L'ALLEMAGNE. = LA POLOGNE. = LA BOHÈME
LORSQUE j'étais en France, je m'étais formé de l'empire d'Allemagne une idée bien fausse; je regardais ce pays comme barbare, mauvais et inculte. Je m'imaginais en conséquence que tous les hommes qui l'habitaient tenaient de la nature du climat et qu'il n'était guère possible de vivre parmi eux. Mais dès que je fus entré dans ce pa3's je me vis bien obligé de changer d'idée. Je vis des terres fertiles, des hommes laborieux, plus riches dans les campagnes, mieux montés, mieux nourris que nos paysans. J'y trouvai des hommes de bon cœur, compatissants, charitables. Il est vrai que le paj'^s des Ardennes, par lequel j'entrai, est inculte en partie; mais on n'y manque de rien et le produit de ce pays est excellent.
C'est là aussi que je commençai à éprouver que
la langue allemande, quoique dure à prononcer, ne mettait cependant point de dureté dans le cœur, et que l'on était aussi bon que partout ailleurs, et peut-être davantage. Ce que j'ai vu là, je l'ai trouvé dans tous les pays que j'ai parcourus. Partout j'ai trouvé des hommes amis de l'humanité et portés à la soulager. J'ai trouvé quelqu'autre pays inculte, comme une partie de la Westphalie, de la Saxe, etc., mais tout le reste bien cultivé, et produisant en abondance.
Il y a beaucoup de protestants en Allemagne. Eh bien! il y a encore parmi eux des âmes charitables. Outre ce que j'en ai rapporté, je me rappelle un trait qui mérite d'avoir ici sa place : dans une petite ville, nous nous trouvâmes tant de monde dans une auberge, qu'il n'était pas possible d'y loger tous. Un des Messieurs Varin alla faire un tour, et, par hasard, il entra dans la maison d'un ministre protestant qui tenait la place du premier ministre, qui était absent, et lui demanda s'il ne pourrait pas nous loger chez lui. Ce ministre lui fit politesse et lui répondit que nous pouvions venir loger chez lui, qu'il ferait ce qu'il pourrait. Nous y allâmes sur le dire de M. Varin après que nous eûmes soupe à l'auberge. Ce ministre nous reçut bien, voulait nous donner à souper. Nous le remerciâmes. Il fallut cependant
recevoir un verre de bière et des fruits. Il nous régala ensuite de musique, faisant toucher du clavecin à un petit garçon, son fils. Sa femme et sa grande fille se tenaient à un coin de la chambre, n'osant nous approcher. Quand il fut temps de nous coucher, il leur parla. Elles apportèrent de la bonne paille fraîche qu'elles étendirent dans leur belle chambre, la couvrirent de draps bien blancs, d'oreillers, de couvertures, ensuite se retirèrent en nous saluant très honnêtement. Le ministre lit de même. Nous nous couchâmes et nous dormîmes fort bien. Le lendemain matin, il fît préparer le café, dont nous le remerciâmes. II fit porter nos paquets jusqu'à la voiture que nous avions trouvée et nous fit toute sorte de bons souhaits en nous quittant. On pourrait rapporter quantité d'autres traits qui prouveraient que, parmi ces gens-là même, plusieurs ont un très bon cœur.
En Allemagne, le seigle est beaucoup plus commun que le froment. Dans certains pays, le pain de seigle n'est pas bien fait, mais partout ailleurs il est très bon, plus salutaire même que le pain de froment parce qu'il rafraîchit, et est fort savoureux. J'y suis tellement fait que je le préfère. Peu de pays en Allemagne où il y ait des vignes, ce qui fait que le vin y est rare et cher.
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Mais on a pour boisson de la bière qui est bonne en beaucoup d'endroits. On ne boit du vin que chez les riches, ou dans les auberges. On mange ordinairement peu de pain, beaucoup de viande, légumes, pâtes, peu ou point de fruits et généralement point de dessert. J'ai mangé de la bouillie de farine d'avoine que j'ai trouvée fort bonne, et qui m'a guéri d'une infirmité fort longue et fort gênante. On y prend beaucoup de café. Les pauvres le mêlent avec de l'orge, des carottes, de la chicorée desséchée, et très peu de sucre, et on le prend deux, trois fois le jour dans certains pays. Les riches le prennent au moins aussi bon qu'en France, et, ordinairement, il leur coûte à peu près autant.
Quant à la manière de s'habiller elle est à peu près la même pour les hommes, excepté que l'usage en Allemagne est de porter un manteau sur ses habits. Dans certains pays, les femmes portent des voiles comme les religieuses à l'église. Dans d'autres, elles se coiffent de bonnets souvent fort riches et portent des habits galonnés. Dans d'autres, elles ont toutes les modes de France et les suivent, cependant décemment.
J'ai vu en Allemagne beaucoup d'extérieur de religion, beaucoup de pèlerinages, beaucoup de confessions, de communions, de bénédictions.
d'expositions, de processions fréquentes, des quarante heures plusieurs fois l'année. Le chapelet en public dans toutes les églises, à une messe le matin, quelquefois même encore sur le soir. Beaucoup de personnes aux enterrements, les cimetières bien entretenus, des croix sur toutes les fosses. Dans certains pays, ils tiennent les fosses plus hautes que le reste. Aux grandes fêtes pendant l'année, ils ont soin de relever ces fosses et de les orner de fleurs.
Les églises sont généralement fort décorées, quelquefois un peu trop, mais bien bâties, belles, beaucoup plus riches que les nôtres en calices, en ciboires, en ostensoirs, tous dorés ou presque tous. Presque point d'églises qui n'aient calice ordinaire et d'autres pour les grandes fêtes et souvent en grand nombre. Partout des orgues et de la musique, dans les campagnes comme dans les villes; mais les sonneries ne sont pas si belles, ni si d'accord qu'elles étaient chez nous. Il y a dans les églises des corps entiers de saints et de saintes richement habillés, qui sont dans des chasses sur' les autels et que l'on découvre aux jours de grandes fêtes. J'en ai vu jusqu'à six ou sept dans une même église. Il y a à Eichstiitt, dans la
1, Il faul sans doute lire : sous les autels.
cathédrale, un ostensoir très renommé pour sa richesse et sa beauté.
Cette cathédrale n'est pas bien grande, et d'ailleurs elle est enfoncée. Mais il y a une belle chapelle de saint Willibald, son premier évêque. Ses reliques y reposent. On y montre encore sa crosse, qui est à peu près comme une béquille.
Dans l'archevêché de Trêves, MM. les vicaires sont tout ensemble vicaires , chantres , sacristains, sonneurs et maîtres d'école. Il faut qu'ils préparent tout à MM. les curés, qu'ils les aident à s'habiller à la sacristie, qu'ils fassent balaj'^er l'église, qu'ils la parent, etc. Mais cela n'est point ailleurs. Les prêtres sont habillés comme nous. Ils ne sortent point sans manteaux, mais ils ne sont point si astreints à la soutane que nous. Ils ont des bonnets carrés, mais fort aplatis, et des houppes toutes petites. Généralement point de frisure et presque point de poudre dans toute l'Allemagne.
En Pologne, du moins dans cette partie où j'ai été, les choses sont un peu différentes. Dans les grandes villes, les églises sont généralement bien bâties et belles. Mais, dans les campagnes, il y en a plusieurs qui ne sont qu'en bois, et d'autres qui sont trop petites, car MM. les curés, en Pologne, en Bohême, en Allemagne, ont
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presque tous, deux, trois, quelquefois quatre villages qui viennent à la même messe de paroisse. De temps en temps, en Bohême et dans le reste de l'Allemagne, ils vont célébrer leur messe paroissiale dans leurs annexes. Mais en Pologne cela ne se fait pas, parce qu'il n'y a point d'églises dans ces endroits. Dans tous ces pays, il n'y a ni pain bénit ni offrandes. En Pologne, le peuple, les dimanches et fêtes, s'assemble dans l'église. Il y chante ou le chapelet ou des cantiques, environ pendant une heure. On fait ensuite l'instruction qui est suivie de la grand' messe. M. le curé la chante à l'autel et l'organiste seul, s'accompagnant de son orgue, chante le Kyrie, le Gloria, etc. On n'approche pas tant des sacrements en Pologne qu'en Allemagne. Il n'y a pas non plus tant d'expositions et de bénédictions, en un mot, pas tant d'extérieur.
En Bohême, MM. les curés ne peuvent plus conduire leurs peuples en pèlerinage, comme autrefois ; mais une partie des peuples y va toujours. Il y a un homme qui a une bonne voix et qui parle aisément. Celui-là se met à la tête. Il harangue les pèlerins; quelquefois, à l'église, il entonne ce qu'il faut chanter et tous chantent ensuite. Ils partent tous ensemble en récitant le
chapelet et s'en vont quelquefois fort loin, de sorte qu'ils ne reviennent qu'après deux, trois, six, huit jours et souvent davantage; à leur retour le même homme les harangue de nouveau, les fait chanter, et ensuite les congédie.
Mais en Pologne cela ne se fait pas, parce que les peuples ne sont pas leurs maîtres. Ils sont presque tous, dans les campagnes surtout, vassaux ou serfs des seigneurs qui possèdent tous les hiens. Ces seigneurs ont chez eux leur commissaire, qui est logé dans l'enceinte du château et qui mange à la table du maître. Ces commissaires reçoivent les ordres du seig'neur, et vont les porter aux paysans qui sont obligés de marcher, de travailler sous les yeux du commissaire, et sujets à être punis, s'ils ne travaillent pas bien. Les seigneurs cèdent quelques terres à ces pauvres gens, des chaumières, et ils vivent, à ce qu'il paraît, fort pauvrement. Les seigneurs, qui sont de haute noblesse, et qui ont beaucoup de villages dépendant d'eux, en afferment quelquesuns aux nobles de moindre extraction et qui sont pauvres, et ceux-ci ont les droits des seigneurs à l'égard des peuples de la campagne.
Je ne sais comment se chauffent ces pauvres gens pendant l'hiver; mais les seigneurs n'ont point de provisions de bois chez eux. Comme ils
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ont tous de bons chevaux ou plutôt comme ils peuvent employer leurs vassaux comme ils veulent, ils envoient chercher un sapin dans les bois, qui sont tous ou presque tous des sapins. On amène cet arbre dans leur cour; ils ont un homme qui le coupe en petits morceaux et, quand il avance d'être découpé, on va en chercher un autre, et ainsi de suite; et à mesure qu'on découpe, à mesure on porte sur le feu, ou dans les chambres où il y a du feu.
Les jeunes seigneurs polonais sont habillés à la française, et leurs dames aussi. Mais les vieux conservent toujours leur costume : une grande capote, presque à l'anglaise, mais garnie de rubans sur les coutures, un bonnet fourré et orné d'une peau garnie de son poil ou de sa laine en dehors, des moustaches sous le nez et des bottes aux jambes.
Les pauvres sont toujours en bottes, en bonnet, en moustaches et ont pour habit des peaux de moutons dont la laine est en dedans et la peau en dehors.
MM. les curés et vicaires même sont presque toujours en bottes aussi. Ils portent assez régulièrement la soutane, mais soutane de velours en hiver et soutane de soie en été. Sous leur soutane même ils ont des devants d'une autre
soutane de soie qu'ils boutonnent tandis que l'autre est lâchée. A l'église ils font l'office à peu près comme nous.
Il y a en Pologne un usage qui m'a paru singulier et le voici : s'il arrive qu'un homme quitte sa femme et qu'il soit quelques mois sans reparaître, la femme obtient un monitoire pour réclamer son mari et si, après la troisième publication, le mari ne revient pas, on permet à la femme de former une nouvelle alliance et de se remarier.
Le pays que j'ai vu en Pologne n'est pas beau. Il est tout sable et extrêmement sec. Peu de rivières et même peu de ruisseaux. En conséquence il y a beaucoup de moulins à vent, tous en bois. J'en ai vu plus de quarante dans certains endroits; presque partout on en voit, et don Quichotte aurait eu bien à faire dans ce pays-là.
Je ne parle pas de l'accueil qu'on nous y a fait. On peut en juger par ce que j'en ai dit plus haut.
La nourriture en Pologne est assez semblable à celle d'Allemagne et la boisson la même, car il n'y a point de vignes. Ce pays est plat, point de montagnes. et beaucoup de bois. Le sol ne laisse pas que d'être très fertile. On ne savait, chez le brave curé où j'ai demeuré, ce que c'était de
manger des pommes de terre. J'en vis dans son jardin. Je le priai d'en faire cuire et nous en mangeâmes. Il ne parut pas y prendre goût, mais depuis il nous en donna souvent et en fit manger à ses domestiques.
Voilà à peu près ce que j'ai vu et ce que j'ai éprouvé pendant l'espace de huit ans que je fus sorti de France. J'ai passé bien des choses sans doute, mais je crois avoir rapporté les plus considérables. On peut juger par là combien la Providence de Dieu est admirable, combien elle est féconde en ressources. Je le croyais sans doute avant mon exil; mais il était nécessaire, pour me convaincre de plus en plus de ses ressources infinies et de son attention à disposer toujours les cœurs en faveur de ceux qui s'abandonnent à elle. Confions-nous y donc dans tous les événements de la vie et elle aura soin de nous comme la plus tendre de toutes les mères.
0 sainte et aimable Providence de mon Dieu, je vous adore, je vous bénis et vous remercie de tous vos bienfaits. Rendez à ceux et à celles qui vous ont servi d'instruments à mon égard tout ce qu'ils m'ont fait, et accordez-leur votre royaume éternel. Amen.
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