‹ Journal d'un spahi au Soudan, l897-1899Chapitre 36 sur 37 · octobre. — De Kayes à Dakar · texte numérisé non relu

octobre. — De Kayes à Dakar

Ce n'est pas sans plaisir que je revois, au long du large fleuve, passer tous ces lieux entrevus, il y a près de deux ans, quand je partais pour le pays noir. Bakel, Matam, Kaéaédi, aux maisons européennes sans étage, toute blanches le long de la rive, Podor, au poste bastionné, Dagana, Richard Toll... Le 30, enfin, nous atteignons Saint- Louis où je suis reçu par les officiers de l'escadron sénégalais, et, dès le lendemain, je repars en chemin de fer à travers le Cayor pour Dakar.

31 octobre-^ novembre. — Dakar.

Je suis descendu au Grand-Hôtel, en face de la gare. Oh I le bon lit, la chambre claire, les draps blancs, la vaste moustiquaire!... Un ami, retrouvé là, m'offre à déjeuner : des huîtres, du Champagne, de la glace, — festin de Lucullus, retour du Soudan î...

Un après-midi, je vais visiter l'île de Gorée, très originale avec ses remparts chevauchant sur les rochers, tout alentour, et ses rues étroites , sinueuses, montueuses, bordées de maisons de genre espagnol, lézardées et miséreuses.

On accède au fort par une rampe en lacets, bordée, d'un côté par de hautes murailles épaisses que surmontent des cactus épineux, de l'autre par les falaises à pic que bat la mer souvent agitée : des

factionnaires gardent les abords du lieu et un pont-levis en défend Feutrée.

Je suis aussitôt conduit au capitaine, qui, sur le vu de ma feuille de route, m'autorise très gracieusement à visiter le fort, escorté d'un brigadier d'artillerie. Ce fort commande toute la côte et, seul, est sérieusement défendu et approvisionné ; une douzaine de très gros canons de forteresse sont braqués dans toutes les directions, terribles joujoux enveloppés dans leurs bâches et pouvant porter jusqu'à douze mille mètres ; des poudrières souterraines, bien aménagées, contiennent de vastes approvisionnements ; une centaine d'hommes sont cantonnés là, et une compagnie reste en réserve dans la ville.

Je la parcours ensuite, cette ville, perchée sur ses roches abruptes et inaccessibles : des maisons blanches à tuiles rouges, souvent démantelées par la tempête, une architecture vieillotte, fade, laide, des vérandas à voûtes uniformément

arrondies, quelques palmiers, trois débarcadères primitifs, un square, la caserne, et, autour, une grève de sable fin, où s'éteignent en ce moment les vagues d'une mer d'huile, transparente comme le cristal.

Le i^^ novembre, jour de la Toussaint, je vais à la messe à l'église de Dakar, sur la grand'place. La vaste salle, à vitraux incolores, toute blanche et claire, est remplie de noirs, de blancs, d'officiers, d'employés avec leurs femmes, tout le monde endimanché.

Le curé prêche sur la multitude des habitants du paradis qu'on fête en ce jour : saints blancs, saints noirs, saints jaunes, saints rouges!... Le prédicateur n'est pas éloquent, ce qu'il dit est naïf, mal tourné, mais j'ai plaisir tout de même à l'entendre ; les négresses opulentes, engoncées dans leurs innombrables pagnes de soie, multicolores, criards, pittoresques, sous la lumière brutale, doivent savourer d'avance la jouissance de se trouver mêlées plus

tard aux dames blanches , en chapeaux de paille et toilettes claires, dans le Paradis des Toubabs.

A la sortie, quel amusant défilé !...

D'abord les belles indigènes, puis les épouses des officiers, poseuses et mal fichues, la plupart avec leurs mioches en casques blancs, et, superbes au milieu de toutes ces élégances, les nègres, en fauxcols, cravatés de rouge ou de mauve, avec des escarpins vernis et des bouchons de carafe aux dix doigts. 0 les drôles de gens, si naïvement vaniteux, dernière lueur du pays d'Afrique, avec sa civilisation primitive, baroque, et ses vices d'importation! ...

Le soir, comme j'allais quitter le café de l'hôtel pour aller me coucher, une musique cacophonique m'arrête, et on fait entrer dans la salle, pour nous donner un concert, la troupe d'artistes, des Chinois, passagers du bateau français le Richelieu, en escale ici. Bien curieux, ces petits jaunes gringalets, aux figures typiques,

intelligentes et fines, avec les mains toute menues, la natte tressée, le geste adroit, l'œil malicieux, l'air sérieux et la mimique précieuse d'enfants mûris trop vite!... Us fument la pipe tout en jouant de leurs bizarres instruments : flûtes, guitares, mandolines, clarinettes, — concert bruyant, mélopée monotone sur un motif que répète sans cesse la clarinette aux notes aiguës ; puis, après la quête, avec des courbettes mignonnes, des sourires brefs, les Célestes s'en vont, traînant leurs pantoufles à épaisses semelles et, en nous quittant, ils nous donnent d'amicales poignées de main.

Le 4 novembre, je m'embarque sur le Thibet et nous dérapons au petit jour.

Longtemps je reste accoudé au bastingage, regardant le rivage qui commence à s'estomper dans le lointain ; la ligne des côtes s'abaisse de plus en plus, pointillée de blanc, et Dakar m'apparaît telle qu'au premier jour où je la vis, la veille du débarquement.

Alors, je dis adieu au pays noir, me demandant si cet adieu ne sera pas un au revoir!... Qui sait?... J'évoque les mois que j'y ai passés, les jours tristes, les jours gais, les souvenirs qui m'en resteront, amers maintenant, moins pénibles plus tard, quand ils disparaîtront dans le charme de la vie d'officier, que je devrai à

la terre maudite I... Et, en pensant à ce pays que je quitte, je me demande si, là, nous autres Français, nous avons fait œuvre bonne en le conquérant...

Je ne connais que cette colonie et je juge que, par exception peut-être, notre conquête a été bienfaisante pour ces régions.

Parmi ces peuples divers, de tout temps un très petit nombre, tenant en main la puissance, opprimait les autres ; les bandes guerrières victorieuses étaient d'une cruauté inouïe et, là où elles étaient passées, tout était ruine et mort : les hommes devenaient captifs, le reste des habitants était massacré, le village brûlé, les récoltes incendiées. Maintenant, ces populations vivent en sécurité et, moyennant un impôt faible, n'ont rien à redouter; or cette paix absolue est le rêve des noirs, et ils trouvent réellement que notre domination leur a bénéficié.

Leurs industries, en outre, leurs denrées, leurs richesses ne sont pas pour nous un

objet d'envie, et nul d'entre eux n'a eu ici à souffrir d'expropriation ni d'accaparement ; les colons français s'installent peu chez eux, ne les supplantent pas, et les quelques produits que nous leur demandons pour l'exportation leur sont bien payés : ils ont donc gagné par nous la paix et la richesse, sans détriment.

Ainsi s'expliquent la conquête rapide et la pacification facile de ces immenses territoires, opprimés et dévastés jadis par les conquérants indigènes ; ainsi encore s'explique que nous restions maîtres de vastes étendues avec un nombre de troupes et de blancs si restreint. Il faut ajouter d'ailleurs que les rares velléités de révolte échouent d'elles-mêmes grâce à la diversité des races et à la rivalité des chefs : cette variété d'éléments en causait la faiblesse et a favorisé notre établissement, comme elle favorisait les conquêtes faciles des peuples guerriers ; elle subsistera toujours et sera une garantie de stabilité pour notre colonie

dont l'unité réside dans notre seule administration.

Je voyage en troisième, sous prétexte que, n'étant pas encore entré à l'École, je ne puis être considéré comme élève-officier. Je ne comprends pas, mais je n'ai ni le temps niTenvie de réclamer; en revanche, un sous-ofûcier de la milice civile du Dahomey arbore une tenue d'adjudant de cavalerie et voyage comme officier. Pourquoi? Mystère 1...

Le 8, nous faisons escale à Las Palmas et je descends à terre quelques heures. Après un déjeuner à l'hôtel Catalan, je vais visiter la cathédrale, vaste édifice de pur style jésuite, très lourd, sans rien d'intéressant, à part peut-être de grosses pièces d'orfèvrerie, très massives, assez curieuses, qui ornent l'intérieur.

Au marché, ensuite, j'achète des bananes que je fais emballer dans des bourriches ; j'emporte aussi des mouchoirs de dentelle.

infiniment légers, assez jolis. Tout, ici, est pauvre et sale ; les femmes cependant, arec la mantille blanche ou noire, les hommes, avec leurs sabots recourbés, sont assez pittoresques; quant aux soldats, vêtus de toile grise et de shakos, ils ont Taspect bien miséreux.

En rentrant abord, le soir, je trouve dans ledortoir trois Syriens, sales etrépugnants, qui vont voyager avec nous ; l'un d'eux, tout jeune homme, a une très jolie figure, mais le mal de mer le torture : il ne quitte pas sa couche, souffre sans arrêt, et gémit à fendre l'âme en contemplant une image religieuse ; ses camarades, deux robustes gaillards, ont pour lui toutes sortes d'égards et d'attentions; ils ont l'air, en somme, de braves gens, et la pitié fait taire le dégoût.

Le 12, nous passons devant Garthagène et, dès lors, nous longeons les côtes d'Espagne, montueuseset arides.

Le 14, enfin, dès l'aube, nous sommes

tous sur le pont, officiers, sous-oflîciers, soldats, matelots, regardant la terre avec le même émoi, car maintenant défilent devant nos yeux ravis les gais, pittoresques et verdoyants rivages du beau pays de France, de la légendaire et poétique Provence : des bois d'oliviers ou de sapins sur les hauteurs, une grève bordée de villages tout blancs éparpillés au pied des collines et dégringolant les pentes ; puis, vers le large, sous un soleil éclatant, la surface limpide d'une Méditerranée calme et unie comme un lac.

Les caisses sont bouclées, et, longtemps avant, nous sommes prêts à débarquer ; au milieu des marsouins, à l'avant, je dévore des yeux l'horizon et écoute les renseignements des vieux coloniaux habitués à ces parages ; enfin, dans un creux, voilà, noyée dans une brume légère, la ville et le port de Marseille, que domine, du haut de son rocher, la chapelle de Notre-Dame de la Garde, aperçue avant tout le reste ; on

avance, on s'engage dans ^di passe : un pilote, des commissaires, des douaniers, la santé, arrivent dans une barque. Il est dix heures, quand le Thihet stoppe définitivement.

Longtemps encore il faut attendre, impatiemment, le signal de la libération; debout, j'examine de tous mes yeux la jetée qui commence à se couvrir de monde; en veste rouge et pantalon blanc, seul en avant, je dois être vu de loin. Tout à coup, j'aperçois un fiacre découvert qui arrive; le cocher fouaille sa haridelle ; deux hommes en descendent, et regardent ; l'un agite son mouchoir : c'est mon père. Je lève mon képi bleu.

A ce moment même, on donne l'autorisation de débarquer ; je cours à la coupée, jette mon nom à un entrepreneur de débarquement des bagages et saute dans une barque. Quelques instants après, je suis dans les bras de mon père. Nous avons le cœur si serré, la voix si étranglée, que nous

pouvons à peine parler Oh ! le bon moment ! Gomme de pareils instants compensent les douleurs passées, les angoisses atroces... Le « fieu » sans doute est bien maigri, bien jaune, les yeux fiévreux, les joues creuses, terriblement changé avec sa grosse barbe qui ne le rajeunit pas ; mais enfin, il est là, et, après avoir tant tremblé, il faut tout oublier, maintenant qu'on est réuni...

Huit jours après, j'entrais à l'École de Saumur et, depuis, lieutenant au 5® dragons, je suis en garnison à Compiègne. Au début, j'eus encore quelques accès de fièvre, mais, peu à peu, ma santé s'est entièrement rétablie et, de ce séjour au pays maudit, je n'ai conservé qu'un souvenir puissant, d'une saveur amère et âpre, qui ne manque pas de séduction.

11 me faut les charmes de la vie d'officier, les attraits puissants de la vie de famille, les liens si doux du mariage, pour étouffer

les soupirs de regret qu'excitent encore parfois le mélancolique rappel des misères passées, de la vie aventureuse et périlleuse, mais si passionnante, que mène le spahi au pays noir.

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