‹ Journal d'un prêtre Lorrain, pendant la Révolution (1791-1799);Chapitre 117 sur 148 · L'abbé Voinier · texte numérisé non relu

L'abbé Voinier

ville. Il me proposa de retourner du côté d'Eichslatt, dans un pèlerinage où il était demeuré. Mais, fatigué et rebuté de voyager, je ne pus m'y résoudre. Il me laissa donc et partit, me disant qu'il allait faire un tour, et que, s'il trouvait une place pour lui et une pour moi, il reviendrait chercher son sac et qu'il m'emmènerait avec lui. Comme il m'avait dit qu'il reviendrait au bout de quinze jours, j'attendis tranquillement quinze jours, même trois semaines, mais voyant, qu'au bout d'un mois, de six semaines, je n'en recevais point de nouvelles, je commençai à craindre qu'il ne fût malade, ou qu'il ne lui fût arrivé quelque autre accident. Je fus dans cette inquiétude encore environ quinze jours.

Enfin, deux mois après son départ, je reçus sa première lettre qui avait été beaucoup retardée. Il me faisait le détail de son voyage et m'annonçait qu'il était dans le Tyrol, à soixante lieues de Constance, chez un vénérable curé vicaire épiscopal du diocèse de Coire, chez qui il était très bien, et m'invitait à venir le rejoindre, parce qu'il m'avait trouvé une place chez les RR. PP. capucins du même lieu. Nous étions alors au mois de novembre. Les montagnes du Tj'rol étaient couvertes de neige. L'entrée en ce pays n'était pas permise. Il fallait aller par des chemins

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dérobés très difficiles et faire ces chemins à pied et tout seul. Tous ces obstacles m'effrayèrent et, malgré le désir que j'avais d'être réuni à lui et de profiter de la trouvaille qu'il avait faite, je lui répondis que je ne pouvais pas entreprendre un pareil voyage.

Il me récrivit, me pressa de nouveau, et me dit que je pouvais prendre un compagnon avec moi; qu'il espérait qu'il trouverait encore quelque chose pour lui. Je ne pus encore me déterminer à faire l'entreprise; je lui dis seulement d'entretenir les personnes qui me voulaient du bien dans leurs bonnes dispositions à mon égard, et que, lorsque la saison le permettrait, je tâcherais d'aller profiter de leur bonne volonté. Il m'écrivait souvent et me pressait toujours, et je lui répondais toujours à peu près la même chose.

D'un autre côté, je recevais des nouvelles des religieuses d'Eichstâttqui, sur ce que je leur avais écrit que je m'ennuyais à Constance, m'invitaient à revenir, disant que toutes mes connaissances me verraient avec plaisir. J'étais partagé : j'aurais voulu être avec mon ami; j'aurais voulu être à Eichstâtt. Je ne savais de quel côté aller. Je communiquai le tout à Monseigneur, qui me dit : « Où voulez-vous aller? Restez ici puisque vous y êtes. Si nous pouvons rentrer, vous êtes bien

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plus près. Et d'ailleurs vous pouvez plus facilement avoir des nouvelles. » Ces raisons me déterminèrent à rester, un peu malgré moi, mais enfin je restai, et j'entretins toujours commerce de lettres avec mon supérieur, et avec les personnes d'Eichstâtt.

J'avais pour compagnon de chambre M. Gobert, qui avait été mon compagnon de voyage en Pologne, avec lequel je m'accordai fort bien. Nous achetâmes du bois, qui est fort cher à Constance, pour chauffer un gros poêle de terre qui était dans notre chambre, et qui la rendait fort bonne en hiver. Nous allions l'un et l'autre manger à la table commune qui était près de la maison oii nous étions logés. Comme M. Guillot partit pour se charger d'une éducation qui lui avait été proposée, il vint un autre curé occuper sa chambre. Ce Monsieur nous demanda de venir se chauffer dans notre chambre, en payant sa part de la dépense pour le bois. Nous y consentîmes et ainsi les frais diminuèrent, et même encore plus dans la suite, par l'arrivée d'un chanoine qui logea dans la chambre de M. le curé, qui nous demanda la même grâce, et à qui nous l'accordâmes aux mêmes conditions.

Cette table commune à laquelle nous allions avait été dressée et entretenue par les soins chari-

tables de Monseigneur l'archevêque de Paris', qui avait chargé M. Leriche, son secrétaire, d'y admettre tous les prêtres qui le demanderaient, pourvu qu'ils fussent munis de bons témoignages et pour le prix de quinze kreutzers pour le dîner et pour le souper, c'est-à-dire entre dix et onze sols de France. C'était un curé qui était chef de cuisine. Il avait sous lui plusieurs prêtres et un laïque, aussi un simple tonsuré. Ces deux derniers faisaient les gros ouvrages ; les autres servaient à éplucher les légumes, à scier le bois, à servir les tables. L'ordinaire était, à dîner, une soupe, du bouilli, des légumes et du pain; à souper, une soupe, des légumes et du pain. On servait tout cela dans de grands plats, et profonds parce qu'on ne servait qu'un de ces plats pour six qui composaient la même table. L'accommodage n'était pas délicat; mais cependant il était bon et on y mangeait de fort bon appétit. Je ne parle pas de la boisson, qui était de l'eau de Constance, qui n'est pas bonne, selon les médecins même, qui conseillaient Aj mêler ou un peu de vinaigre ou un peu de vin.

Nous n'étions d'abord qu'environ trente-quatre à cette table. Mais elle augmenta bientôt, jusqu'au

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