‹ Journal d'un prêtre Lorrain, pendant la Révolution (1791-1799);Chapitre 66 sur 148 · Les dimanche io et lundi IG février · texte numérisé non relu

Les dimanche io et lundi IG février

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habit court, noir, en petit manteau, et une fraise blanche autour de son col. Je vis surtout l'église cathédrale. Elle est sur une hauteur, grande et antique. Il y a à côté une autre église que je trouvai belle et bien décorée.

J'avais déjà fait cinquante lieues à pied, le sac au dos, depuis Warendorf, et je me rebutais un peu du métier. Ne sachant où aller, je résolus de prendre la diligence pour Leipzig et de là me rendre à Prague. Je proposai mon projet à mes compagnons qui furent d'avis de venir me rejoindre à pied à Leipzig où je devais les attendre. J'allai à la diligence en effet, je retins la première place parce qu'il n'y avait encore personnne. J'offris des arrhes et demandai qu'on m'inscrivît. Mais on ne voulut ni l'un ni l'autre. Je craignis en conséquence d'être mal placé dans la diligence s'il y venait plusieurs personnes. Cela me fit changer de dessein : je repris mon sac et partis avec mes deux compagnons.

Nous étions au milieu des protestants; nous n'avions plus espérance de ressources; aussi nous n'en demandâmes point dans tous ces pays-là. Il faut cependant avouer que plusieurs de nos confrères ont été bien traités par eux dans certains endroits, et moi-même, comme je le dirai dans

la suite. Quoi qu'il en soit, nous nous en tînmes au petit ordinaire que nous faisions dans les auberges et il nous suffit. Mais que j'étais triste dans tout ce pays-là ! Je ne voyais plus aucun monument de piété, ni sur les églises, ni sur les chemins, ni dans les maisons. Je gémissais intérieurement : « Mon Dieu ! disais-je, est-il donc possible qu'un méchant religieux ait fait tant de mal? Ne vous laissez pas vaincre. Seigneur, éclairez ces pauvres gens et ramenez-les dans votre bercail. »

Enfin nous arrivâmes à Cassel, capitale de la Hesse. On nous arrêta à la porte. On nous fit parcourir une partie de cette grande ville, le sac au dos. On nous conduisit chez le commandant, ensuite à la grand'garde ; puis, nous étant défendu de loger dans la ville, on nous mena dans un faubourg où, grâce à Dieu, nous trouvâmes pourtant à nous reposer.

J'appris que, dans cette grande ville toute protestante, il y avait une chapelle catholique, que c'était un jour de dimanche; et, depuis plusieurs jours, nous n'avions pu ni entendre ni dire la messe. Je me préparai dès le lendemain matin. Notre hôte, quoique protestant, avait une servante catholique. Il lui dit de nous conduire à la chapelle. Nous y allâmes avec bien do la

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joie. Nous la trouvâmes très belle. C'est le landgrave défunt qui l'a fait bâtir. Nous demandâmes la permission d'y célébrer et elle nous fut accordée. Pendant le jour nous vîmes aussi quelque chose de la ville et nous remarquâmes qu'elle était très grande et avait des promenades et des rues fort belles.

Nous avions besoin de la consolation et du bonheur que nous eûmes dans cette ville, car nous continuâmes notre route encore quelque temps parmi les protestants. Nous approchâmes cependant de Bamberg. Avant d'y arriver, nous vînmes sur la rive du Mein. Comme nous ne vîmes point de pont, nous le passâmes sur un bateau. Nous voyions déjà cette ville, mais nous fîmes encore deux bonnes lieues avant d'y arriver. On nous y laissa entrer sans nous arrêter. Nous nous avançâmes bien avant pour nous loger et nous nous rabattîmes dans une bonne auberge. Là nous trouvâmes quelqu'un qui nous dit que tous les prêtres français étaient logés dans les communautés religieuses, en passant. Nous demandâmes à qui il fallait s'adresser pour obtenir cette grâce. On nous indiqua un chanoine de la cathédrale chez lequel nous nous rendîmes après le dîner. Il nous donna un billet de logement chez les R\\. PP. Carmes, pour trois jours,

la permission de dire la sainte messe, et à chacun un petit écu.

Avec notre billet, nous fûmes admis chez les KR. PP. et volontiers; mais nous leur fîmes grâce d'un jour. Après avoir vu un peu cette grande ville qui ne me parut pas. belle, excepté certains quartiers, l'église cathédrale qui est antique, et qui est, k ce que je crois, ornée de quatre tours, et l'église des pères Jésuites, que je trouvai fort belle, nous en partîmes, ne sachant toujours où nous allions, et ne pensant pas même à nous fixer. Nous retombâmes encore parmi les protestants; c'était la misère.

Nous arrivons à Cobourg, petite ville assez agréable; là est le château du prince; il allait passer la revue d'une partie de ses troupes, ou plutôt du contingent qu'il envo3\iit à l'armée. Nous vîmes défiler cette troupe, mais je ne voulus pas aller voir passer la revue. « Rafraîchissons ici, dis-je à mes compagnons, et allons plus loin. » Ils furent de mon avis et nous allâmes coucher à quelques lieues de là.

Nous marchions tous les jours dans la boue, dans l'eau, sur de très mauvaises chaussées, souvent dans des traverses. Nous vivions très mincément. Nous couchions sur la i)aille dans des chambres remplies de fumeurs de pipes, quelque-

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fois même de femmes qui nous regardaient et prier, et manger, et nous coucher. Et cependant nous nous portions bien, en sorte que le bon Dieu m'a donné des forces extraordinaires dans ce voyage. Ces pauvres protestants me prenaient pour le père de ces deux jeunes compagnons que j'avais avec moi. Ils donnaient souvent des signes de compassion, quand ils nous voyaient prier. Ils nous demandaient où étaient nos femmes, ce qu'elles étaient devenues, parce qu'ils s'imaginaient que nous étions mariés, comme leurs ministres. Nous en trouvions souvent qui s'apitoyaient sur notre sort, qui ne nous faisaient pas pa)^er cher ce qu'ils nous fournissaient. Je récitais souvent ma prière pour ces pauvres aveugles, et je le faisais de grand cœur.

Marchant toujours, nous arrivâmes à Nuremberg', autre grande ville, mais toute protestante, à la réserve d'une maison de l'ordre teutonique et peut-être quelques catholiques. On ne voulut pas nous laisser entrer dans la ville à une porte à laquelle nous nous présentâmes. Il fallut donc

I. L'abbé Alaidon, dans les paacs qui précèdent, paraît avoir brouillé ses souvenirs et ses notes. Il semble impossible qu'il ait suivi l'itinéraire qu'il indique : Paderborn, Krfurt, Kassel, lîamberg, Gobourg, Nuremberg. 11 faut probablement reclilier ainsi : Paderborn, Kassel, Erfurt, Gobourg-, Bamberg, iNuremberg.

marcher trois quarts d'heure à peu près, très fatigués, pour faire le tour de la ville et pour arriver à un faubourg qu'on nous avait indiqué. Nous y trouvâmes une bonne auberge, à la vérité, mais nous y payâmes fort cher. Ayant couché dans cette auberge, nous tâchâmes d'entrer dans la ville. Nous y parvînmes sans obstacle, et nous allâmes droit à la chapelle catholique où on nous permit de célébrer, ce qui nous causa beaucoup de joie. Après la messe, nous nous informâmes où logeait un certain Monsieur qui délivrait, disait-on, des passeports pour entrer en Bavière, car enfin nous étions déterminés à nous y fixer, et nous n'en étions pas éloignés. Nous y parvînmes et nous le priâmes de nous en accorder ; mais il nous répondit qu'il ne le pouvait pas, parce qu'il Amenait de recevoir la défense d'en donner davantage. Nous n'allâmes pas plus avant dans cette ville; nous revînmes dans notre auberge où, après avoir fait un déjeuner dînant, nous nous remîmes en route.

Nous dirigeâmes nos pas vers une petite ville nommée Spalte*, dans le diocèse d'Eichstâtt. Il y avait là plusieurs prêtres français qui tous y avaient trouvé des ressources. Nous désirions

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