‹ Journal d'un prêtre Lorrain, pendant la Révolution (1791-1799);Chapitre 80 sur 148 · Le dimanche 14 août · texte numérisé non relu

Le dimanche 14 août

parce que nous ne voulûmes pas y arriver à une heure indue. Nous couchâmes donc dans un village qui en est à une lieue, et le lendemain, dès le matin, nous partîmes, conduits par des catholiques de ce village, qui y allaient à la messe.

Nous y arrivâmes vers les sept heures et nous demandâmes à parler à M. l'abbé. M. Bienaimé, un de mes compagnons qui parlait fort bien l'allemand, fut conduit pour le trouver, et quelques instants après nous l'aperçûmes qui causait avec lui, et qui venait du côté où nous étions. Nous allâmes à sa rencontre et il nous reçut de la manière la plus honnête. Nous lui demandâmes la permission de dire la messe et de nous reposer ce jour-là chez lui. « Bien volontiers, nous dit-il; vous vous reposerez non seulement aujourd'hui, mais tant qu'il vous plaira. » Il nous fit donner des chambres, où nous nous préparâmes à célébrer. Après la messe on nous donna à déjeuner, et on nous annonça que nous mangerions à la table de M. l'abbé. Nous assistâmes aux offices et à la messe solennelle qui fut chantée par M. l'abbé avec beaucoup de pompe et de dignité. Quelque temps après nous fûmes introduits dans la salle à manger. Les religieux qui étaient de la table nous accueillirent beaucoup, en attendant que M. l'abbé parût.

Enfin il arriva, nous salua d'un air riant et nous témoigna qu'il était content de nous voir, nous invita à prendre place à table et, comme j'étais le plus ancien, il me fit mettre à sa droite. Il nous écoutait tous avec le plus vif intérêt, se montrant très sensible à notre situation. Je lui parlai de M. l'abbé de Morimont. Je lui dis que je l'avais vu depuis notre sortie de France, que j'avais été avec lui pendant quelque temps. Il me demanda où il était, me dit qu'il aurait bien dû venir dans son abbaye, qu'il l'aurait reçu avec bien du plaisir, qu'il était leur père, parce que cette abbaye dépendait de Morimont.

Et les religieux nous traitaient aussi comme de vrais amis. Après le dîner ils cherchèrent à nous amuser, jusqu'à ce qu'il fallut aller à l'office. Nous y allâmes avec eux, dans leur église qui est fort belle et fort bien décorée. Une pareille réception nous fit oublier tous nos maux; nous admirions l'aimable providence qui savait si bien les adoucir.

Sur le soir il arriva deux ou trois autres prêtres français qui partagèrent notre bonne fortune. Le vénérable abbé était un homme de cœur excellent; il recevait ainsi tous ceux qui passaient. Il était arrivé, en même temps que nous, deux religieux bernardins français. Quand M. l'abbé eut

VU leurs papiers et qu'il fut convaincu qu'ils étaient (le l'ordre : « Pour vous, leur dit-il, vous resterez ici, je vous y reçois comme de nouveaux enfants que Dieu m'envoie, et, dès ce moment, vous serez comptés au nombre de mes religieux ». Nous aurions bien désiré tous être Bernardins pour demeurer avec un homme si charmant. 31ais au moins cet aimable abbé nous retint autant qu'il put, car, l'heure du souper étant arrivée, nous nous rassemblâmes tous dans la salle où nous trouvâmes déjà M. l'abbé qui nous attendait. Étant à table, il nous dit : « Ah çà ! messieurs vous avez besoin de vous reposer! Vous resterez demain ici. 11 vous faut au moins y demeurer jusqu'à jeudi, et alors nous verrons. » Nous le remerciâmes de sa charité. Remarquez que c'était le lundi' qu'il nous faisait cette ofïre gracieuse. Il fut fort gai à souper. Il nous interrogeait, il nous pressait de boire et de manger. Enfin, après nous avoir bien égayés, il se retira et nous fit conduire dans nos chambres où nous eûmes de très bons lits, ce qui était pour nous une chose extraordinaire, après avoir couché si longtemps sur la paille. Nous y dormîmes fort bien, et cela nous remit à merveille.

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