octobre. — Kayes
Je suis logé ici dans un vrai palais, non loin de ceux du Gouverneur ; chaque soir, je vois passer celui-ci, dans sa Victoria, allant avec sa femme faire une promenade dans la triste campagne, — une avenue circulaire, à peu près nivelée, qui fait un long parcours extra-muros tout autour de la ville...
Le dimanche matin, arborant fièrement ma tenue de spahi avec mes nouveaux galons d'élève-officier, je vais à la messe de l'hôpital. La petite chapelle est comble : blancs résidant à Kayes, infirmiers malades, passagers revenant de l'intérieur, indigènes chrétiens, remplissent le sanctuaire et le trop-plein se tient dehors, massé près de
la porte; une seule femme est là, celle du Gouverneur.
Tout ce monde écoute la messe avec recueillement. Combien, comme moi, revoient avec émotion une cérémonie religieuse, presque oubliée depuis les longs mois d'absence ! Combien éprouvent une poignante sensation en retrouvant, à une des dernières étapes du retour, les traces du pays civilisé sous leur forme la plus touchante! Combien calculent le nombre de jours qui les séparent du moment délicieux où ils iront en famille s'agenouiller à l'autel et remercier le Dieu qui les a ramenés sains et saufs du noir Soudan, du pays de la mort!... Chacun songe à la France, revoit l'église du village, la paroisse habituelle, et les plus sceptiques ont un élan de joie vers Celui qui a pu leur conserver la vie comme II aurait aussi pu la leur enlever...
Pour moi, ma prière est une action de grâces profondément sincère, qui me rend
presque doux le souvenir des heures passées en comparaison du bonheur actuel et à venir...
Le 25, je monte à bord du vapeur qui doit, en descendant le Sénégal, me conduire à Saint-Louis.
Mon boy, Birama-Sidibé, embarque et range mes caisses, installe mes affaires dans ma cabine, puis me fait ses adieux. Brave Bambara ! je le quitte avec regret; fidèle jusqu'à la dernière heure, il m'a rendu agréables les voyages dans la brousse et s'est conduit avec moi comme le plus loyal et le plus dévoué serviteur; il me souhaite bonne chance et bon mariage ; je le récompense autant que je puis et lui promets de lui envoyer un souvenir de France.
11 part alors seulement pour aller rejoindre à la hâte son nouveau maître.