SUR HÉLÉNA
Un livre tel que je le conçois doit être composé, sculpté,
1 Poëme de la jeunesse de Fauteur et qu'il fit disparaître de sesœuvres. (L. R.)
278 ALFR-D DE VIGNY
posé, tailléy fini et limé, et poli cûmme une statae de marbre de Paros.
Sur son piédestal, tous ses membres doiveat être dessinés purement, mesurés dans de justes proportions ; il faut qu'on les trouve aussi purs de forme en profil qu'en face.
Une fois exposé en cet éiat sur le piédestal, le groupe ou la statue doit conserver pour toujours chaque pli de son manteau invariablement sculpté.
On n'y doit rien changer.
Le public ne permet pas qu'on lui raconte la même histoire avec deux dénoûments différents d'un même drame.
Les auteurs ont eu souvent la faiblesse de se laisser reprendre par une sorte de tendresse paternelle pour leurs essais d'adolescence, il en est résulté un amas de fatras | disposé sans goût et sans ordre. Au milieu de ces brous sailles, le lecteur ne se donne plus la peine de choisir. Pourquoi travaillerait-il à épurer ce que l'auteur n'a pas su épurer et filtrer lui-même ? 11 jette tout aux vents.
Héléna est un essai fait à dix-neuf ans. — Il a un vice fondamental, c'est l'action du poëme.
Une jeune fille des îles Ioniennes a été violée par les 1 soldats turcs.
Son amant, qui l'ignore, la conduit à bord d'un vaisseau | grec qu'il commaade et mène délivrer Alhènes. Il la voit mélancolique et souhaitant la mort. Lui qin ne {
JOUaNlL d'oîî POETE 11%
voit et m désire que la victùir£sûus les yeux de sa fiancée, il lui* parle de la Grèce et la lui montre dans le lointain en traversant les Cyclades.
Elle voit une autre Grèce et ses ruines et ses tomljeaux. On attaque Athènes en débarquant. Une église renferme les restes de la garnison turque réfugiée ; Héléna voit ces Turcs qui vont être écrasés et s'élance en criant :
— Je meurs ici !
— Sans ton époux?
— Mes époux, les voici, dit-elle. — Je meurs. Mon âme est vierge encore.
Voilà le mot de Ténigme.
Son amant (Mora , nom mal choisi et au hasard, sans étude assez attentive des Botzaris, Canaris, etc., etc.) son amant est trop imf en attribuant sa tristesse au regret seul qu'elle a d'avoir quitté sa famîUepour le suivre. — Il n'ouvre les yeux qu'au moment de son aveu public et désespéré.
Le lendemain, au clair de lune, il va gémir sur sa cendre dans les ruines, invoque Héléna et promet de passer sa vie à pleurer sur cette cendre.
Cependant, il se console dans un coin en réfléchissant et dit à son ombre qu'il hésiterait à la ressusciter, s'il en avait le pouvoir, et qu'il l'aime mieux morte et à Tétat de fantôme et de souvenir; qye leur amour sans homieur €ât élé tièsHPfifâidi ^ £ort trottblé, 6t ooificl^
Va, j'aime mieu& ta cendre encor qu'un tel bonheur.
C'est une aventure souillée par le fond même du sujet, et je remarquai après la publication que les personnes qui m*en parlaient avec le plus d'enchantement et qui appréciaient le mieux ce qu'il y avait là de digne de la grande cause grecque, ne prenaient aucun intérêt ni à l'héroïne cosaquée, comme il était trop d'usage de le dire après l'avoir souffert dans les deux invasions , ni surtout à l'amoureux refroidi par la découverte Fâcheuse du dénoûment.
Refaire une autre aventure avec les mêmes personnages était une absurde et impossible tentative. — Moimême, j'étais saisi de dégoût et d'ennui seulement en reh'sant cet essai, et la conclusion de mon examen de moi-même fut de retrancher le poëme entier de mes œuvres ; je le fis, et fis bien.
Aujourd'hui, mon avis est encore le même.
Des fragments seuls, avec leur dai^, pourraient être imprimés avec quelques autres vers, écrits à différentes époques. Un petit volume un jour peut-être, intitulé quelque chose comme Fantaisies oubliées ^.
* Je m'empare de ce mot d'Alfred de Vigny, je réunis ici quelques-unes de ses fantaisies oubKées, quelques stances, quelques