LE CURÉ ET LES INTRUS
à mon ordinaire, k donner la sainte communion, à visiter les malades, en cachette cependant, ce qui monta la tête à mon intrus et lui fît employer tous les moyens de m'empêcher de faire toutes ces fonctions, surtout depuis que je lui avais refusé de venir chanter une messe de mort que, ou bonnement, ou pour me tendre un piège, il était venu m'inviter à venir chanter avec lui.
A l'approche du carême, il commença à m'ôter les clefs du confessionnal et du tabernacle. Pour confesser, je me mis dans un banc du chœur et, comme je me pourvus de petites hosties, j'en apportais avec moi que je consacrais à la sainte messe, en sorte que je fis faire les Pâques ^ à presque tous les paroissiens qui s'adressaient à moi, et aux autres qui me demeuraient attachés. Voyant qu'il n'avait pas réussi, mon intrus me fît ôter ornements et linges nécessaires pour la sainte messe. Mais il n'avança pas davantage. Comme j'avais avec moi tout cela, j'ordonnai à ma servante de me l'apporter tous les jours, et, aussitôt après la messe, de le rapporter à la maison. Enfin mon intrus désolé, n'osant pas me redemander les clefs de l'église et de la sacristie que j'avais conservées jusqu'alors, se plaignit
1. En cette année 1792, la fête de Pâques tombait le 8 avril.
à la municipalité qui donna ordre au premier intrus de la ville ' de me les demander.
Ce premier intrus, dont .ma paroisse était devenue succursale par le nouvel arrangement^, m'écrivit et m'engagea à lui remettre lesdites clefs. Je lui répondis qu'il n'ignorait pas que ces clefs m'appartenaient, que je les avais payées de
1. Celait l'abbé Aubry, intrus de la cathédrale de Toul. Né à Viocourt (Vosges), il (it de bonnes études au collège Saint- Claude, à Toul, entra ensuite au grand séminaire où il se distingua assez pour attirer l'attention du chapitre. Ordonné prêtre, il fut nommé chanoine de Saint-Gérard à la cathédrale de Toul. Un an après on lui donna la chapelle de Saint-.\nion, à Toul, qui rapportait six cents livres. 11 prêchait souvent et avec succès.
Il fut notable et membre de la municipalité, intrus à la paroisse Saint-Aignan de Toul et élu, le 6 novembre 1791, curé de Saint-Etienne, l'ancienne cathédrale. Sous la Terreur il refusa de livrer ses lettres de prêtrise et de renoncer ainsi à son caractère sacerdotal. Dès lors, il vécut caché dans son pays natal. Quand, en 1795, on put rouvrir les églises, il se réinstalla à la cathédrale de Toul. 11 fut, eu 1802, nommé curé de Saint-Gengoult de Toul. En 1803, il régularisa sa situation et fut maintenu par Mgr Osmond, évéque de Nancy. (Denis, Toul.) 11 continua à prêcher jusqu'à sa mort qui survint eu juillet 1827 (Denis, Toul\ Guillaume, Quelques fleurs sur une tombe). — Dans sa Vie de Mijr Osmond (p. 484-489), l'abbé Guillaume raconte le curieux incident survenu dans l'église Saint-Gengoult entre l'évèque et le curé : le curé a-t-il droit au port de l'étole, dans son église, en présence de l'évèque ? La difficulté fut tranchée par une lettre de Portalis.
2. A 1.1 réduction des paroisses de Toul, proposée le 28 juillet 1791 par le Directoire du département (Archives de Meurtheet-Moselle, L, 75) et o])érêe le 23 août, par un décret de l'Assemblée nationale, approuvé par le roi le 11 septembre, l'église ci-devant paroissiale de Saint-Mansuy ne fut conservée que comme simple oratoire desservi par Nicolas Leclerc, vicaire do Saint-Etienne. (A. Denis, Toul, p. 213, 218.)
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mon ari^ent, qu'elles n'étaient point nécessaires, puisqu'ils en avaient, et qu'il était étonnant qu'il me les demandât. Il porta sans doute ma réponse à la municipalilé, car, le lendemain ou deux jours après, je reçus une lettre de ÎM. le maire, qui m'enjoignait de remettre ces clefs entre ses mains. Je cédai enfin, et je remis les clefs, non aux intrus, mais à la municipalité. J'ai trouvé des personnes qui m'ont blâmé de ma faiblesse en cette occasion. Si j'ai mal fait, Seigneur, je m'en repens; en tout cas, je n'en ai point eu l'intention.
Lorsque je fus ainsi dépouillé, le premier intrus vint me visiter; pour me consoler, il me dit qu'il n'avait contribué en rien à ce dépouillement; qu'en tout cas il venait m'offrir son église ; que j'y jouirais de la plus grande liberté et que je lui ferais plaisir. Je lui répondis qu'il était bien plus simple de me laisser mon église; que je le remerciais de la sienne; qu'il savait bien que nous ne pouvions plus frayer ensemble, comme autrefois; que Dieu serait le juge de ce que nous avions fait l'un et l'autre; qu'au reste je ne me repentais point de mon refus de serment, et que, si j'étais à recommencer, je le refuserais encore. Peu de temps après, il me quitta, me priant de ne point lui en vouloir : « A Dieu ne plaise, lui
dis-je, daigne-t-il vous éclairer, et vous rappeler à lui! »
J'avais,- comme je l'ai dit plus haut, tout ce qu'il me fallait pour célébrer la sainte messe. Je me réduisis donc à m'arranger un autel dans la salle de la maison que j'habitais, ensuite dans un petit cabinet, selon la permission qui nous en avait été accordée par nos premiers pasteurs; et je conservais, selon ladite permission, le TrèsvSaint Sacrement, en sorte que cette jolie petite maison eut encore l'avantage inestimable de devenir une église, un temple de Jésus-Christ. Quel bonheur! mon Dieu! Je jouissais de vous, vous étiez toujours avec moi; ah! que vous charmiez toutes mes peines! que vous me dédommagiez de tous les sacrifices que j'avais été obligé de faire! Mais vous permîtes que cet heureux état ne fût pas de longue durée. Vous êtes juste, Seigneur, non, je ne le méritais pas. Et, d'ailleurs, je n'aurais point eu de part à votre croix s'il en eût été toujours de même. Il fallait donc de nouveaux sacrifices. Il fallait tout quitter, tout sacrifier, et voici comme Dieu permit que cela arrivât.