‹ Journal d'un spahi au Soudan, l897-1899Chapitre 8 sur 37 · JOURNAL · texte numérisé non relu

JOURNAL

19 octobre 1897. — Pauillac.

Le paquebot s'agite, dérape mollement le long du quai et gagne le large, son imposante masse à peine ballottée par les vagues. De gros nuages de fumée noire sortent de sa cheminée et laissent longtemps dans Fair calme un ruban épais, qui s'évapore peu à peu

Accoudé au bastingage, je vois mon père, qui, tout au bout du quai, agite encore son mouchoir; puis, c'est fini Mes camarades m'emmènent, me distraient, et je veux oublier désormais tout ce qui reste en arrière

Nous sommes six sous-officiers de cava-

lerie, isolés au milieu de deux cents marsouins, la relève de l'infanterie de marine. Ce matin, à sept heures, un train spécial nous a amenés de Bordeaux à Pauillac; les marsouins chantaient, joyeux de s'en aller, insouciants de l'avenir, habitués aux brusques départs pour une destination quelconque : les colonies, pour eux, c'est la vie aventureuse, pénible, mais souvent libre, où l'on voit du pays, où l'on est chef de poste, où le blanc est quelqu'un, où l'on gagne une forte solde, vite dépensée au retour en quelques semaines de folle bombance Cela nous encourage, nous rassure et nous enthousiasme : on ne part pas si gaîment pour un exil triste et maussade. . . . .

Il y a quatre jours, j'étais encore à

Provins, menant la vie paisible de garnison. Le soir, à neuf heures et demie, je terminais dans ma chambre une théorie à deux engagés qui devaient passer le surlendemain leur examen de brigadier ; tout

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à coup, on frappe à la porte et l'adjudant de semaine me tend un papier, un télégramme officiel du ministère de la Guerre à notre colonel, dont voici le texte :

« Le maréchal des logis Lautour, du 29^ dragons, mis à la disposition des Colonies par le ministère de la Guerre, devra se rendre le 18 à Bordeaux, au bureau colonial, où il recevra des ordres pour s'embarquer le lendemain, à Pauillac, sur rf/rw^i^<5çy, pour le Soudan. »

Je fus un peu assommé du coup Je ne

m'attendais plus à partir; ma demande faite à l'inspection me semblait définitivement rejetée, une liste de sous-officiers ayant déjà paru au commencement du mois, désignant ceux qui seraient embarqués, — et, le vendredi soir, je reçois l'ordre d'être le lundi matin à Bordeaux !

J'étais content pourtant. Il est dur, sans doute, de quitter tout, aussi brusquement : le régiment, les amis, la famille, la France, tout ce qu'on aime, qu'on connaît, et qu'on

abandonne, pourquoi? pour le Soudan,

l'inconnu, avec ses dangers, son climat si ingrat, et la chance aléatoire d'en revenir officier. . . si l'on en revient ! . . .

Mais aussi, quelle jouissance délicieuse, si amère qu'elle soit, de partir ainsi pour un lointain pays, de se lancer dans une vie si nouvelle, de rompre enfin avec la

vie monotone et insipide de quartier !

Ge sera peut-être uue vie dure, mais sûrement pas ennuyeuse. Et l'on songe à l'avenir plein de surprise : le Soudan, le noir Soudan, comme l'appelle mon capitaine en second, qui en vient, — noir par la couleur de ses habitants, noir par sa tristesse et sa désolation de région brûlée par le soleil tropical, noir par les souvenirs qu'il laisse, de guerres, de maladies, de morts, d'épidémies, noir enfin par sa réputation méritée de tombeau des Européens.

A bord, nous nous installons dans l'en-

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tre-pont de 3" classe; nos lits, formés de petits casiers en planches, accotés les uns aux autres, serrés, étroits, garnis d'une bien mince literie, nous amusent.

Nous formons, tous les six, un petit noyau d'amis, unis par le hasard de la même fortune, les mêmes espoirs, le même but

L'un d'eux a déjà séjourné au Soudan et nous sommes suspendus à ses lèvres, quand il nous narre la colonne du Mossi qu'il a faîte, la vie de poste, les grandes

randonnées dans le désert Le Soudan

compte encore des régions insoumises ;

sûrement, nous marcherons Marcher,

faire colonne ! le rêve déjà s'ébauche vaguement, dans un décor d'interminable brousse, de désert brûlant, de villages nègres, de tatas en terre, avec des indigènes armés de lances, de fusils à pierre, de flèches empoisonnées.

21 octobre. — Lisbonne.

Le soleil se lève à peine, quand l'un de nous, déjà debout, dégringole dans lentrepont et nous hèle.

— Ohé ! les spahis !

— Quoi donc?

— On entre dans le Tage ! Le paysage est merveilleux. Allons hop! hors des toiles!

Le spectacle, de fait, vaut la peine

qu'on se dérange : nous sommes dans l'estuaire tout agité des flots de la mer qui remontent son cours; les deux rives se rapprochent sensiblement, verdoyantes, semées de petits bois , de villages qui dégringolent le long des pentes ou se dressent fièrement sur les crêtes, dominant tout le pays du clocher de leur églisejuchée au point culminant; des gorges étroites

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