‹ Journal d'un prêtre Lorrain, pendant la Révolution (1791-1799);Chapitre 36 sur 148 · AUX PRÊTRES. = PERQUISITIONS. = LES PAPIERS SECRETS · texte numérisé non relu

AUX PRÊTRES. = PERQUISITIONS. = LES PAPIERS SECRETS

DE l'ÉVÊQUE.

IL vint dans notre ville un bon curé qui avait été obligé de se sauver, non seulement de sa paroisse mais même de son département, parce qu'il y avait décret de prise de corps contre lui. Je ne connaissais pas ce digne confrère, mais il était ami d'un de mes amis qui avait beaucoup de crédit sur l'esprit de la dame qui m'avait logé dans la petite maison de ma paroisse. Ce mien ami proposa à cette dame de le loger avec moi et elle y consentit, pourvu que j'y consentisse moimême; ce que cet ami m'étant venu proposer, je lui répondis que Madame était bien la maîtresse, mais qu'il y avait à craindre que cela nous jouât un mauvais tour à l'un et à l'autre. Il me répondit

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que non, qu'il recommanderait bien à son protégé de ne pas sortir, de ne pas même se montrer, et que je pourrais lui dire lijjrement s'il ne gardait point ces conventions. Je n'insistai point, voyant que c'était un parti pris, mais, depuis ce moment, je sentis toujours une certaine crainte en moi-même, en sorte que je dis à une demoiselle respectable, fille de cette dame : « Madame votre mère a permis que ce monsieur vînt loger avec moi; je n'ai ni pu ni dû m'y refuser, mais vous verrez que nous serons chassés tous les deux ».

Mon nouvel hôte suivit pendant quelques jours ce dont on était convenu. Mais, comme il n'était pas un solitaire, il commença à aller promener à la campagne, très bien déguisé. Ensuite il alla à la ville avec le même costume, et on le voyait rentrer dans notre habitation. Jusque-là il n'y avait pas encore beaucoup de danger. Mais ce qui nous y mit bientôt, c'est qu'il endossa sa soutane, qui lui était arrivée depuis peu. On le reconnut; on le vit sortir et rentrer; dès le moment, on commença à parler; on dit que je retirais non seulement des personnes pour les confesser, leur faire entendre la messe, leur donner la communion, mais encore des prêtres réfractaires, et on chercha le moyen de nous faire décamper.

Sar ces entrefaites un jeune garçon de ma paroisse tomba dangereusement malade. J'allai le visiter. C'était un enfant sage; je lui avais fait faire la première communion il y avait environ "deux ans. Je l'aimais et il m'était attaché. Le voyant en danger, je lui proposai de recevoir les derniers sacrements ; il y consentit. Je le confessai donc, lui donnai le saint viatique et l'extrême-onction, n'ayant pour assistant que son père qui était un bon chrétien. Je recommandai le secret à l'un et à l'autre, aussi bien qu'à la mère, très brave femme. Mais la grand' mère de cet enfant étant venue le voir et le trouvant extrêmement mal lui dit qu'il faudrait qu'il se confessât. Le pauvre enfant, ne pensant plus au secret, lui répondit qu'il l'avait été, et que M. le curé lui avait donné les sacrements. Cette bonne femme, qui probablement n'y entendait pas malice, raconta cela en présence de ceux qui étaient chez elle, et un d'entre eux en alla avertir mon intrus.

Il laissa l'enfant tranquille, qui mourut environ vingt-quatre heures après; mais il n'en agit pas de même à mon égard. Il me dénonça à la municipalité, et aussitôt M. le maire m'envoya citer à comparaître. J'y allai à l'heure qui m'avait été assignée, et il était presque nuit. Cependant, j'y allai sans crainte, devinant bien pourquoi j'étais

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mandé. A mon arrivée, M. le maire se leva; il était accompagné de toute la municipalité, excepté de mon intrus qui n'y était pas. Après m'avoir salué, il me dit : « Il nous est revenu, monsieur, que vous exerciez encore vos anciennes fonctions. Est-ce que vous ne connaissez pas la loi qui vous les interdit? — Cette loi, lui répondisje, ne m'a pas été signifiée. — Eh bien ! écoutez-la. poursuivit-il: je vais vous en faire lecture; mais, auparavant, ayez la bonté de vous asseoir. » Je m'assis avec lui et d'autres auprès du feu; ensuite il lut cette prétendue loi et me demanda : « Avez-vous l'intention do vous y conformer? — Non, monsieur, lui dis-je. — Et pourquoi? — Parce que je ne le peux pas. — Mais cette loi est portée par l'Assemblée. — Mais si les apôtres s'étaient conformés aux lois portées par les empereurs païens, vous n'auriez pas à présent la religion chrétienne. — Entendez-vous comme il vous répond, dit alors un municipal au maire; voulezvous que je verbalise contre lui? — Monsieur, répliqua M. le maire, vous n'êtes point là pour cela. »

Après avoir causé encore avec ledit maire et d'aulnes, je leur dis : « Messieurs, ayez la bonté de me donner un passeport. — Et pourquoi? monsieur, me dirent-ils? Restez avec nous; où

voulez-vous aller? — Messieurs, leur repartis-je, comme je ne suis point disposé à obéir à votre loi, il se présentera d'autres occasions, et on viendra toujours vous faire des plaintes; il vaut bien mieux que je m'éloigne. — Et quel passeport voulez-vous donc, ajoutèrent-ils? — Pour toute la France, leur répliquai-je. — Eh bien! vous l'aurez. Cependant vous feriez mieux de rester parmi nous. » Je me levai, les saluai, et, en passant devant ce monsieur qui voulait verbaliser, je le saluai aussi et dis : « Oh! monsieur, que vous allez vite! » Quelques jours après j'eus mon passeport, mais il n'était que pour les départements circonvoisins.

Tout ceci me fit observer de plus près. Le bruit se répandit que j'avais un prêtre caché avec moi. Des nationaux de la ville, provoqués, allèrent au nombre au moins de cent dans un jardin où on disait déjà qu'il y en avait un '. Après l'avoir mis en fuite, ils vinrent en foule du côté de la maison que j'occupais. La crainte me saisit; je ne voulus point y demeurer, et je me retirai vite dans une maison voisine où je me cachai environ pendant trois heures. Pendant ce temps, ces nationaux entrèrent, les uns dans le jardin, les autres fouil-

1. Première quinzaine de juillet. I79l* (Voir E. Mangenot, les Ecclésiastiques, p. 87, noie 3).

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lèrent toute la maison. Us y trouvèrent mes ornements, mes linges, tout ce dont je me servais pour célébrer la sainte messe. Je les entendais jurer après moi et le confrère que j'avais eu avec moi, mais que j'avais invité à s'éloigner. « Où est-il? Il n'est pas loin, disait un jeune homme à qui j'avais fait faire la première communion et qui était établi à la ville, si je voulais, j'aurais bientôt fait de le trouver. » J'entendais tout, et sûrement je n'étais pas à mon aise. « Il n'a qu'à

partir, le Demain, nous reviendrons, et, si

nous le trouvons, il aura à faire à nous. »

Tandis qu'ils s'animaient ainsi les uns les autres, par votre providence, ô mon Dieu ! arriva le maire avec deux ou trois municipaux; ils calmèrent ces séditieux, firent de nouvelles recherches dans la maison, mais sans faire aucun dommage; ils ouvrirent une armoire où il y avait de petits ouvi-ages contre les intrus ' que sans doute ils ne virent pas, puisque je les retrouvai à la même place, où ils étaient cependant bien visibles. Mais ils aperçurent une boîte de reliques

1. On avait inultii>Iié les brcchures conlre la légitimité du serment constitutionnel et on les avait répandues à profusion. (Sur les écrits de ce genre, composés par des prêtres lorrains, voir E. Martin, Histoire, t. III, p. 92-93). Le coiïret enlevé chez l'abbé Gauliiier (Voir plus loin, p. 2o, note) montre l'intérêt que le peuple et la municipalité portaient à cette propagande.

que j'avais reçue de l'abbaye de l'autre faubourg de notre ville'. Ils la prirent; et, parce qu'ayant fait reconnaître et authentiquer les dites reliques, j'avais fait sceller cette boîte du sceau de Monseigneur notre évêque^ : « Ah! voici, s'écrièrent-ils, voici les papiers de l'évêque; nous verrons, nous verrons ce qu'ils disent ». Ils décidèrent qu'on emporterait cette boîte en triomphe à la municipalité, comme une trouvaille très importante.

Elle fut emportée en effet, et ils l'accompagnèrent, criant partout qu'ils avaient trouvé les papiers secrets de l'évêque, et qu'ils allaient découvrir bien des choses ^

Lorsque je fus averti qu'ils étaient tous partis, je revins dans mon habitation et, ayant trouvé

t. Abbaye Saint-Léon du faubourg Saint-Evre. Bâtie au XI" siècle pour des chanoines de Saint-Augustin, elle passa en 1627 aux chanoines réguliers de Notre-Sauveur, de la Réforme de saint Pierre-Fourier. (Mme François, Études, p. 73 et ss.)

2. Étienne-François-Xavier des Michels de Champorcin, 93° et dernier évèrjue de Toul, 1773-1802. (Voir E. Martin, Histoire, t. Il, p. 616-632, t. III, p. 163, 230, note 1.)

3. Lorsque les couvents furent fermés, on enleva les reliques des reliquaires, qui étaient mis sous scellés s'ils avaient quelque valeur, et on les partagea entre religieux, ecclésiastiques ou personnes pieuses. M. Alaidon avait recueilli ainsi la portion des reiiques de saint Mansuy (l'humérus), qui avait été donnée, le 1" septembre 1629, au chapitre de la cathédrale de Toul par les Bénédictins de Saint-Mansuy. Après le Concordat, il donna le reliquaire à la cathédrale de Toul. Depuis 1867, ce reliquaire c;-t il l'église Saint-Gengoult de la môme ville. (Guillaume, la Calhédrale de Toul, p. 201 ; Saint Mansui, p. 26, 28, 29.)

quelque dérangement dans mes affaires, j'écrivis au maire de la municipalité, et lui témoignai mon étonnement et mon mécontentement de ce qu'en mon absence on avait eu la hardiesse de venir faire une pareille inquisition. Le maire me répondit poliment qu'il avait appris qu'une troupe d'hommes s'était portée sur la maison que j'habitais, qu'il était accouru pour les empêcher de faire aucun dommage, et qu'il ne croyait pas qu'on en eût fait, et, comme je lui avais de nouveau demandé un passeport, c'est alors qu'il me l'envoya ^

1. Le jeudi 12 juillet 1792, le maire de Toul, introduit en séance, rendit compte au Directoire du département do la Meurthe « de quelques mouvements tumultueux (jui ont eu lieu à Toul à Toccassion de prêtres insermentés, qui disaient dos messes dans leurs chambres, y confessaient, communiaient, rassemblaient des étrangers, entretenaient ainsi le fanatisme et propageaient leurs principes anticonstitutionnels. Des citoyens se sont portés chez les abbés Pallas, Sirejean, dénoncés par la rumeur publique; ils y ont trouvé des autels dressés, des vases et ornements d'église, calices et ciboires, grandes et petites hosties, en un mot tout ce qui est nécessaire à la célébration du -culte. Ces prêtres sont convenus que tous les jours ils disaient la messe. Six ecclésiastiques même se trouvaient réunis pour cet objet chez Pallas au moment où on y est entré. Quelques personnes se sont permises {sic) d"enlever des armes trouvées dans les maisons habitées par ces prêtres suspects; la municipalité a pensé que le respect dû à la propriété ne permettait pas de retenir les elîcts saisis illégalement; elle les a restitués sur-lechamp aux propriétaires. Les circonstances de cet événement, a dit M. le maire, et les quelques scènes épisodicjues qui les ont accompagnées se trouvent consignées avec beaucoup de détail dans les procès-verbaux qui ont été dressés et envoyés au Directoire du district pour qu'il vous les lit passer; je ne vous

On attendit que toute la municipalité fût réunie pour ouvrir la fameuse boite qu'on avait apportée avec tant de pompe et tant de joie. Mais quelle fut leur confusion lorsqu'ils n'y virent que quelques os et les papiers qui constataient leur authenticité ! Honteux de leur prétendu triomphe, ils avertirent ma sœur et lui dirent qu'elle pouvait remporter cette boîte, ce qu'elle fit en effet.

en entretiendrai donc pas; je suis plus empressé de vous apprendre que tout est tranquille, l'ordre s'est rétabli à la voix des magistrats qui se sont portés au milieu du peuple pour lui faire sentir l'irrégularité de sa conduite; au nom de la loi, tout est rentré dans le devoir, et l'on a discontinué des visites domiciliaires que les soupçons les mieux fondés ne légalisaient pas. Le maire a ajouté qu'il n'y a pas eu une seule éoratignure faite, que si les citoyens ont enlevé quelques effets, ce n'est point avec le dessein de se les approprier, mais seulement pour les déposer à la municipalité comme preuves de conviction; qu'on y avait porté entre autres choses un colfret rempli de libelles incendiaires, qu'à l'instant le scellé avait été apposé sur ce coffret trouvé chez l'abbé Gautliier. Le maire a fini par dire queToul se remplissait d'habitants des petites villes qui venaient s'y mettre en sûreté, et qu'un grand nombre de prêtres surtout s'y étaient réfugiés, ce qui obligeait la municipalité à redoubler de surveillance et d'activité. Le Directoire, applaudissant au zèle, aux sentiments civiques de la municipalité, l'a invitée à continuer d'employer au maintien de la tranquillité publique et au respect dû aux personnes et aux propriétés, l'ascendant que son patriotisme lui donnait sur le peuple et la juste confiance qu'on avait en elle. » (Registre des délibérations du Directoire du département, Archives de Meurthe-et-Moselle, L, 77, n. 14.) Cet intéressant procès-verbal, qui illustre si bien le récit de l'abbé Alaidon, méritait d'être transcrit en entier.

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