‹ Journal d'un spahi au Soudan, l897-1899Chapitre 10 sur 37 · LISBONNE · texte numérisé non relu

LISBONNE

OU, pour quelques pièces d'or, on nous remet des liasses de milliers de réis, — car dans ce pays on voit grand et on ne compte que par cent et par mille ; puis, après un déjeuner somptueux, au meilleur hôtel du lieu — déjeuner capable de réparer le mauvais ordinaire dont nous jouissons depuis deux jours — nous partons visiter la cité.

Le roi de Siam y est en ce moment l'hôte du roi et nous rencontrons le cortège : tout est très brillant, doré, argenté, ouvragé, mais de près, c'est, comme la ville, usé, fripé, sale, miséreux; les chevaux ne valent point un clou, les harnais sont piteux, les housses mangées aux vers, les soldats malpropres, mal ficelés et montés sur des haridelles.

Après le dîner, nous allons prendre le café dans un grand cabinet de lecture presque désert. Tout au bout, il y a un petit salon avec un piano et nous nous y installons à fumer; l'un de nous ouvre le piano et commence à jouer, d'autres chan-

tent, puis, sur un air de valse, nous nous mettons à danser. Nous avons oublié tout et nous nous amusons follement; des Portugais se sont amassés près des portes et nous regardent ébahis; un vieux monsieur à lunettes d'or, favoris blancs et souliers vernis, entre et nous dit : « Bravo ! les Français ! Dansez et chantez, vous avez raison ! »

11 nous questionne, nous offre de gros cigares et s'en va en disant aux autres : c( Spahis du Soudan. »

Nous allons finir la soirée au cirque où les clowns plaisantent en français, les écuyers parlent anglais et les amazones italien.

Le lendemain, nous rentrons à bord, où Ton termine le chargement.

Pendant la nuit, cinq des disciplinaires, embarqués à Bordeaux pour Dakar, se sont évadés par un hublot; ces gaillards sont difficiles à tenir, réclament sans cesse pour leur nourriture et menacent de mettre

le feu à leur logement On double la

garde qui les surveille.

27 octobre. — Ténériffe.

L'ancre jetée, on nous permet de débarquer jusqu'au soir.

Les chaloupes qui arrivent à toutes rames amènent une foule de marchands de tabac et de fruits, — des oranges surtout et toutes les variétés des pays chauds : bananes, figues, dattes, ananas.

Bientôt, nous sommes sur le quai où la foule se presse et des voitures nous emportent vers la ville, — ignobles tapissières dont la ferraille grince péniblement. Les deux chevaux-squelettes galopent sous une grêle de coups de fouet et d'invectives que le cocher distribue sans parcimonie.

Le long de la route toute droite, gluante d'une épaisse boue noire, des gamins et gamines courent après la voiture en criant :

« Yiva la Francia! » pour qu'on leur jette des sous ; d'aucuns, mal renseignés sur notre nationalité, hurlent : « Viva Germania ! Viva Italia ! »

Pas jolie, la capitale : une interminable rue, des maisons scrupuleusement alignées, la plupart sans étages, dépourvues de volets, très nues et tristes, mais peintes de toutes les couleurs vives : roses, vertes, bleues, jaunes ; les pluies ont lavé les murs mal crépis et ces masures aux teintes crues ont l'air miséreux. Le centre est moins triste : places, squares, églises, casernes, fort, sont réunis dans un petit rayon.

Nous n'avons pas le temps de parcourir les environs : le pic fameux lui-même se perd danslesnuages,etnousn'apercevonsqueson flanc nord que couvrent des figuiers nains.

Au retour, nous avons maille à partir avec cochers et bateliers qui doublent leurs prix et nous forcent à payer d'avance.

Triste pays et vilains indigènes. Comme la France est déjà loin !

29 octobre. — En mer.

Nous donnons un concert, chants et musique. Des chœurs, formés par les meilleurs chanteurs d'entre nous, se lancent même dans les grands airs d'opéras-comiques.

Après le concert, on danse et les officiers offrent le bras à quelques Portugaises, ni

belles, ni élégantes, — bien jaunes

Les seuls passagers civils convenables sont du reste une dame et ses enfants, fillette et garçon de dix à quinze ans, extrêmement gentils et bien élevés, qui valsent tous deux ensemble de la façon la plus charmante.

La chaleur devient sérieuse et l'on a

tendu une toile au-dessus du pont. Les marsouins arborent maintenant le casque

colonial; nous, nous n'en avons pas, et, à Bordeaux, je n'ai pu que sommairement compléter mes provisions, un peu au hasard, car je suis parti sans renseignements, sans le moindre équipement colonial.

Les requins nous font escorte, bondissant de tous côtés, filant plus vite que le paquebot, faisant des sauts énormes audessus de Teau ; des poissons volants sautent par les hublots dans nos lits, très curieux avec leur corps couvert d'écaillés à reflets bleu et or, leurs ailes transparentes, aux fines nervures, aux bords dentelés, — de vrais petits monstres inoffensifs.

31 octobre. — Dakar.

Hier au soir, nous avons stoppé en vue de Dakar dont les lumières signalaient la présence.

Depuis le matin, nous examinions la côte, et ceux qui la connaissaient déjà nommaient les divers lieux : Fîle d'Yof, la pointe des Almadies, qui marque l'extrémité du cap Vert, le cap Manuel, l'île fortifiée de Gorée,

qui défend la côte Pour nous, les spahis,

c'était la terre promise, c'était bientôt ce Soudan fameux qui donne la mort ou Fépaulette, Fanémie et la fièvre, parfois la gloire !

Dès l'aube, nous sommes prêts à débarquer Des centaines de barques s'accrochent aux flancs de V Uruguay : dans des pirogues étroites et longues, creusées à

même dans le bois, des négrillons, maniant merveilleusement leurs légers esquifs avec une pagaie, nous crient : « Des sous ! des sous ! » et, quand on leur en lance, ils se jettent à Feau, vont les ramasser au fond de la mer, sans crainte des requins, pourtant nombreux dans ces parages Ils

sont, ces gamins, merveilleux de souplesse, d'adresse, de vivacité : quand ils sautent, leur pirogue chavire ; au retour, ils la rattrapent, la redressent, la vident, sautent dedans en un instant

De bonne heure nous atterrissons.

Sur le quai une masse d'indigènes se rue sur nos caisses; on nous forme en troupe, et nous gagnons le quartier de cavalerie, où nous sommes reçus par un sous-offîcier.

Devant le corps de garde, les spahis indigènes de service mangent la soupe : accroupis en rond autour d'une vaste jatte, ils y plongent leurs mains, prennent du couscous, le pétrissent en boule cons-

<îiencieusement , et l'absorbent délicatement en suçant leurs doigts, — spectacle un peu dégoûtant au début, mais auquel on s'habitue vite.

La grille franchie, une grande cour carrée s'étend, flanquée de deux hangars en pierre soutenus par des piles, qu'unissent des voûtes arrondies. Sous ces voûtes, ce sont les écuries, sans portes, avec des auges basses, au pied desquelles traînent les entraves, — une chaînette reliant deux bracelets de cuir, dont l'un est fixé au bas de l'auge et l'autre serre le paturon gauche du cheval. Le logement des Européens, bâtiment carré à un étage, est au fond, l'infirmerie à droite, la salle de douches à gauche.

En ce moment même, le général Frey passe Finspection des spahis sur le terrain

de manœuvres Bientôt, ils arrivent :

du bruit, de la poussière, des cris, des commandements, l'escadron débouche au trot, en colonne par quatre et franchit la

grille; les pelotons se forment en bataille, font face à gauche sur deux rangs.

Les hommes portent la tenue d'Algérie, casque blanc, boléro, gilet et ceinture rouges, pantalon bouffant bleu, bottes noires hautes et plissées, le sabre sous la cuisse gauche.

Les chevaux sont petits, la plupart gris clair, vifs comme la poudre ; ils galopent, encensent, secouent leur mors, fouaillent de leur longue queue, s'agitent même à l'arrêt, blancs d'écume ; ils ont la bride à œillères, la selle arabe à dossier, les étriers larges et carrés, chaussés très court, le terrible mors arabe, à gourmette en anneau.

Un commandement retentit : ce Pied à terre ! » et, en un instant, les pelotons se désagrègent.

Dans la journée, nous visitons la

ville, peu curieuse du reste : deux hôtels, une caserne, un hôpital, le marché, des bâtiments d'administration, des maisons de commerce, — tout cela nous séduit peu.

l^"* novembre. — De Dakar à Saint-Louis. — Le Cayor.

Un chemin de fer relie Dakar à Saint- Louis et traverse le Cayor sur une longueur de 260 kilomètres ; après avoir contourné la baie de Dakar jusqu'à Rufîsque, un des ports importants du Sénégal, il remonte vers le nord-est en s 'écartant légèrement de la côte.

Le trajet est pénible et il fait très chaud; la fumée, la poussière, nous salissent affreusement; le paysage seul nous distrait: la brousse est luxuriante, verte encore, car l'hivernage prend à peine fin, et tout nous intéresse, — nous qui ne sommes pas encore familiarisés avec les paysages d'Afrique : les baobabs énormes, avec de courts rameaux tordus que fleurissent de

petits bouquets de verdure ; les fromagers aux troncs multiples, soudés en faisceaux, dont les branches s'échappent en gerbes très feuillues, majestueuses frondaisons, ombrages précieux ; puis les champs de mil, autour des villages, ceux-ci qui disparaissent presque, les toits de paille, pointus, couverts de plantes rampantes avec leurs fruits , sortes de citrouilles.

Mais ce que nous admirons surtout, et que nous ne reverrons nulle part, avec autant de variété, ce sont les oiseaux : en vols innombrables, ou posés sur les fils télégraphiques, ils sont légions et tous jolis : des bleus d'azur, des rouges, des roses, des noirs de jais à reflets bleuâtres, des jaunes, des verts ; d'autres multicolores, verts ou rouges, coiffés de jaune, rouges et bleus, noirs au ventre blanc, jaunes aux bouts des ailes noirs

Quand vient la nuit, le ciel s'illumine au loin, de tous côtés, des feux de brousse, allumés pour chasser bêtes et serpents. Il

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