‹ Journal d'un poète, recueilli et pub. sur des notes intimes d'Alfred de VignyChapitre 41 sur 51 · SATAN SAUVÉ · texte numérisé non relu

SATAN SAUVÉ

PREMIER CHANT. — l'enfbr. — Ce fleitti l'&aSsT de la pensée. Les âmes immortelles se souriemieiit àusë la solitude et la nuit. Elles n'oat pas la distaacfiioii et la joie d*agir. Le souvenir de la vie, le regret de n'avoir pas saisi et fixé la jouissance qu'ils aimaient, la douleur de na pouvoir comprendre l'éternité, problème auquel ils sont attachés, étaient le supplice des imes damnées et des anges déchus. La pensée étemelle est un feu dévorant ; elle roule, elle vole, et son aile en vain parcourt l'univers,

* Un des projets les plus longtemps caressés par Alfred de Vigny, c'était de donner une suite à Éha, Il demi longtemps porté l'idée de ce poëme ; il en avait, à différents intervalles, esquissé et remanié te plan, écrit des vers. La prasée en était neuve et aussi belle que celle qui mmH inspiré la prenûto conception d'Éloa, Uange femme, Tange de pitié, née d'ufte larme divine. Il s'agissait de tirer cet. ange déchu, de l'enfer, de sauver cette touchante damnée, la moins criminelle, la plus sympathique à coup sûr que l'enfer eût jamais reçue. Et le poète avait imaginé de sauver Satan lui-même par la grâce d'Éloa, d'abolir l'enfer par la vertu toute-puissante de l'amoup j et de la pitié. Quel dommage quMI n'ait point exécuté le poème r:vi' ! Voici b premier plan qn'il avait conçu et où se mêlent déjà quelques beaux vers : disjecli meinbra poclœ, (L. H.)

elle ne quitte pas Tàme qu^elle travaille, qu'elle labourecomme un champ trop fécond. En vain Tàme se débat contre elle; la lutte redouble* k douleur. La pensée la poursuit, la dompte et la fait pousser de longs soupirs.

CHŒUR DEs' r ÉPROUVÉS

Rendez-nous, rendez-nous nos faibles corps d'argile^ Le cœur qui souffrit tant et tout l'être fragile ; Frappez le corps, blessez le cœur, versez le sang, Et nous souffrirons moins qu'au séjour languissant Où râme en face d'elle est seule et délaissée ; Car le malheur, c'est la pensée!

Ëloa n'avait pas parlé depuis sa chute. Elle était restéeinunobiie^ posée dans l'ombre éternelle comme une pierre précieuse qui jette des rayons. La nuit était moins profonde depuis sa venue. Les Esprits p^^saient et repassaient prèsd'elle pour se voir entre eux à la lumière de sa beauté^ et leur désespoir sîapaia^. Uq( pouvoir supérieur empêchait Satan de s'appsocher d!d]0«. Q r^àdait autour d'elle comme un loup autour d'une brebis enfermée dans una maison de verre. Le loup voit bien la lumière éclairersa

Victime, mais il ne sait pas ce qui l'empêche d'y toucher. De temps en temps, il poussait des imprécations et se réjouissait des malheurs de l'homme :

La terre est malheureuse et gémit suspendue, Entre le Mattre et moi partageant Tétenduc, Elle suit en pleurant un chemin douloureux.

C^est l'éternel théâtre où nous luttons tous deux ; Tous les vœux élevés à la voûte immortelle, Encens inaccepté, tombent en pleurs sur elle. 11 ne lui vient d'en haut que la foudre et l'horreur. Quand son Dieu lui parla, ce fut de sa fureur; Lui-même, tout heureux qu'il est et qu'il se nomme, Je Tentendis gémir, devenu Fils de Thomme, Car rien n'est descendu sur ce monde odieux Qui ne fût teint de sang en retournant aux cieux!

Chaque fois qu'il arrivait des damnés en enfer, Éloa pleurait. Un jour que ses larmes coulaient ainsi, l'ange maudit la regarde; il n'a plus de bonheur à faire le mal. Elle le voit, lui parle : il pleure. Éloa sourit et élève son doigt vers le ciel, geste que Ton n'ose jamais faire dans les enfers.

Qu'as- tu? dit Satan. Qu'arrive-t-il ? Tu souris I — Entends^tu ? entends-tu le bruit des mondes qu éclatent et tombent en poussière? Les temps sont finis. Tu es sauvé.

Elle le prend par la main, et les voûtes de l'enfer s'ouvrent pour les laisser passer.

DEUXIÈME CHANT. — LA FIN DU MONDE. — IlS vÔient

en passant tous les mondes s'abîmer.

TROISIÈME CHANT. — LE CIEL. — Dieu avait tout jugé du regard quand ils arrivèrent. Les anges étaient * assis. Une place était vacante parmi eux : c'était la première.

Une voix ineffable prononça ces mots :

— Tu as été puni pendant le temps; tu as assez souffert, puisque tu fus l'ange du mal. Tu as aimé une fois : entre dans mon éternité. Le m^l n'existe plus.

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