JOURNAL D UN V A U DE V I LLI ST K
Il était temps ! Je ne tenais plus que par morceaux î
J'avais encore une fois mis vingt-six heures à faire un trajet qui jadis en exigeait à peine dix.
Mais j'ai pu voir Londres, embrasser les miens, et constater que là-bas pas mal d'Anglais nous sont de plus en plus sympathiques, quelques-uns sont même absolument stupéfaits et attristés de nos désastres.
A un dîner auquel j'assistais, la maîtresse de la maison, aux applaudissements de tous, a bu au relèvement de la France !
J'avoue avoir vidé mon verre avec émotion. Le relèvement de la France ! J'y crois, tous les Français y croient !
Oui, il est impossible que l'avenir ne garde pas à notre pays, qui a subi tant de malheurs pour des fautes qu'il n'a pas commises, la gloire méritée d'une revanche !
JOURNAL n'UN VAUDEVILLISTE 26.')
3 mars.
On commence à rentrer à Paris.
La ville reprend peu à peu sa physionomie d'autrefois.
On rencontre dans les rues pas mal de visages qu'on n'avait pas beaucoup rencontrés pendant le siège.
On y voit aussi quelques prisonniers retour d'Allemagne, échangés contre des prisonniers prussiens. Des passants les entourent, leur font raconter leurs aventures et les accablent de pièces blanches.
Hum ! hum ! il me semble bien que, parmi ces prisonniers, il y en a un que j'ai vu pendant le siège à Paris et qui faisait un autre métier ! Je crois qu'il était pâtissier de son état.
Un peu... quelconque, l'exploitation de la charité publique dans ces conditions-là !
Maintenant, vous me direz que la pâtisserie a été tellement délaissée depuis quatre mois !
5 mars.
FIN DE l'histoire DE MALAGAUCHE
Je connais la fin de l'histoire d\^.\fred P..., dit Malagauche, ce jeune acteur, parti pour essayer de tuer Tofficier allemand qui lui avait extorqué des documents stratégiques.
Alfred P... est venu hier chez moi me la raconter.
— Je vous apporte le dénouement de mon drame, me dit-il; je tiens à ce que vous le connaissiez. Yous voyez d'abord que je suis vivant, très vivant.
— Je vous en félicite !
— Sorti de Paris avec ma compagnie de francs-tireurs, après mille et mille aven-
tures que je vous passe, j'avais fini par découvrir le W régiment de cavalerie bavaroise, qui n'était pas à Troyes, près Barsur-Aube, mais ailleurs.
Une nuit, accompagné de camarades, je m'étais avancé en rampant jusqu'aux avantpostes du régiment en question, et comble de bonheur, j'avais cru reconnaître, à la lueur des falots, Fofficier que je cherchais tant et qui était de garde.
J'épaule mon fusil, caché derrière un buisson, je vise ! mais, toujours aussi adroit de mes mains que d'habitude, j'atteins la gamelle du factionnaire.
Mes compagnons et moi nous recevons alors une bordée de balles et ce n'est qu'à grand'peine que nous parvenons à retourner sains et saufs d'oii nous venions !
Quelques jours après, des hommes de ma compagnie réussissent à faire un prisonnier au régiment de mon espion. Je vais le voir, pour le questionner au sujet de mon
homme. Par bonheur, il parlait français comme père et mère ; où ont-ils appris le français tous ces gueux d'Allemands? on ne peut pas savoir.
— Yous avez dans vos cadres un officier du nom de Edgar de L...fald? luidemandai-je.
— Oui, c'est-à-dire nous l'avions, mais nous ne l'avons plus. Je sais de qui vous voulez parler, car j'ai été longtemps son brosseur.
J'étais bien tombé, comme vous voyez.
— L...fald n'était pas son vrai nom d'abord ; c'était un nom de guerre qu'il prenait quand il allait autrefois en mission secrète à l'étranger, ce qui est très bien vu chez nous. Il nous a même raconté qu'il avait jadis fait une bien bonne farce à Paris à un mauvais petit acteur !
Yous pensez si à ces mots je devins encore plus furieux que jamais !
— Et qu'est-il devenu? ce misérable, demandai-je au prisonnier.
— Il est mort !
— Mort ! I
— Il a été tué avant-hier dans un petit engagement avec un détachement de fantassins de chez vous !
— Tué I
— Oh ! c'était un brave, allez, et il est mort certainement en vaillant soldat qu'il était.
— Tué! répétai-je... et, murmurai-je timidement, et sa... femme, la connaissiez-vous aussi, par hasard?
— Sa femme, sa maîtresse, vous voulez dire, je crois bien que je la connaissais ! C'était une actrice du théâtre de... en Bavière !
— Une actrice !
— Ça l'amusait d'accompagner quelquefois son amant dans ses missions, elle l'aimait beaucoup d'abord, et elle va avoir un gros chagrin quand elle apprendra sa mort
— L'iio actrice, une cainarèide, pensai-je, voilà pourquoi elle n'avait pas pu résister le fameux soir oii elle était venue me voir jouer; elle avait su apprécier et comprendre mon mérite, elle !
— Alors, vous n'en voulez plus à l'officier ? dis-Je à Malagauche.
— Non, puisqu'il est mort !
— Et à sa femme non plus?
— A elle non plus ; ce qu'elle a fait pour aider son amant à me subtiliser des documents est peut-être d'une patriote, — je dis peut-être, car je ne veux pas discuter ces choses-là, — mais ce dont je suis sûr, par exemple, c'est que ce qu'elle a fait, le soir en question, est d'une artiste !
19 mars.
Le comité central a affiché hier une proclamation terrible.
.lOURNAL d'un vaudevilliste 271
L'émeute gronde, rourqaoi M. ïliiers s'obstine-t-il dans cette affaire des canons de Montmartre?
Après l'affreuse guerre que nous venons de subir , quels nouveaux malheurs nous menacent-ils encore?
21 mars.
La Commune est proclamée.
Malgré la gravité de la situation, j'avoue qu'aujourd'liui je me suis fait un doigt de bon sang.
J'ai rencontré un tranc-fîleur, notre confrère X... Ce brave était dans un état qu'il faut renoncer à déciire. Il était gaillardement parti avant l'investissemenl, avait fait ses six mois de siège — à Bruxelles — et était revenu une fois la paix conclue.
Depuis huitjours que Paris avait l'honneur de le recompter au nombre de ses habi-
272 JOURNAL d'un vaudkvillistk
tants, le franc-fîleur respirait, il avait peu à peu repris ses habitudes, essuyé sans trop de désastres le feu des plaisanteries de ses amis et connaissances, et s'en consolait d'ailleurs en se disant :
— Ils me bafouent, mais au fond je n'ai pas mangé de cheval... de pain noir; j'ai l'estomac en parfait état et je n'ai couru aucun danger. Maintenant, je réponds de ma peau pour la vie.
Et il continuait à engraisser. Ce matin, il avait maigri de vingt-huit livres.
— Eh bien , me dit-il, croyez-vous que j'en ai de la chance?
— Il est de fait que, comme déveinard.
— Et moi qui me suis dépêché de revenir !
— On vous aura trop pressé !
— C'est ma femme, ma satanée femme; elle n'en pouvait plus de ne pas avoir son Paris. Eh bien, elle l'a maintenant, et la Comnune avec !
— Et comment prend-elle cela, madame votre femme ?
— Elle est désolée, parbleu î ce qu'elle regrette le Brabant ! et moi qui lui disais : Ecoute, je t'en conjure, ne te dépêche pas de défaire tes malles, on assure que l'affaire des canons de Montmartre n'est pas arrangée...
Baste ! pour ravoir je ne sais quel mauvais fichu, elle a tout bouleversé, en sorte que depuis ce matin nous piochons, elle et moi, à tout remettre en ordre... J'en suis à mon dix-septième colis I
— Vous repartez donc !
— Si je repars ! c'est-à-dire qu'au besoin je m'en irais sur les mains... avec ma femme en bandoulière...
— Vous n'iriez pas loin comme cela !
— Ce que j'en dis, c'est une manière de parler... Mais nous partons ce soir... tout à l'heure, sitôt que le chemin de fer consentira à nous prendre...
— xivouez que tout est cependant encore bien tranquille !
— Je la connais, votre tranquillité, c'est comme pendant le siège où vos journaux ne cessaient de dire: Tout va bien, le bombardement n'a encore gagné que la rive gauche ; nous mangeons des choses très suffisantes : les côtelettes de chien valent mieux que des côtelettes de mouton, et un tas de mauvaises plaisanteries du même genre. Je vais vous dire : moi, je suis un drôle de corps, mais je ne peux pas supporter les émotions... c'est une question de tempérament... Ce n'est pas de la peur. Vous ne croyez pas que c'est de la peur, n'est-ce pas ?
— Pafbleu!
— C'est nerveux ! Ça me prend dans le creux de l'estomac, ça me serre, ça me suffoque et, va te promener ! il faut que je me couche...
— J'ai eu un oncle comme vous !
— J'ai consulté pour cela... Vous comprenez que j'ai essayé de réagir contre cette infirmité stupide... J'ai fait venir des médecins sérieux... Tous m'ont dit la même chose : c'est un mal chronique. C'est pourquoi, à mon grand désespoir, j'ai dû céder aux prières de ma femme et quitter Paris avant le siège.
— Et c'est pourquoi vous le quittez encore aujourd'hui.
— Avec chagrin ! Mais ma santé d'abord, n'est-ce pas ?
— Evidemment !
— Ce n'est pas quand je serai mort que cela arrangera beaucoup les affaires.
— J'allais vous le dire...
— J'ai de la famille !
— Votre femme !
— Et ses sœurs ! — Je me dois aux miens.
— Les lois sociales vous l'ordonnent.
— Vous voyez bien ! j'ai les lois sociales
pour moi! Au revoir donc, et j'espère que
je m'en vais avec votre estime.
— C'est-à-dire que je vous prie d'en faire votre dix-huitième colis !
4 avril.
Encore une bataille ! encore du sang !...
Quelle tristesse ! quel malheur ! — Et il ne se trouvera personne pour se jeter entre les combattants et leur dire que ce qu'ils font est impie, que ce qu'ils font est un soufflet de plus donné à l'honneur de la France !
Il me semble pourtant qu'en cette heure douloureuse le devoir de tout citoyen, grand ou petit, est d'essayer d'arrêter ce combat fratricide, d'empêcher que cette souillure se prolonge, que ce crime se continue !
Songez donc ! on tue non seulement des hommes, mais on tue des femmes, on massacre des enfants.
JOURNAL D*U?«' VAUDEVILLISTE tlï
C'est le bombardement prussien qui recommence, et ce sont des obus français qui font des cadavres français !
Peut-être en est-il de même de Fautre côté ; peut-être y a-t-il là-bas des habitants inoirensifs qui reçoivent des projectiles parisiens ?
Parisiens, Yersaillais : pourquoi ces mots? pourquoi ces noms?
Versailles est en guerre avec Paris. Paris combat contre Versailles ! Chacune de ces villes n'est donc plus française?
Et c'est donc comme il y a deux mois, alors que Versailles voulait l'extermination de Paris et que Paris voulait celle de Versailles !
Il n'y a donc rien de changé, sinon que cette fois, l'ennemi ne s'appelle plus la Prusse ou la France, mais la France toute seule !
278 juuiiN.vL d'ux vaudevilliste
11 avril.
... Et pendant ce temps Guignol continuait ses représentations !
Les Champs-Elysées sont labourés par les bombes : les obus crèvent les toits, éventrent les passants.
A deux pas de là on s'entretue ; la fusillade, les décharges de mitrailleuses crépitent sans un instant de répit ; on ramène des blessés, des cadavres ; des femmes pleurent, c'est toute l'horreur de la guerre.
Et Polichinelle bat le commissaire !
Je n'ai pas l'honneur de connaître M. le directeur de ce théâtre, oii je n'ai pas d'ailleurs mes entrées, mais je ne puis m 'empocher de lui exprimer toute l'admiration qu'il m'inspire.
A en juger par ce seul fait, cet impre-
sario est un homme de courage et en même temps un amoureux de son art.
Il a surtout compris, ce dont je le félicite, que toutes ces grandes querelles ne regardent pas les enfants et que ce n'est pas parce que la politique divise les homi^es qu'il faut que les bébés soient privés de leurs plaisirs habituels !
Il semble leur dire par cette énergique protestation :
— Petits, ne regardez pas de ce côté et ne prêtez l'oreille qu'aux discours de mes marionnettes. Vous êtes dans l'âge heureux où rien ne vous touche, où vous ignorez les vilenies et les massacres. Vous connaîtrez toujours assez tôt ces horreurs. Pour aujourd'hui, messieurs mes clients, ignorez qu'il existe des Yersaillais et des fédérés, une assemblée nationale et une Commune. Cherchez à ne pas entendre ce grand tapage qui se fait là-bas ; ignorez qu'il y a un duel gigantesque entre gens du même pays, entre
fils de la même mère, le plus épouvantable des duels que les hommes aient jamais rêvé et venez rire et applaudir aux coups de bâton de Guisfnol !
14 avril.
C'est à Paris seulement que « le curieux » existe, et c'est à cause de cela que je trouve ce type admirable.
Il représente exactement le caractère parisien, il est comme le résumé des qualités et des défauts de la ville universelle.
Il est brave et badaud, décidé et musard, persistant et flâneur.
Depuis que la guerre civile est déchaînée, depuis que le bombardement prussien est continué par le bombardement versaillais, le curieux se montre dans toute sa splendeur.
Il veut voir et il voit.
Rien ne le décourage. Le matin, il sort de
chez lui attiré par le bruit du canon ; il a sous le bras son parapluie — son arme ordinaire — et il se rend aux Champs-Elysées.
Là, tout son travail consiste à enfreindre les consignes, à chercher un moyen de passer et à arriver le plus près possible du champ de bataille.
Il court les plus grands dangers, les obus éclatent autour de lui , les balles sifflent à ses oreilles, — rien n'y fait. — Quand l'obus arrive, il se jette par terre et se relève au plus vite ; peut-être, pendant qu'il était couché, s'est-il passé quelque chose qu'il n'a pas vu, et il faut qu'il voie touti
Sur ce chapitre, il est inflexible. Pensez donc! il aurait été là depuis le matin, un événement important serait survenu, et pendant ce 'temps il aurait bêtement eu le nez sur le sol et serait resté les yeux fermés ! n'ayant plus le droit de dire : qu' « il a vu ».
Mais il aurait été tué sans ce plat ventre ; il aurait été tout au moins horriblement blessé sans ce doigt de gymnastique.
Belle raison !... Le curieux n'y regarde pas de si près. — Sa devise est : Qui ne risque rien ne voit rien, — et il risque.
Je me rappelle un curieux implacable qui, de sa vie, n'a manqué un incendie, une inondation, un combat ou tout autre sinistre.
Il avait du reste à ce jeu un bonheur insolent : pas un événement de la rue ne se passait sans qu'il fût là, — les écrasés ou les suicidés l'attendaient.
Il avait tout vu : Tarrestation de Tropmann, les guillotinades, toutes les émeutes !
Il avait assisté à toutes les poursuites de chiens enragés, de perroquets envolés, de serins perdus.
C'était une Gazette des Tribunaux faite homme ; sa mémoire était prodigieuse, il se souvenait de tout ce qui concernait son
JOURNAL d'l'.n va rnEVILLrSTE 283
métier, il m'était personnellement des plus utiles.
Je passais sur le boulevard, j'y rencontrais un attroupement : et je filais sans m'arréter, certain que le soir je saurais exactement la cause de Tattroupement.
Et cela ne manquait jamais.
Je n'avais qu'à dire à mon curieux :
— Qu'y avait-il donc aujourd'hui sur le boulevard Montmartre, à trois ou quatre heures de l'après-midi ?
— Oh ! rien... un pochard qui avait trop bu et qui voulait absolument embrasser un sergent de ville! On l'a conduit au poste... Il s'appelle Pandigart et est ébéniste de son état. Quant au sergent de ville, c'est toujours le nommé Moirot, la mort aux pochards !
Un jour, on rapporta mon curieux chez lui à moitié expirant ; il avait été « voir » un incendie, et une poutre enflammée lui était tombée sur la tête...
ti84 JOURNAL d'un vaudevilliste
Je montai auprès de lui... 11 pouvait à peine parler ; pourtant il me dit entre deux cris de douleur :
— Ah! quel dommage que j'aie été tout de suite blessé !... J'avais une si lionne place pour voir travailler les pompiers !
20 avril.
Depuis que M. Thiers est chef du pouvoir et qu'en cette qualité il prononce des discours à l'Assemblée nationale, il a pris une habitude qui m'agacerait horriblement si n'importe qui me la servait dans la vie privée :
L'habitude de poser à propos de tout la question de cabinet.
Jeudi encore, un député quelconque l'ayant interrompu, M.. Thiers a carrément offert sa démission.
— Du silence ! s'est-il écrié, ou je m'en vais !
Sa démission pour une simple interruption, voilà où le chef de l'exécutif en est arrivé.
On voit que sa retraite ne tient pas à grand'chose, et qu'aux prix où sont les denrées, on ne peut pas dire que celle-là soit chère.
Il est vrai que quelques gens malintentionnés auraient le droit de prétendre que cette habitude est une pure tactique, et que M. Thiers n'offre aussi souvent sa démission , et aux prix les plus minimes, que parce qu'il sait bien que c'est un moyen de se la faire refuser.
J'ai eu jadis une bonne qui faisait admirablement le haricot de mouton et à qui j'avais eu la faiblesse de le dire.
Cette bonne, imbue de sa haute puissance, avait pris l'habitude de me traiter absolument comme M. Thiers, — du haut de son haricot de mouton politique, — traite ses députés.
286 JOURNAL d'un VAUDEVILLISTK
Me cassait-elle un verre plus ou moins de Bohême, si je faisais mine de ne pas la complimenter sur la façon dont elle n'en avait fait que des miettes, elle me répondait en fronçant le sourcil :
— Si monsieur n'est pas content, il n'a qu'à le dire. Nous ne sommes pas mariés.
Les premières fois, le haricot de mouton fit son effet, et je me tins coi ; mais comme la réponse en question avait des fréquences fantastiques, un beau jour que plusieurs piles d'assiettes étaient devenues, entre les mains de mon chef de cuisine, de simples échantillons de castagnettes espagnoles, je saisis la balle au bond et lui répondis :
— Mais comment donc ! nous sommes si peu mariés que ce soir même « j'épouse » une autre bonne !
Mon chef de l'exécutif n'en revenait pas, et je crois même qu'il n'en est jamais revenu.
JOLI UN AL d'un vaudevilliste 287
25 avril.
Les « paisibles » habitants de Saint-Germain-en-Laye s'amusent beaucoup en ce moment. Des industriels ont installé des lunettes sur leur terrasse, et c'est à qui fera lu queue pour y regarder la « bataille » qui se livre sous Paris.
Ces industriels encaissent des recettes colossales, et, de mémoire d'homme, les habitants de Saint-Germain n'ont pas pris autant de plaisir. La ville est comme en fête. On se pare pour aller regarder dans les lunettes, et le théâtre, absolument délaissé, a été forcé de fermer ses portes.
Le spectacle « en plein air » l'a emporté sur le spectacle clos.
C'est de cette façon que Saint-Germain est ému de ce qui se passe à quelques pas de lui.
La guerre civile ne lui procure qu'une agréable distraction. Parisiens et Yersaillais ne sont que des acteurs qui jouent leurs rôles de figurants du Cirque d'une manière plus sérieuse que d'habitude — voilà tout.
Jadis le Châtelet représentait des pièces militaires, mais c'était beaucoup moins bien monté... Quelle mise en scène mesquine à côté de celle-ci! et puis pensez donc: tout cela.^st (c arrivé » ; au moins, les hommes qui tombent sont des morts pour de bon, les cris des blessés sont des cris pour de vrai.
C'est un spectacle qu'on peut raconter ; on a vu quelque chose qui n'est pas une imagination d'auteur.
Certainement cela manque de ballets, et il y a peu de changements à vue ; mais on ne peut pas tout avoir, et c'est déjà énorme que la chose soit aussi historique.
JOURNAL d'ln vaudevilliste 289
30 avril.
Hélas ! encore quelques jours de cette horrible guerre, et le village d'Asnières aura vécu.
Aujourd'hui déjà il n'est plus que ruines et cendres ; demain, il ne sera plus qu'un souvenir !
Pauvre charmant petit pays ! Il avait résisté à la guerre nationale ; les bombes prussiennes l'avaient respecté ; à la signature de la paix, il avait respiré ; il était sorti sain et sauf du grand désastre !
Mais voilà qu'après la guerre avec la Prusse, arrive la guerre avec Versailles !
Et il y laisse sa vie, le joyeux village !
Et, comme Saint-Gloud, il sera bientôt une
curiosité pour les étrangers qui aiment à
venir de loin « voir de jolis décombres ».
Et si cependant un petit pays devait être
290 JOL'HNAL d'lN V A T D E V 1 L L1 S TE
respecté des Parisiens et des Versaillais^ c'était celui-là.
Chacun des deux ennemis n'y a-t-il pas contracté comme une dette de reconnaissance.
Asnières, c'était la jeunesse de Paris ! Il y était venu, depuis plusieurs années, une colonie d'artistes dramatiques, — pauvres gens si éprouvés depuis huit mois, qui se consolaient de leurs misères présentes en songeant à leurs maisonnettes de làbas, acquises péniblement au prix de sévères économies, et qu'ils savaient être demeurées intactes !
Aujourd'hui, ces maisonnettes, ces derniers refuges, sont détruits !
11 ne leur reste plus rien à ces pauvres artistes, pourtant si dévoués pendant le siège, toujours prêts adonner leur concours pour aider aux misères des blessés, pour contribuer aux dépenses de la grande ville, pour payer des canons avec leur talent.
JOURNAL d'um vaudevilliste 291
C'était une chose célèbre autrefois, — je parle d'il y a six mois, un siècle ! — que le train de minuit d'Asnières, un samedi d'été.
Il les emportait tous, ce train noctambule, les comédiens et les comédiennes, les canotiers et les canotières.
Tous allaient se reposer de Paris,, ils allaient rire un peu, ceux qui s'étaient exténués à amuser les autres toute la semaine. Ils allaient oublier leurs ennuis, leurs fatigues — en se fatiguant pour leur compte, — ceux qui s'étaient huit jours durant abîmés dans le travail et dans la « sagesse ». C'était un éclat de gaieté qui durait dix minutes, le temps d'aller de la gare Saint-Lazare à l'autre gare, et qui éclairait toute la route.
Un dimanche à Asnières ! — c'était peutêtre bien uq peu tumulteux, un peu tapageur. Il n'était pas de la dernière moralité de s'y trouver avec sa fille ou avec sa
femme, mais quelle joie I quel entrain !
C'était Paris entier qui s'amusait.
II y avait de tout : des chanteurs, des virtuoses, l'homme à la vielle et l'homme aux mirlitons !
Les restaurants étaient bondés de mangeurs acharnés pourvus d'appétits féroces.
Les cafés regorgeaient de consommateurs aux soifs inextinguibles I
Les bals, de danseurs aux jarrets de
granit !
Et tout cela remuait, grouillait, allait,
chantait !
Asnières mort, c'est nn des sourires do Paris quis'éteinl !
3 mai.
J'arrête ici mon journal. Décidément ces notes sur la guerre civile m'attristent trop.
Et puis je suis bien forcé d'interrompre
JouRiNAL d'un vaudevilliste 293
mon petit travail quasi quotidien, car me voilà hors Paris et désormais sans nouvelles.
Avant-hier, j'ai rencontré sur les boulevards un des hommes politiques les plus en vue du moment.
— Qu'est-ce que vous faites ici? m'at-il dit brusquement.
— Pas grand' chose !
— Pourquoi restez- vous à Paris, puisque vous n'y êtes pas forcé? allez-vous-en, tout cela va finir horriblement mal !
— Je le crois !
— Et de quelque manière que cela finiss il faudra plaindre autant les vainqueurs que les vaincus.
— C'est mon avis !
— Allez-vous-en ! C'est ce que les gens raisonnables ont de mieux à faire aujourd'hui.
— Eh bien ? Pourquoi n'ôtes-vous pas un homme raisonnable aussi, vous?
— Moi !
— Rien ne vous retient à Paris, vous non plus, partez avec moi !
— Ma foi!...
— Ma famille est déjà à Gombs-la-ville chez des amis. Gombs-la-ville est un petit village entre Yilleneuve-SainL-Georges et Melun, nous y serons tout à fait tranquilles, est-ce dit?
— Tant pis, c'est dit !
— Je pars demain jeudi...
— Demain, je ne peux pas, mais j'irai vous retrouver.
— Quand?
— Après-demain.
— Entendu, nous vous attendrons samedi pour déjeuner, c'est promis ?
— Oh ! oui ! absolument promis !
Je suis parti le lendemain jeudi, mais l'homme politique en vue n'est pas venu le samedi suivant; il m'a même écrit qu'il ne viendrait pas. G'est dommage! j'ai
.JOURNAL n'U.N VA IIDKV ILLISTE 295
dans l'idée que, s'il avait tenu sa promesse , s'il avait suivi le conseil qu'il m'a donné si fraternellement, les choses auraient joliment changé dans sa vie et peut-être même dans la vie du pays.
La manière dont j'ai quitté Paris vaut peut-être la peine d'être racontée.
Il n'est pas facile de s'en aller de la grande ville, sous le régime sévère de la Commune !
Toutes les barrières, toutes les portes sont gardées par des fédérés qui ne laissent passer personne sans ipermission de la préfecture. (
Je n'avais pas de permission.
Pour ne pas emporter de malle, ce qui m'aurait immédiatement dénoncé, j'avais mis, ayant la chance d'être maigre comme un clou, mes chemises sous ma tunique et mes chaussettes dans mes poches; j'avais cinq ou six caleçons sur mes jambes et je ne sais
291) .lOUHNAL d'in va LDRV 1 llistk
combien de mouchoirs et de cravates disséminés un peu partout.
J'étais légèrement plus gros que d'habitude, mais pas beaucoup.
J'avais été à pied à la porte de Gharenton. Si je parvenais à passer cette porte, la gare de Gharenton n'était pas loin et une fois à la gare j'étais sauvé : j'allais directement en chemin de fer à Gombs-la-ville.
Il s'agissait donc de franchir la porte.
A quelques pas de la fameuse issue, j 'examinais les « têtes » des fédérés qui la gardaient.
Il n'y avait qu'un fédéré par grille ouverte. J'allai gravement à celui qui me paraissait le plus aimable, de loin.
J'avais pris un gracieux petit air indifférent et marchais comme quelqu'un qui se promène et admire le paysage.
J'arrive devant la grille :
— Où allez-vous? me demande le fédéré.
JOURNAL n'UN VAUDEVILLISTE 297
— Nulle part ! Je prends Fair et je regarde...
Et je passai en lançant un petit : ouf ! de satisfaction.
Je n'avais pas fait trois pas, que le fédéré me rappela :
— Fichu ! pensai-je, et moi qui me croyais hors d'affaire !
Je me retournai et je vis que le fédéré me regardait en riant :
— Vous savez, me dit-il, que je vous ai laissé passer parce que je vous connais, autrement je vous aurais fait faire demitour à droite !
— Vous me connaissez! fis-je, flatté et heureux.
— Parhleu !
— Merci, alors !
Et je lui serrai affectueusement la main.
— Vous êtes venu chez moi il n'y a pas plus de deux ou trois ans. Oh ! je vous remets hien !
— Je suis allé chez vous?
— Oui, souvenez-vous ! Yous aviez dîné dans le quartier et vous êtes venu avec deux étudiants, des amis de la maison qui vous avaient amené; vous avez pris des consommations toute la soirée. Je dois même dire que vous n'avez consommé que ces consommations-là.
— Je me rappelle à peu près; qui
êtes-vous donc ?
— Je suis le patron du 304 du boulevard Montparnasse !