‹ Journal d'un poète, recueilli et pub. sur des notes intimes d'Alfred de VignyChapitre 3 sur 51 · VERS ÉCRITS SUR LE MORE DE VENISE DONNÉ A MADAME DORVAL · texte numérisé non relu

VERS ÉCRITS SUR LE MORE DE VENISE DONNÉ A MADAME DORVAL

Quel fut jadis Shakspeare? — On ne répondra pas. Ce livre est à mes yeux Tombre d'un de ses pas. Rien de plus. — Je le fis en cherchant sur sa trace Quel fantôme il suivait de ceux que Thomme embrasse, Gloire, — fortune — amour, — pouvoir ou volupté!

Rien ne trahit son cœur, hormis une beauté Qui toujours passe en pleurs parmi d'autres figures Gomme un pâle rayon dans les forêts obscures. Triste, simple et terrible, ainsi que vous passez. Le dédain sur la bouche et vos grands yeux baissés.

La réputation n'a qu'une bonne chose, c'est qu'elle permet d'avoir confiance en soi et de dire hautement sa pinsée entière.

Étant malade aujourd'hui, j'ai brûlé, dans la crainte des éditeurs posthumes : une tragédie de. Roland, une de Julien V Apostat, et une d'Antoine et Cléopâtre, essayées, griffonnées, manquées par hioi de dix-huit à vingt ans.

11 n'y avait de supportable dans Roland qu'un vers, sur Jésus-Christ :

Fils exilé du ciel, tu souffris au désert.

Je sors d'une longue maladie qui avait les symptômes du choléra.

Je suis* étonné de n'être pas mort. J'ai souffert en silence des douleurs horribles, je croyais bien me coucher pour mourir.

Mon sursis est prolongé, à ce qu'il me semble.

La deuxième consultation sur le suicide. Elle renfermera tous les genres de suicide et des exemples de toutes leurs causes analysées profondément.

Là, j'émettrai toutes mes idées sur la vie. Elles sont consolantes par le désespoir même.

11 est bon et salutaire de n'avoir aucune espérance.

L'espérance est la plus grande de nos folies.

Gela bie» compris, tout œ qui arrive d'heureux surprend.

Dans cette prison nommée la vie, d*où nous partons les uns après les autres pour aller à la mort, il ne faut compter sur aucune promenade, ni aucune fleur. Dès lors, le moindre bouquet, la plus petite feuille, réjouit la vue et le cœur, on en sait gré à la puissance qui a permis qu'elle se rencontrât sous vos pas.

Il est vrai que vous ne savez pas pourquoi vous êtes prisonnier et de quoi puni ; mais vous savez à n'en pas douter quelle sera votre peine : souffrance en prison, mort après.

Ne pensez pas au juge, ni au procès que vous ignorerez miujours , mais seulement à remercier le geôlier inconnu qui vous permet souvent des joies dignes du ciel.

Tel est rapwça de Tordonnance qui terminera la deuxième consultation du Docteur noir, *

* Steïïo n'éloit pas encore achevé et déjà le poëte songeait à une deuxième consultaiion du D^ct&ur noir. L'ouvrage, comme on sait. ii*a pas vu le jour. Le poëte, retenu par un rare scrupule, a craint le danger de celte consultation où on eût pu voir une sorte de jusliiication du suicide. (L. R.)

JOURNAL d'dX POETE 31

POUR LA DEUXIÈME CONSULTATION. — Tous Ics Crimes et les vices viennent de fedblesse.

Us ne méritent donc que là pitié I

Je reviens à l'idée de la deaxième consultation. Voici la vie humaine.

Je me figure une foule d'hommes, de femmes et d'enfants, saisis dans un sommeil profond. Ils se réveillent emprisonnés. Us s'accoutument à leur prison et, s'y font de petits jardins. Peu à peu, ils s'aperçoivent qu'on les enlève les uns après les autres pour toujours. Us ne savent ni pourquoi ils sont en prison, ni où on les conduit après et ils savent qu'ils ne le sauront jamais.

Cependant, il y en a parmi eux qui ne cessent de se quereller pour savoir l'histoire de leur procès, et il y en a qui en inventent les pièces ; d'autres qui racontent ce qu'ils^ deviennent après la prison^ sans le savoir.

Ne sont-ils pas fous?

11 est certain que le maître de U priBon, k goimmeur,. nous eût fait savoir, s'il l'eût voultt, et natrc procès et notre arrêt.

Puisqu'il ne l'a pas voulu fet ne le voudra jamais, contentons-nous de le remercier des logements plus ou moins bons qu'il nous donne, et, puisque nous ne pouvons nous soustraire à la misère commune, ne la rendons pas double

par des querelles sans fin. Nous ne sommes pas sûrs de tout savoir au sortir du cachot, mais sûrs de ne rien savoir dedans.

Que Dieu est bon, quel geôlier adorable, qui sème laat de fleurs qu'il y en a dans le préau de notre prison ! Il \ en a (le croirait-on ?) à qui la prison devient si chère, qu*iU craignent d'en être délivrés! Quelle est donc cette miséricorde admirable et consolante qui nous rend la punition si douce? Car nulle nation n'a douté que nous ne fussions punis — on ne sait de quoi.

Il faut surtout anéantir l'espérance dans le cœur de l'homme.

Un désespoir paisible, sans convulsions de colère et sans reproches au ciel est la sagesse même.

Dès lors, j'accepte avec reconnaissance tous les jours de plaisir, tous les jours même qui ne m'apportent pas un malheur ou un chagrin.

On a de la peine à s'imaginer que Robespierre ait été

un enfant, porté par sa bonne, à qui sa mère ait souri et dont on ait dit : « Le beau petit garçon ! »

J'ai dans la tête une ligne droite. — Une fois que j'ai lancé sur ce chemin de fer une idée quelconque, elle le suit jusqu'au bout malgré moi. Et pendant que j'agis et parle.

20 ma'i. — J'ai achevé de corriger moi-même, et moi seul^ les épreuves de la première édition de Stella,

Celte édition vaudra mieux que le manuscrit que je brûlerai un de ces jours, et que je conserve encore je ne sais pourquoi. En cas peut-être qu'un de mes amis me le demande.

ORGANISATION BIZARRE. — Ma této, pour coucevoir et retenir les idées positives, est forcée de les jeter dans le domaine de l'imagination, et j'ai un tel besoin de créer qu'il me faut dire en allant pas à pas : Si telle science ou telle théorie pratique n'existait pas, comment Ja formerais-je? Alors le but, puis l'ensemble, puis les détaib m'apparaissent, et je vois et je retiens pour toujours.

Et comment faire autrement pour tomber d'Éloa à la théorie d'infanterie?

âLi^RE^ &£ VIGNY

. 9 DÉCEMBRE. — Achevé de revoir les dernières épreuves de Cinq-Mars.

Ce qui fait roriginalité de ce livre, c'est que tout y a Tair roman et que tout y est histoire. — Mais c'est un tour de force de composition dont on ne sait pas gré et qui, tout en rendant la lecture de l'histoire plus attachante par le jeu des passions, la fait suspecter de fausseté et quelquefois la fausse en effet.

LUNDI 6 NOVEMBRE. — Voir ost tout et tout pour moi. Un seul coup d'œil me révèle un pays et je crois deviner sur le visage, une âme. — Aujourd'hui, à onze heures, l'oncle de ma femme, M. le colonel Hamilton Bunbury, m'a présenté à sir Walter Scott qu'il connaissait. Dans un appartement de l'hôtel de Windsor, au second, au fond de la cour, j'ai trouvé l'illustre Écossais. En entrant dans son cabinet, j'ai vu un vieillard tout aufrc que ne l'ont re-

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