le cœur de ce capitaine adolescent et le préservait des trivialités de la vie de garnison se mit à chanter. De cette époque sont datées quelques imitations gracieuses de Tantic^té grecque, dont il s'inspirait cl'abord^
JOURNAL d'ON POETE 5
comme André Chénier. En 1822, il publie son premier volume de vers, Héléna, qui empruntait son nom au poëme le plus étendu du recueil, celui justement qu'il jugea plus tard inférieur à ses autres compositions et qu'il n'a plus réimprimé dans ses poésies complètes. Pendant les marches de sa vie errante et militaire, dans les Vosges, ou dans les montagnes des Pyrénées qu'on ne lui avait pas l)ermis de franchir avec les bataillons de la guerre d'Espagne, il continuait de vivre avec la Muse^ portant dans sa giberne quelques poètes anciens et surtout la Bible, dont le génie a imprégné plusieurs de ses plus belles compositions : Moïse, le Déluge, la Femme adultère. En 1823 paraissait le poëme exquis d'Éloa, la sœur des anges^née d'tme larme, Taile brisée par la pitié. Ainsi, pendant que Lamartine publiait ses Méditations, Hugo ses Odes et Ballades, lui, trop contenu, trop discret pour les effusions lyriques, il avait trouvé, lui aussi, des sentiers nouveaux, dramatisant une pensée philosophique sous forme de récit et composant sans parti pris, en se laissant aller à son grave et doux génie, des poëmes qui, comme les œuvres de ses rivaux, n'avaient point de modèles.
• Pendant plusieurs années, les gloires nouvelles se faisaient écho y Cinq-Mars répondait à Notre-Dame,
6 ALFRED DE VIfiîîï
MermniiL Othello. Jusque daosia dumaiate petilé .comédie Quitte pmr la peur (ISSS), Alfred de Vigny frayait une voie et précédait Alfred de Miisset. Rkis tard, il racontait dans Slello les souffrances du poëte , r^eoctiquant pour lui non pas , comme on l'a dit ^.le droit de se tuer , mais le droit de vivre ; puis il transportait son éloquent plaidoyer jsur la scène,'Où l'on jouait avec un succès d'enthousiasme et de larmes le drame si ^in^le et unifiue en son genre de Chatterton. C'est au sortir d'une de ces représentations (jue le comte Maillé de Latour-Landry fit accepter à l'Académie française une somme qu'elle décerjoe tous les deu& ans à quelque poëte en lutte avec la vie. £n 1835, ServitvÂe et Grandeur militaires mettaient le sceau à la renommée d'Alfred de Vigny- Réveillé tristement de ses songes de gloire militaire , il avait quitté le service depuis huit ans lorsqu'il écrivit avec son imagination et ses souvenirs ces courts récits d^ine haute philosophie ^ d'un art si achevé, et où les souffrances ignorées du soldat sont peintes avec une sensibilité si pénétrante. C'est .là qu'il a trouvé son « Paul et Virginie », Laurette, ou le Cachet rouge, un de ces récits délicieux et pleins d'émotion qu'on lit en une heure et qu'on n'oublie jamais.
lOtMCNAL d'uW POETE 7
IM crifckpie, po^àai-raièBie, de cette pléiade romantique .quicsciûtillffit au idel de iâ30,M..3'héophiie Gaiàier, ooii]|)aEaàt Ifautpe'Jaair poétiqiaem sereine mais
pen bruyante d'Alfred (de ^igny à ces astres blancs et doux de la \Eoie. lactée .qui iimUent f moins que d'autres étoiles,, paroe qu'ils )Sfimt:{daeés plas haut et plus loin. Oui, AMredide Vigny: avait jrfacé hautson idéal. C'était, à urai'idise, ruii ^lâuit du xviu« siècle, fort , sceptique en matière de religion. Mais il -aurait retenu de sa naissance, de son^d£ioalik)a., de sa vie militaire , il tenait ^surtout de lui-même un sentiment qui fat coomie l'étoile. âx&de.sa vie «t lui tint li^ de croyances, u»e religion grave et màle^ sans symbolesiet sans images, la religion de l'Honneur, qui ne vaeilfte pas plus que la foi dais l'âme capablei;deJa. sentir, w L'iioraieur ou la pudeur virile, » écritil, K c'est ilaœonscieBea, mais la conscience exaltéa, c'est » ie.respect .de soi-même jet de la beauté de sa vie poné » joaepi'àia plus .pfiUDe.élévatinn, jusqu'à la passion la plus » ardente, o» Gelni qui pensait ainsi devait considérer vo- Iontiepâ:sa vocatbn poétique comme une mission et porter l'fart rstff les banteucs. Mais, chose digne de remarque, tandis que les fils de. ChateaiÉiriand, Lamartine en tâte, se livraient ^ croyants attXfe(Tusk)QS du lyrisme
u* ALFRED DE VIGNY
religieux, chez Alfred de Vigny, en dépit de son berceau catholique et de l'air du temps, ce fut le doute justement , l'incrédulité douloureuse qui ouvrit la source de poésie en lui inspirant une profonde compassion pour la créature humaine livrée à tant d'ignorance et de misère. « Je crois » fermement à une vocation ineffable qui m'est donnée, et » j'y crois à cause de la pitié sans bornes que m'inspirent » les hommes, mes compagnons de misère, et à cause du » désir que je me sens de leur tendre la main et de les 1 élever sans cesse par des paroles de commisération et » d'amour. » Ainsi il fait parler le poète dans Stello, celui de ses ouvrages qu'il aimait le mieux, parce qu'il y avait mis le plus de son âme. C'est ce désir miséricordieux qui a fait de Vigny poète ; il résume son œuvre, ses chants en prose et en vers. Sa muse s'appelle la Pitié. Il plane avec elle au-dessus de ce qui souffre ; les parias du monde sont ses amis ; les martyrs silencieux de l'amour, de l'honneur, du génie. Chatterton, Kitty Bell, Renaud le capitaine, \ oilà ses clients. 11 force les traits sombres du portrait de l;ii:helieu pour venger de nobles victimes ; il dessine avec nmoMT les tètes virginales et poétiques tombées sous le couteau de Robespierre. Mais n'a-t-il pas donné luirocme une figure à sa muse dans cette adorable création
JOURNAL d'un POBTE 9
û'Éloay la vierge idéale qui se laisse tombér du ciel dans les bras de Lucifer avec ce cri sublime : Seras-tu plus heureux ? t Poëme le plus beau, le plus parfait peut-être 9 de la langue française, » ne craint pas de dire le critique que nous avons déjà cité ; et il faut avouer qu'aucun poëme ne renferme, sous le vêtement diaphane des chastes vers, un plus bel idéal d'amour et de pitié.
» D'ailleurs, dans toutes les compositions d'Alfred de Vigny, roman, poésie ou drame, prose ou vers, la conception toujours élevée domine le reste. Il avait la recherche du rare et de l'exquis, mais surtout dans l'idée; son effort d'artiste vers la perfection consistait moins dans le travail du style, toujours soigné pourtant, que dans la spiritualisation de plus en plus exquise de la pensée et aussi dans l'art savant de la composition où aucun de ses rivaux ne l'a égalé. Dans Texécution, surtout dans ses vers, on peut trouver parfois quelque effort, quelque incertitude, et nous avons, il se peut, des ouvriers plus habiles que lui à ciseler une rime. Mais il a des coups d'aile sans pareils, des vers d'une ainpleur superbe, et, quand il s'élève dans l'azur Apoétique, c'est à la façon de cet aigle blessé qui dans son vol, comme il l'a dit,
MoDte aussi vite au ciel que leclair en descend.
10 AXlf-RE» DE VIG«T
Et dans sa prose, iqusle élégance poétique et orîgtiiale! quelle douoe et parfois quelle vigoureuse coulecirl Potir l-effet et pour la nvacité dutoa, aptant que pour la vérité et TiQibserydUoa dûs oar actèree, qiœ 4e pages jadfntraMes ! Vous aewvenw^wos, par exemple, ^u lagemeet d^Urbaîn (kanàkQT àam €iMq'-Mtmy de Ridielieu recevàntdans son cabinet la cour de Louis XHI, ou encore, dans Semitmie ^ du dialogue eotoe .teipape et rempereurà F<Kïtainebleau ? Il faut remarquer aussi queeet aiué de l'école romantique n'obéit jamais à uu sy^me, à tm parti pris d'école. Il n'a point suivi le romuatisme dxins ;ses vkîienoes. fi est resté lui-même, délicat et pur <&ns ses midaoes. Il a su se contenir etserégter. Et c'est pour ceia que ses œuvres ont gardé leur tendre éclat et qu'eUesf se reliront encore, quand d autres, du même teotps, qui ont fait autant et plus de bruit, seront peut-èt^e iusiées.
» Depuis Ser vitude €t Grandeur tnilitawe$, 4Ifired de Vigny, qui avait trioii^^ dans lapoésie, dans le roman et au thé«itre, ne livra (ilusTi^ au.pubËe et se renferma dans la solitude. Cette reti?aite eaptetne i^knreet (te^&ts&se prolongé devaient ét(»mer, surtout àaaa^ un lamps où k littérature est devenue une profession. Pourcpiôi ce poète chômait-il? Pourquoi ne produisait-U jrfus rien! C'est
JOURKâL d'un FOBTE 11
d'abord qu'il était poëte et non pas « producteur ». il savait se taire quand 'la voix iatérieure ne lui disait pas de chanter, ^t puis quel rapport y avait41 entre ie poëte de Tidéal et la 'foilte du jour, entre le pvd^ de StelloH celui de Funriy, parr exemple ? lHais que faisait-il ^ans^a retraitef? Pourquoi ne pas ouvrir k porte de « sa tour d'ivDire »? Pourquoi tant de secret? Ses amis ont pénétré quelque t^hose du mystère/Bs ont entrevu ce qu'il y avait, hélas ! de douleurs loMmes dans cette soMtude si sacrée et si chère. « Je lutte en vain contre la fatalité, m disait-il à l'un d'eux; « j'ai été garde-malade de ma pauvre mère, je » Tai été de ma f^mne pendant trente ans, je le suis main- »tenant de moi-mèrae. » Il était devenu alors malade à son tour à foroe de fatigues ^t de veilles. En effet, ce haut sentiment du devoir, de Thonneor, et cette pitié tendre qui pénètre toutes ses œuvres, il les portait dans sa vie intime, et :il mefttait à remplir sa tâche de dévouement une ferveur inébrafllaMe et tranquille, la flamme droite et pure qui brûlait dans son ftme de poète €t qu'iauucun vent n'eût fait dévier Al déL
» 11 écrivait oependani au milieu de ces saintes peines; mais, à mesure qu'il s'était rapproché de k perfection, il devenait pius dffficile, et jetait au feu le tcavail dbe ses
nuits. Sensible à la gloire, peu curieux du bruit, plus soucieux de Taveoir que du présent, et. sachant ce que la postérité conserve des montagnes de volumes que chaqu3 génération lui apporte, il avait fait le tri lui-même en ce qui le touchait. 11 a brûlé ainsi toute une suite à StellOyOii il craignait de s*ètre laissé emporter trop loin dans la
démonstration de son idée. Il restera pourtant de ces veilles un volume de poésies encore inédites, rempliej de beautés du premier ordre et qui ravivera bientôt, pour ce qui reste de public ami du grand art , l'admiration et les regrets.
» La seule fois qu'Alfred de Vigny sortit de sa retraite avec quelque bruit n'était pas faite pour l'encourager et Il ' laissa au cœur une assez vive amertume. En 1845, il avait été reçu à l'Acadé nie française. Alors (les temps sont changés!), les immortels en voulurent un peu au poëte qui oubliait dans son discours le compliment de la fin pour le roi. M. Molé, qui se souvenait sans doute aussi de quelques traits de Stelb, aussi dédaigneux pour les politiques que les politiques peuvent l'être pour les poètes, fit du fauteuil une véritable sellelte où l'auteur de Servitude et de Cinq-Mars fut immolé à coups d'épingle.
Quelques années ou deux révolutions plus tard, c'était
après le 2 décembre, Alfred de Vigny reçut dans son château de Maine-Giraud, près d'Angoulème, une invitation du prince-président en voyage, et en train de faire, lui aussi, comme il le dit au poëte, « son roman historique,» qui allait s'appeler l'Empire. Alfred de Vigny avait connr. le prince dans l'exil, à Londres. Des sympathies toutes personnelles ont été attribuées par la malignité à une mesquine ambition. Il aurait chassé quelque vaine dignité qu'il n'aurait même pas obtenue. Jamais homme ne fut plus au-dessus de cette banale accusation. Il vivait dans une région au-dessus des préoccupations de Tintérèt et de la petite ambition, au-dessus des partis et des coteries politiques, dans l'impossibilité même de capituler ; car, ainsi que le disait M. Antony Deschamps, un de ses plus fidèles témoins :
Il n'atlacha jamais de cocnvde à sa mnso.
» J'ai dans les mains des notes qui témoignent de ses sympathies élevées pour l'impérial interlocuteur qu'il eut quelquefois, et il n'en fit jamais mystère. Mais, un jour, un ministre lui demanda une cantate pour un berceau entouré d'nommages, salué de grandes espérances. Alfred de Vigny répondit qu'il ne savait pas faire « de ces choses -là ». Et
14 AXfRKD HE VIGKÏ
il resta pauvre, indépendant «t poite^ .trois titces sincm à la défaveur^ au moins à l'absence de faveurs ; ice qui lui a permis de mourir sans uoe note douteuse éam l'harm^Kiie chaste de Bon œuTre ert de sa vie, dans Fhermme invîoiée de sa robe <ie|>oëte. 11 ne tenait qu'à ce tilire-ià.
» Il se souvenait seulement d'avoir, été sokiaL Jelewis encore, il y a quelques semaines, sur le fauteufl oà ïboTrible vautour qui déchirait ses enferaiUfô le tmiait doué depuis ddux ans. Il était eo^elo^ipé ctens un saaditeau romantiipje à k mode de 183^, et il s*y drapait mec sa grâce noble mêlée d'uœ eertmne raideur ouëtaire, ccomae un général Messé dans json manteau ée goerse. Aucune jdainte ne s'échappait de ses lèvres pâles, et lion eût dit que rHonneiiir, apràs la beaulé de la vîe, lui commandait maintenant de composer la beauté de la mort. « Doonez- » moi, » me disait-il, « des nouvelles du monde des vivants ! » Mais je ne lui avais pas encore répondu qu'il m'entrawait avec lii, comme il faisait toujours, dans le monde des idées, son vrai doukaioe, vens quelque champ de la poésie ou de l'art, dans son royaune !.. . »
« Et maintenant, » murmure Chatterton en mourant, c pensées venues d'en haut, remontez en haut avec moi ! y>
> lien est une, de ces pensées de toi, ô mon dier maître ! que je vswx recueillir en ce m(wnent'OÙ je me penche sur ta mémoire. EHe est poétique, fedierôhée dans son tour, mais exquise; je Taime parée qu'elle te ressemble. <r Qu'est- » ce qu'une graiide lie ? » dit-ilqu€àque p«rt. € C'est un rêve > de jeunesse réalisé daas l'âge rBàr... » Oui, la jeunesse rêve ce qui ^ Jaeau : le dévouement et l'amour, l'art et la poésie. Qes beaux réras de jeunesse, Ux les a laits, ô mon elier maitre.l ton mûr incorruptible les a réalisés ; par eux ta vie fut noble, el ton «^avenir est grand ! »
Depuis la publication de ces lignes, le vto^ume âe poé-» sies posthumes auxquelles je faisais allusion a vu le jour. C'est quelquefois, de Vigny le pensait et il avait raison, le privilège des ouvrages médiocres de réussir sur-le-champ. Mais je ne m^étaîs pas trompé en présumant que ce livre sî triste et si beau desVestinées recueillerait demain, sinon tout de suite, les admirations qui comptent. *
Ce mince volume de poésie concentrée, plein de pen-
1 « Le recueil est digne du poète, » dit M. Sainte-Beuve. MU. Jules Janin. CuNÎtlier-Fleury, A. de Pontmarliiv, Caro, Challemel-Lacour, Ed. Foarnier, etc., ne Vont pas jugé autrement, a Les plus belles pages qu'il ait jamais écrites ! » s'écriait hier à TAcaiiémie fraaçaise
. Jules Sandeuu. Un critique, M. Barbey d'Aujrc\illy , que ses
sée, et succédant tout seul, après trente ans de silence, aux œuvres d'autrefois, aide justement à comprendre ce silence. L'œuvre ne trahit ni appauvrissement ni dessèchement de la source de poésie, mais une immense lassitude et comme une sublime oppression du cœur sous le poids de la pensée. L'eau du fleuve coule lente, froide et profonde, mais c'est l'eau de la même source. Le poëte qui s'est posé les grands problèmes et qui a mesuré et éprouvé la vie, se soulage de temps en temps de la rêverie qui le fait souffrir en l'enfermant dans la sculpture de vers marmoréens. C'est une poésie altière et douloureuse qui fait songer à ce vers d'Alfred de Musset :
Les chants désespérés sont les chant^ les plus beaux.
Mais « chant • n'est pas exact pour exprimer le caractère de cette poésie, dernier mot, suprême et mystérieux soupir d'une muse qui a fait vœu de silence, ne voulant ni chanter ni gémir.
Seulement, ils se sont bien trompés, ceux qui ont cru
vciSÊ dans le paisible et stoïque désespoir des Destinées un
f^royance» auraient pu rendre moins favorable, et que je cite pmr cela, cède à Tadmiration : « D'inspiration semblable, je n'en eoniiais pas... Comme Catinat, que ses soldats appelaient le père ta pensée, Alfred de Vi ny, l'auteur des Destinées^ peut porter le Éàème nom. 11 peut s'appeler aujourd'hui le poëte La Pensée. »
Alfred de Vigny tout nouveau et comme la révélation inattendue d'une pensée qu'on n'aurait pas soupçonnée. Il n'est pas cBfficile de rattacher cette poésie empreinte d'une si haute mélancolie, qui a dit avec une calme douleur et un sourire si triste la colère de Samson et les vaines interrogations du Christ sur le mont des Oliviers, à l'inspiration d'où naquit autrefois Moïse et même Éloa, Cinq-Mars aussi et Stella sont, de Vigny l'a reconnu lui-même, les chants d'une sorte de poëme épique sur la désillusion, ruines sur lesquelles il voulait élever la sainte beauté de la pitié, de la bonté, de l'amour et la mâle religion de l'honneur* Alfred de Vigny a toujours été le poëtele plus penseur de ce siècle, et la direction de sa pensée, dont le stoïci>me avec l'incrédulité aux dogmes religieux f^t le fond, quoique plus accusée à la fin, n'a jamais varié.
Les Destinées sont le seul ouvrage achevé qu'Alfred de Vigny ait laissé après lui, et je l'ai publié, suivant sa volonté, sans en retrancher un vers, sans y ajouter ni une note ni une préface. Sa solitude avait vu naître bien d'autres œuvres ; j'ai eu dans les mains les dobris de quelques-unes de celles qu'il caressait, romans ou poèmes, disant comme André Chénier :
Rien n'est fait aujourd'hui, tout sera fait demain,
n'en abandonsant iaucone Bt' n'en ^nissaat aucune: Bcruptile (fartiste amoureux de k |>erfection, éédain ttcmt ensemble et appF^nskm dupubHc volgaire^ iaingueur secrète aussi; oar sa vie intime était, je l'ai dit, pteiBe d^fflBertime, et fl était liri-même blessé «aux «sources de la vie
Il avait projeté une suite à Éha, dont k conception était fort bèHe. Il avait rêvé bien d'autres poèmes ■: en verra dans ce volume des traces de ces rêves. Deux noirvelles clmstfllations du Doeteur noir devaient suivre la première. Il avdt entrepris im grand roman, les Français en É^ypte, dont Bonaparte était le béros, et une grande comédie en vers sur Regnard ; enfin, sur trois romans historiques commencés, il avait écrit quelques mois avant sa mort : « A brûier après moi. » Nul doute que ces œuvres, sUl av»it pu -ou vodhi les achever, n^eussent ajouté à sa gloire.
J'arrive à ce que j'appelte le JoumUldu Poète.
Alfred de Vigny me montrait quelquefois dans sa biblioi 'jè^ue de noiïd>reux petits cahiers cartonnés, où il ivait <i3puis longtemps jeté au ioiir le jour ses notes fjmûlières.
JOURNAL d'un .ROEXE 1^
ses^mei»mli>,^eS:ka^i)essiQns ciouraote& j&ur ks liof»i»es> sur les diaaesâurtoHt, ses pensées sur k ^/mmt sur Fart, la praofiiàre idée ideses eewres fakes oukUke.E^ quelques jpurs avant^sa/BQdi^iil me .dit : -s Vous trouverez peutêtre quelle chose là. » ai tcauvé.rkormne tout eutier« n a écrit ici pour lui-anèoie, non pas .sans couleur, et sans style, il ue pouvait, mais sans apprêt, avec une entière candeur. On.Fy surprend dans ^ parfaite ressemlxkiice dans, sa vive et haute originalité.!! y poursuit^ sans souci du public, sans témoin que sa conscience, un • monologue intime i^in d'intérêt. On>a, en général, bien jugé l'écrivain ; on a estimé le poëte à son pris ; mais rjiomme, si honc^é quUl soit, n'^st pas encore bien connu. Est-ce une entreprise téméraire .d\entr' ouvrir, en laissant lire dans :Son journal, la p^rte de ce religieux de la poésie et de i'act et de montrer ce qu'était au naturel Alfced de Vigny ?
Rien^ ou le sait, c'est phisintàreasant que ce genre de publication intime oîi l'on voit de tout près une figure d'écrivain célèbre xju'on n'a pu . guère qu'imaginer d après ses œuvres ou de stohes et inexactes biographies. L'intérêt est plus rare lorsqu'il s'agit d'un homme comme Alfred de Vigny, qui s'est retranché dans la solitude, connu
seulement de quelques élus de son cœur. « Personne, a dit M. Jules Sandeau n'a vécu dans sa familiarité, pas même lui. » L'observation, qui a fait sourire, tie manque pas de vérité. On peut l'accepter pour Alfred de Vigny malgré son tour épigrammatique. Ennemi de cette mêlée de relations banales si fréquentes de notre temps, comme des propos médiocres, indiscrets, vulgaires qu'elles engendrent, la familiarité avait pour lui quelque chose de trivial et presque d'ignoble par où elle le blessait. Ses amis ont connu le * charme et l'abandon spirituel de son intimité; mais il est vrai qu'en général il s'efaveloppait d'une haute réserve comme d'une armure d'acier poli contre les bas contacts des hommes, et je crois bien qu'il gardait encore son armure quand il était seul, pour se défendre de la familiarité de vulgaires pensées. Sa distinction manquait un peu de bonhomie ? Soit. S'il y avait quelque excès dans 3e goût du noble, dans ce respect de soi-même, il n'est pas à craindre que cette particularité de sa nature devienne contagieuse.
Ces notes révélatrices elles-mêmes ont gardé le grand air qui lui était naturel, l'attitude et l'altitude de l'homme.
1 Dans son discours à rAcadémie française, en réponse à M. Camilie Doucet.
Si on y cherche un intérêt anecdotique et commun, on ne l'y trouvera guère. Mais on n*y trouvera pas davantage d'attaque ou d'insinuation blessante contre personne, de ces flèches empoisonnées, traits de Parthe des mémoires posthumes. Il a pensé sans doute à M. Molé, quoiqu'il ne Fait pas nommé dans sa pièce /^s Oractes, pubhée depuis sa mort dans les Destinées ; mais il espérait bien publier ces poésies lui-même, et je me souviens qu'un jour il me disait : « J'ai félicité aujourd'hui M. Guizot du dernier volume de ses beaux Mémoires ; mais je l'ai félicité d'abord d'avoir noblement publié ses Mémoires de son vivant. » Le respect de soi-même a cela de bon qu'il nous maintient dans le respect d'autruî. Il écrivait dans une note du 31 décembre 1833 : « L'année est écoulée. Je n'ai pas écrit une ligne contre ma conscience ni contre aucun être vivant. » IL aurait pu signer cela chaque année de sa vie.
Ce qu'on recueillera dans ces mémoires de son imagination et de sa pensée, ce sont ses idées, ses vues sur toutes choses : philosophie, politique, littérature; ses doutes et ses convictions invariables, son esprit et son cœur, tout cela réfléchi dans ces notes éparses comme dans les morceaux brisés d'un pur miroir. Parmi ces fragments souvent exquis, il en est peu qui n'aient de la valeur, soit en eux-mêmes et
parles idées qu'ils expriment, soit par le joiir qu'ils jettent sur la physionomie du poëte. Ses réflexions, en général, sont moins remarquables par l'absolue justesse, qui peut en être sourent cœitestée, que par la haute et profonde originalité, k finesse pénétrante, la poétique couleur ; et toujours s'y révèlent son esprit délicat, même quand i] est un peu' chimérique, et son âme fière mais lendie, attristée mais douce, défiant© du ciel silencieux autant que de la terre bruyante, toujours excellente et toute pure.
Sauf quelques notes à peu près indispensables, je ne mêlerai à ces fragments intimes aucune réflexion : ils portent fin eux-mêmes leur meilleur commentaire, et l'avantage ■éventuel de souUgner par quelques remarques' critiques plus ou moiïfô ingénieuses la pensée du poëte ne vaudrait pas pour te lecteur le dommage de l'interrompre.
Qu'on ne se méprenne pas cependant. Ce n'est pas une oeuvre de lui que je donne, car alors jene^ne croirais pas permis d'y coudre nrèmie ce^ch^itre prélrannaire. Alfred dé Vigny a mîs^ le signet à rôBuvre: signéa desott^ nom après le volame des DestinéêBf et, poorobéir à ses intentions fop-
LmeUem^t^primées, demême qu'il n'a voulu sur sa tombe d'auU^ éloquence que les larmes des cœurs fidèles, aucune prélace, aiiean^ élude de critique littéraire me s'instaUeea
pour prendre ôa mesure en. tête des œuvrea qu'il a destinées à la publicité. Aussi bien cette mesure^ la plupart du temps, est celle de^la UmiveUlance ou delà valeur du critique plutôt (pie ceUa de la taille dêi If auteur, et la postérité, en présence de l'écrivain, pp^d bien ses mesures toute seule. Mais itti, je le répète, ce n'est pas un ouvrag^ d'Alfred det Vigpy qjyie je publie , c'est mxms et beaucoup plusw Sauf quel(t(ues vers ajoutés à la fin de ce volume et qu'il eût réikis sans, doute à seSi poésies, s'il eût pu les revoir, c'est lui-même que je donne, c'est lui se parlant à lui-même et ner faisant pas œuvre d'auteur.
C'est pour, le faire mieux connaître, autant dire m&ox ^àmev, que j'expose^au jour, sous ma responsabilité, devant ma conscience et devant lui qui me voit peut-être,, ces fragments significatifs de cette sorte de mémoires de sa vie méditative. II. m'a semblé qu'il ne m'avait {Mtô interdit d'y puiser avec dis^étioa dans l'intérêt des lettres et de sa pure renommée, < puisqu'il me disait : a Vous trouverez cpielquedïOiselJuji
Sif c(»UK :je l'espèrev on sent dans ces pa^s non-seulement un des poètes les plus rares, mais ua des. bommes les meilleurs de ce pays, d'une élévation que rehausse son scepticisme même ; — il écrivait : « L'honneur, c'est la
poésie du devoir » et, de celte pensée exquise, il faisait la devise de sa vie ; — si Ton y est touché d'une sensibilité qui n'était pas seulement Imaginative et intellectuelle : on lira le récit émouvant de la mort de sa mère, moment de détresse où il fut visité par les espérances religieuses; si Ton y sent une bonté aimante qui lui faisait noter comme bonheurs à lui arrivés des choses heureuses survenues à ses amis, j'aurai publié quelque chose de plus rare qu'un poëme ou un roman inédit d'Alfred de Vigny, j'aurai montré Alfred de Vigny.
Au surplus, j'ai déjà mieux qu'une espérance. Ces fragments, avant d'être réunis ici, ont pour la plupart déjà vu le jour ou au moins le demi-jour dans une Revue. Des journaux en ont reproduit quelque chose. Et ce qu'on en a pu lire a causé une vive sensation. Je le savais bien, ô noble poète I que tu paraîtrais plus grand à ceux qui approcheraient de toi ; j'avais le sentiment, cher et paternel ami, qu'en publiant ces notes frustes et pourtant si éloquentes, j'arrachais à la tombe quelque chose de ton génie, et, mieux encore, je frisais revenir comme l'ombre de ta belle Âme I
. LE COMBAT INTELLECTUEL. — Dieu a jeté — c'est ma croyance — la terre au milieu de l'air et de même l'homme au milieu de là destinée. La destinée l'enveloppe et l'emporte vers le but toujours voilé. — Le vulgaire est entraîné, les grands caractères sont ceux qui luttent. — Il y en a peu qui aient combattu toute leur vie ; lorsqu'ils se sont laissé emporter par le courant, ces nageurs ont été noyés. — Ainsi, Bonaparte s'affaiblissait en Russie, il était malade et ne luttait plus, la destinée Ta submergé. — Caton fut son maître jusqu'à la fin. — Le fort fait ses événements, le faible subit ceux que la destinée lui impose, — Une distraction entraîne sa perte quelquefois, il faut qu'il surveille toujours sa vie : rare qualité.
La seule faculté que j'estime en moi est mon besoin éternel d'organisation. A peine une idée m'est venue, je lui donne dans la même minute sa forme et sa composi- 4Îon, son organisation tomplète.
MA VIE A DEUX CENTS ANS. — Uimaginatiou nous vieillit, et souvent il semble qu'on ait vu plus de temps en Rêvant que dans sa vie.
Des empires détruits, des femmes désirées, aimées, des passions usées, des talents acquis et perdus, des famUles oubliées, ahl combien j'ai vécu! N'y a-t-il pas deux cents ^ns que cela est ainsi î — Revue de ma vie entière-
ÉLÉVATION. — Comme le petit Poucet, en partant, rerapUt sa main de grains de mil et les jeta sur sa route, nous partons et Dieu nous rempUt la main de jours dont le nombre est compté, nous les semons sur notre route ^vec insouciance et sans nous effrayer d'en voir diminuer
nombre.
^ PASSAGE DE ME R. - Un bcau vaisscau partit de Brest
H(Mnaied'â!çrà,ijiLu; .
ArriyésàlaiaiiB-i:. saga luidit:i(]t-5^^... : .
j'ai ordre de d'(e^- r^ - .
matelots fanoer bt.
fusiller.*
is la crainte des loland, une de pâtre, essayées,
kit à vingt ans.
and qu'un vers,
-ert.
ait les symptômes
Loe ancre se
Deux foi> 'r, ,,.. * souffert en Silence
Et deox iji nie coucher pour
gravit une montagne et, de là, voit au loin le soleil et le jour, tandis que la nuit est à ses pieds : ainsi le poëte voit un soleil, un inonde sublime et jette, des cris d extase sur ce monde délivré, tandis que les hommes sont plongés dans la nuit.