‹ Journal d'un poète, recueilli et pub. sur des notes intimes d'Alfred de VignyChapitre 34 sur 51 · LE RUS SB · texte numérisé non relu

LE RUS SB

Une jeune personne française, à un grand bal, est suivie d'un officier russe qui, dit-on, doit Tépouser.

Je lui dis : « vous fille, française, fille noble, fille libre et citoyenne du pays où F on regarde en face, prenez ^arde, n'épousez pas ce jeune homme.

» Ici, il a Tair fier et libre parce qu il respire l'air de France. Mais vous ne savez pas ce qui fait qu'il tient sa tête haute et ce qui fait la raideur de son cou : c'est le collier de fer, le collier invisible qu'A porte toujours. A ce collier s'attache une chaîne dont le premier anneau est Saint-Pétersbourg. — A chaque pas qu'il fait, il sent le collier qui le coupe et entend la chaîne qui grince et tremble comme celle d'un pont suspendu. — De temps en temps, une main violente tire la cteâne, sitôt qu'il respire l'air libre avec trop de bonheur, . et la chaîne le icansporte-suff une terre esclave ou le ramène dans les glaçons s'agenouiller devant le maître, là, on ouvre ses lettres, on lui demande compte de ses paroles, de ses regards, de ses amitiés. S'il a ri une fois, s'il a été distrait un autre jour, on le rase, on lui ôte son nom, on lui donne un numéro, on l'envoie aux mines; ses frères peuvent hériter de ses biens (si l'empereur le permet).

JOURIYAL d'un POETE 259

Ses fils et sa femme passent devant ces mines ou devant le régiment où il est soldat et ne le reconnaissent pas; si l'un d'eux soufarait en le ?oyant, il serait perdu. »

L^oaauB*

Les églises du Christ jour et nuit sont ouvertes ; Mais les piliers sont seuls, les stalles sont désertes. Le marbre bleu des morts est bumide, et chez nous Personne ne sait plus Tessuyer des genoux.

L'étranger n'y vient voir que les lignes du cintre; Les tableaux des martyrs n'ont devant eux qu'un peintre Qui, debout, Pœil en flamme et la main sur le cœur, Âdore saintement la forme et la couleur; Et l'Église sans foi, ce triste corps de pierre Qui dans l'autre âge avait pour âme la prière, L^Église est bien heureuse encore qu'aujourd'hui Les lévites de l'art viennent prier pour lui.

LES PLAlfTISS.

Qu'un certain nombre de plantes avortent dans léur germe, qu'importe! La nature lait germer, grandir et

260 ALFRED DE VIGNT

multiplier Tespèce. Ainsi, qu'un certain nombre d'êtres, par Tabus de la liberté, s'arrêtent dans leur voie .ou s'en détournent, que résulte-t-il de là? Ils languissent dans un état inférieur, ils desœndent au lieu de s'élever; mais, là où ils sont, ils demeurent soumis aux lois universelles qui régissent le tout. Ils se sont rapprochés des êtres organiques, ils en subissent la condition sans jamais réussir à étouffer en eux les instincts supérieurs opposés à ceux de la brute, d'où iiaît le sentiment de leur dégradation. — Le désordre n'est que dans l'individu, il n'est point dans l'ensemble des choses. 1^5 natur^^ subsistent inaltérables.

Page 1