‹ Journal d'un vaudevilliste, 1870-1871Chapitre 13 sur 20 · U K N AL D " i: \ V A C D E \' l L L l b 1 l · texte numérisé non relu

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les fait lever, habiller, et attend, tranquillement assis sur une chaise, que ces messieurs soient prêts.

On descend enfin. Mais une lois dans la rue, pas de voiture... et la foule est énorme.

Les deux assassins ont toutes les facilités de la terre pour s'offrir une de ces courses qui mènent train direct à la délivrance.

Que fait Claude ? 11 passe doucement son bras sous celui de chacun de ses prisonniers, et, comme un bon père de famille, soutenu par ses deux fils, se met tranquillement en route.

Un ami le rencontre et va à lui. Claude s'arrête et cause. L'ami est bavard, et de temps en temps demande aux deux compagnons leur avis. Ceux-ci, peu à peu, finissent par répondre, et voilà la conversation générale qui s'établit.

Puis l'ami s'éloigne enfin, non sans avoir

salué très cordialement les deux « connaissances », et en disant à Claude :

— Ils sont très bien, ces messieurs!

— N'est-ce pas ? Je ne connais que des gens comme cela, moi !

Et le chef de la sûreté reprend le chemin de la préfecture, où il dépose enfin ses deux précieux colis.

A quelque temps de là il rencontre de nouveau l'ami bavard, on parle de choses et d'autres ; soudain Fami lui dit :

— A propos î et ces deux messieurs avec qui j'ai eu l'honneur, grâce à vous, de faire connaissance, rue Saint-Jacques, les voyez-vous toujours?

— • Moins, répond Claude.

— Est-ce que vous êtes brouillés ?

— Non.., mais j'ai eu le malheur d'en perdre un sur la place delaRoquette et l'autre voyage dans les environs deCayenne !

lô octobre.

La moralité de la guerre est, à mon avis, tout entière dans le récit suivant que m'a fait ce matin un sergent de la mobile :

Cet honnête garçon, peintre en décors, est caserne au fort d'Issy, depuis l'investissement.

Il a déjà pour sa part « descendu » une demi-douzaine de Prussiens. A la dernière affaire, celle du 8, il s'était battu en enragé depuis deux heures jusqu'à la nuit.

La retraite sonnée, il rentrait en échangeant quelques derniers coups de fusil, désireux de brûler sa dernière cartouche. En rampant le long d'un mur, afin d'éviter les projectiles ennemis, il aperçut dans une encoignure un officier prussien qui, sans doute pour rejoindre aussi son cam-

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pement, marchait également à quatre pattes, un revolver à la main.

Le hasard fit qu'il ne vit pas le mobile, celui-ci tira son coupe-choux, prit son temps, et, au moment où Tofficier fut à sa portée, il lui allongea un coup formidable de son arme sur la tête.

L'homme se redressa, regarda le mobile avec des yeux d'une douceur infinie, et tomba mort.

— C'est alors, monsieur, continue mon mobile, qu'il se passa en moi une chose extraordinaire : ces yeux qui m'avaient si doucement regardé, le grand silence qui se faisait, ce crâne ouvert d'où le sang sortait, tout cela m'impressionna tellement que je me pris à trembler et que je me sauvai comme un véritable meurtrier qui vient défaire son coup. — J'arrivai au fort, pâle, haletant, les yeux de l'officier incrustés dans l'esprit. J'allai me coucher pour essayer de dormir afin d'oublier. — Ah !

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bien oui ! Des visions m'arrivèrent, des cauchemars, la fièvre ; les yeux me regardaient toujours et pleuraient ; c'était un enfer. Si bien que le lendemain, n'en pouvant plus, j'allai tout raconter à mon commandant, qui me dit en hochant la tcte :

— Je sais ce que c'est, mon ami... j'ai éprouvé cela jadis aussi... c'est triste, la mort vue de trop près... Allez vous promener deux ou trois jours à Paris, je vous en donne la permission, et essayez de penser à autre chose.

Et le mobile est depuis hier à Paris, essayant comme le lui a recommande son commandant, de se distraire et n'y parvenant pas !

Il dit que les yeux le regardent toujours.

18 octobre.

Il m'a été donné de rencontrer aujourd'hui une noce !

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Une véritable noce en chair — et en fiacres, — avec une mariée pour de vrai et un mari contrôlé.

Ils s'en allaient gaîment, suivis des grands-parents, des garçons et des demoiselles d'honneur.

Et les cochers riaient, et les chevaux trottaient comme si dans huit jours ils ne devaient pas être mis à la broche!

Cette noce est un éloge : — La noce du siège de Paris est, à mon sens, ce qui devra le plus étonner les Prussiens.

La femme a déjà ses titres de gloire :

— Jeunes gens, pourra-t-elle dire à ses enfants, — si elle en a, — rappelez-vous que votre mère s'est mariée au son du canon et que le repas de ses noces s'est fait avec de la viande de cheval et des haricots conservés !

Je ne crois pas m'avancer beaucoup en offrant de parier que ces enfants-là n'auront pas « froid aux yeux ».

25 octobre.

Quelques journaux ont pris l'habitude de maltraiter les Allemands — on paroles — certains vont môme jusqu'à parler de leur valeur et de leur courage avec un mépris accentué.

Est-il bien habile de rapetisser ses ennemis? Il me semble que non.

Dans la vie privée on est parfois moins... maladroit : j'ai un ami qui a eu un duel en 4847, — le seul de sa vie; — le lendemain de son affaire, où il avait reçu un honorable coup d'épée dans un endroit qui l'était moins, il racontait déjà que son adversaire avait un pied déplus que lui, que c'était un spadassin illustre qui n'avait jamais manqué son homme et qu'en outre c'était un garçon très distingué.

En 1850, c'était un géant tirant Tépée

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comme Grisier lui-mCme et un baron dont la noblesse se perdait dans la nuit des temps.

J'estime qu'aujourd'hui cet adversaire est devenu le colosse de Rhodes en personne, maniant l'épée à étonner feu Saint-Georges, et noble comme les Pyramides.

Je dis peut-être des hérésies, maisj'avoue que je ne comprendrais pas un monsieur qui arriverait, l'œil poché et les vêtements en désordre, me raconter qu'il vient de se battre avec un moutard de dix ans, reconnu dans tout son quartier pour un jeune poltron.

31 octobre.

Depuis hier, les gardes nationaux avec fusils ne payent que demi-place dans les omnibus.

L'adjonction du fusil sert de preuve auconducteur, — la tabatière prouve en effet que lo garde nntional monte sa garde, et

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que par conséquent il ne devrait pas être en omnibus.

Ledit fusil a en outre l'avantage d'être un colis et de gêner les voisins qui, veufs d'instruments de destruction, payent leur place entière.

Cette idée d'obliger un soldat-citoyen à avoir son arme, pour économiser trois sous, me paraît une idée étonnante !

Elle indique de la part de l'administration des omnibus une confiance en ses concitoyens à képis qui frise presque l'expansion ! . . .

Du reste, j'ai tort de dire du mal des omnibus. A l'heure qu'il est, ce sont nos garde-manger de l'avenir, et je ne puis voir passer leurs excellents chevaux sans songer que dans quelques semaines, — bien marines, — ils nous aideront à supporter les « horreurs du siège », car décidément le cheval s'acclimate, ou plutôt nos estomacs s'acclimatent au cheval.

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L'iiivcslissemcnt <le Paiis aura été le triomphe de Thippophagie, et nous n'aurons plus de larmes d'attendrissement en lisant qu'à la retraite de Russie nos malheureux cavaliers étaient réduits à manger leurs montures.

Nous en arriverons même à penser que c'étaient des gars très heureux, qui se livraient à de véritables orgies culinaires...

C'est ainsi que la postérité remet chaque chose à sa place.

— Monsieur, dira un invalide, j'étais à la nérésina !

— Gourmand, va !

1" novembre.

On a licau faire, on ne peut s'empêcher de causer cuisine... C'est, en effet, la grosse question du moment.

On mange les chevaux, mais on no

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