TOLM\N.\L n'rjN VAUDEVILLISTE
— Faut pas que je rie, ça me donne soif! Quand, par malheur, il passe devant la
boutique d'un marchand de vin, il s'arrête net et toujours se parlant à lui-même :
— Oui, je sais bien ce que tu me veux, ma vieille, tu m'invites pour boire h l'armée française ! Je te remercie, j'ai mon lot aujourd'hui ! Et puis, qu'est-ce qui te reste, douze sous pour finir ton trimestre ! et c'est avec ça que tu oses m'offrir des rafraîchissements variés ! Eh bien, nom de Dieu ! j'accepte. Nous verrons bien qu'estce que tu feras quand tu auras bu ton dernier rotin, saligaud ! fainéant! Bism...
Et il entre chez le marchand de vins.
Quand il en sort, il devient encore plus mélancolique et il murmure en pleurant :
— Quand on pense que tout ça ne m'arriverait pas si j'avais fait jadis un beau mariage î Maintenant, je ne suis plus assez bien mis. Et puis, si je voulais encore essayer, faudrait pas que je me saoule avec
JuuuNAL d'un vaudevilliste V>3
(le reau-de-vie, faudrait au moins que je ne boive que du vin !
12 octobre
J'ai rencontré hier M. Claude, le chef de la sûreté, en garde national.
M. Claude a gardé sous la République la place qu'il avait sous l'Empire :
— Mes fonctions, m'a-t-il dit en riant, n'ont aucun rapport avec la République et me permettent de servir sans remords tous les gouvernements I
J'ai beaucoup connu M. Claude au théâtre du Ghàtelet où il était l'ami du directeur Hostein. C'est une physionomie qui m'a toujours intéressé.
C'est, en effet, un type que ce policier.
Amoureux de son « art », il n'a jamais qu'un rêve : réussir dans ses entreprises.
'J4 .KJURiNAL IJ UN VAUDEVILLISTE
Les voleurs disent de lui : « qu'il a un drôle d'œil ! »
Il a réellement un œil étrange, — vague, voilé en temps ordinaire, on dirait le regard d'un brave bourgeois qui ne pense qu'au double-six ou à un cent de piquet ; mais sitôt que cet œil est braqué sur un coupable, il se transforme subitement, il devient brillant, sévère et perçant comme une véritable vrille.
C'est un œil abominable ; il creuse et va jusqu'au fond du cœur. 11 faut être deux fois innocent pour ne pas en avoir peur !
C'est ce regard qui a forcé une foule d'ignobles gredins à avouer leurs crimes. Ces honnêtes gens avaient vaillamment résisté à tous les pièges du juge d'instruction ; on les avait « tàtés » de toutes façons : rien. — Alors on essayait de l'œil-claude. Et l'œil faisait infailliblement son effet. Le succès ne devenait douteux (jue (juand les
criminels avaient la vue basse, ce qui n'arrive pas tous les jours.
M. Claude pousse si loin l'amour de ses « fonctions » que son plus grand bonheur est d'aller seul en expédition.
Les dangers qu'il peut courir, il n'y songe jamais. — Autrefois, dans son jeune temps il mettait un pistolet dans sa poche : il a renoncé à ce luxe avec l'âge.
C'était une inutilité. Jamais les coupables pris au gîte ne lui ont fait résistance — à cause de l'œil!
Un jour, il alla seul arrêter, dans une maison garnie de la rue Saint-Jacques, les deux assassins présumés d'une marchande à la toilette de la rue de Clicliy.
Il pénètre dans l'hôtel, demande au maître du lieu si les deux hommes qu'il dépeint sont vraiment chez lui, et sur sa réponse affirmative il monte.
Quoiqu'il fît grand Jour, les deux gaillards étaient couches et dormaient. Il les réveille,