‹ Journal d'un vaudevilliste, 1870-1871Chapitre 19 sur 20 · ALFRED · texte numérisé non relu

ALFRED

ancien gastrcdgique.

C'était pour faire rire.

Seulement, je le répète, est-ce le moment de chercher tant (jue cela à « faire rire ! »

19 février.

Il est peut-être utile de raconter pour l'édification des races futures et même présentes, comment un voyage de Paris à Londres s'accomplissait en l'an d'armistice

1871, quelques jours après la signature de la (c convention qui mettait fin à la résistance de la capitale ».

Fiilèle observateur des règles de cette convention, j'avais adressé le V février une dernand^ejjis s^z^:^sser à mon préfet n/ de police provisoire, IVP Cresson.

Je devais recevoir ce permis quarantehuit heures après ; naturellement, je ne le reçus que le 4 février au soir, ce qui est l'effet d'une activité sans précédents dans Fadministration.

Muni de ce précieux document, il ne me restait plus pour gagner Londres qu'à me préoccuper des moyens de communications.

Ils abondent ces moyens et se surpassent tous en confortable et en facilité.

Le premier consiste à aller de Paris à Gonesse à pied, à passer la nuit dans la boue, sans le moindre abri, car la gare est devenue un posle prussien cl tout ce qu'il

y avait de maisons dans le village n'est plus qu'un joli stock de plâtras. Puis le matin, à six heures, il faut prendre le train « allemand » qui essaye de vous mener promptement à Amiens.

Le second moyen consiste à se fourrer vingt ou trentième dans une mauvaise voiture qui vous conduit de Paris à Gonesse, petit adoucissement qui coûte vingt francs et ne vous dispense pas d'ailleurs de la nuit passée en plein air.

Le troisième, infiniment plus onéreux, consiste à fréter un brillant équipage et à aller au milieu des Prussiens et des maraudeurs coucher à Chantilly, quelque chose comme cinq ou six heures de voiture et un nombre indéterminé de cahots produits par les effondrements de la route.

Le quatrième, enfin, à être suffisamment protégé des dieux pour connaître quelqu'un de l'administration du Nord qui vous autorise, — moyennant finances, — à vous ius-

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taller à La Chapelle dans un train vide de ravitaillement et à suivre ce train dans tous ses méandres explorateurs, sous Fccil vigilant de nos ennemis.

C'est ce qui fut mon cas. Grâce à une obligeance sur laquelle je demande à jeter le voile de l'anonyme, je puis m'embarquer le jeudi 9 février, à six heures, dans un compartiment de 1'*^ classe, s'il vous plaît, et franchir gaillardement les avant-postes de Saint-Denis, oii un soldat prussien parlant français vient regarder simplement mon permis — pour la première fois.

Il le trouve, à ce qu'il paraît, suffisamment en règle, et nous repartons pour Gonesse, où nous prenons en passant les infortunés voyageurs qui sont venus de Paris à pied ou en voiture, ce qui n'est pas à beaucoup près une différence sensible. Nous arrivons à Chantilly, puis à Creil. En temps ordinaire, il faut en train express, pour aller de Paris à Creil, à peine une heure.

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Nous en mettons six.

De quart d'heure en quart d'heure, le train s^arrêtait.

Qu'était-ce ?

— Rien : — les Prussiens qui nous disent d'arrêter, répondaient les conducteurs.

— Pourquoi ?

— On ne sait pas... probablement parce que cela les amuse...

A Greil, nous nous précipitons sur ce qui fut autrefois le buffet. Nous n'avions pas dîné et nous mourions littéralement de faim, ce qui est à coup sûr le dernier des supplices, quand c'est dans un train de ravitaillement qu'on voyage.

Au milieu des soldats allemands qui encombrent la gare, nous pénétrons dans la salle de « restauration ». — C'est écrit 1 et en allemand, bien entendu.

Le garçon nous sert du pain blanc, — enfin I — le premier que je mange, pour ma part, depuis de longues lunes, du porc

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frais et du fromage, — un souper arclii-sar- (lanapalesque, surtout pour des Parisiens qui viennent de faire leurs trois mois de cheval et leurs cinq mois de confitures !

Nous avons beau manger, nous avons toujours faim ; il y a de ces heures-là dans la vie I

— J'ai bien là un jambon, dit le garçon, mais si je vous le sers maintenant, je sais qu'il ne m'en restera plus, et alors qu'est-ce que je donnerai aux autres voyageurs qui vont venir ?

Nous nous engageons à être d'une sobriété Spartiate... nous tenons à voir un jambon ! — L'ami avec qui je voyage jure qu'il en a oublié la couleur et la forme. Il me soutient, autant qu'il se le rappelle, que ce comestible est carré et vert.

Je lui réponds que mes souvenirs à moi, parfaitement présents, me représentent ce genre de volaille sous l'aspect d'une boule à couleur solferino.

Le garçon, qui a l'air de s'intéresser à notre discussion, dissimule à peine un sourire de mépris, et, pour nous écraser sous le poids du fait accompli, il nous exhibe le fameux jambon. Mon ami essuie un pleur. Moi, j'ai ég^alement un sangiot dans la gorge...

Il nous semble revoir un ancien camarade... Un peu plus, emportes par l'émotion, nous lui presserions le manche... Le garçon nous en sert deux tranches... Elles sont immédiatement englouties.

Survient un voisin de compartiment qui jette un cri à la vue du jambon...

— Tiens! fait-il, un gigot!

Et il tend son assiette avec une vigueur qui me terrifie.

Le garçon me fait un signe de Fœil...

— Là ! me dit-il, vous voyez bien, tout le monde va en vouloir ! il n'en restera pas les papillotes !

Un remords m'envahit à ces nobles pa-

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rôles ; je sens que mon devoir est de sauver la vie aux voyageurs qui nous succéderont, je m'avance :

— Monsieur, dis-je à notre voisin, ce gigot m'appartient, je viens de l'apporter de Paris...

— Ah bah !

— Oui... permettez-moi de vous en offrir une tranche en qualité de concitoyen...

— Mais..., fait le voisin visiblement embarrassé...

— Je vous en prie, monsieur...

— J'accepte alors et à charge de revanche.

— Oui, au prochain siège de Paris vous me revaudrez cela.

Je coupe moi-même délicatement un morceau respectable, je le passe à mon voisin et remets le restant de jambon au garçon qui me serre la main secrètement... et me fait payer double, bien entendu.

Nous sommes lestés, il ne s'agit plus que

de nous remettre en route. — Il est une heure du matin.

Nous sortons et allons sur la voie . . . 0 surprise ! plus de trains. Nous avançons ! nous questionnons :

— Les Prussiens ! nous répondent les employés en courbant la tête. Ces messieurs continuent à s'amuser.

Que faire ? — Hélas ! passer la nuit dans la gare, à moins que les Allemands ne permettent aux nombreux trains vides de marchandises, qui sont garés là, de se remettre en route ; mais quelques-uns attendent depuis vingt-quatre heures !

Une heure se passe. Enfin un de ces trains va pouvoir partir : les « Prussiens » veulent bien.

Nous cherchons un fourgon , le plus propre possible. Nous ouvrons les portes... 0 seconde surprise ! ils sont tous pleins de voyageurs, couchés par terre, les privilégiés sur dix brins de paille. — Ils attendent

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ainsi depuis quatre lieures... et il y a des femmes et des enfants.

Quelle tristesse! et penser que c'est chez soi, dans son propre pays, qu'on est ainsi traité !

Nous trouvons enfin un fourgon moins plein que les autres ; nous y montons et nous nous asseyons sur nos valises.

Le train part. Il arrive à Breteuil. Là il s'arrête. Nouvel accès de gaieté des Prussiens !

Cette fois l'accès est long, car il dure toute la nuit ! Et nous ne sommes plus qu'à trente- six kilomètres d'Amiens, à une heure et demie à peine... à petits pas... et il faut demeurer stationnaires de deux heures à huit heures du matin !

Et allez donc vous plaindre !

— Que voulez-vous? nous dit-on, — le chef de gare allemand dort, et il a donné

l'ordre de ne pas le réveiller la nuit... ça renrhuine!

Enfin, le coup de sifflet se fait entendre, et à neuf heures et demie nous entrons dans la gare des marchandises d'Amiens.

Amiens est aujourd'hui une ville absolument prussienne, soldats à droite, soldats à gauche, soldats partout. Les wagons allemands se succèdent, personne ne parle français, et c'est nous qui avons réellement l'air d'être les étrangers.

Nous apprenons pourtant avec joie qu'un train régulier de voyageurs part chaque j our, à une heure, d'Amiens, et va à Boulogne et à Calais.

Nous avons le temps d'aller déjeuner.

Nous entrons dans la ville. Elle déborde de soldats. Dans un restaurant où nous entrons au hasard, déjeunent des officiers prussiens. Ces messieurs sont polis ; ils nous saluent à notre entrée. L'un d'eux

même nous demande en bon français si nous venons de Paris.

Sur notre réponse affirmative, il ajoute avec un intérêt qui a l'air d'être sincère :

— Est-ce qu'on y mange enfin du pain blanc ?

— Pas encore, disons-nous, — mais cela ne va pas tarder.

— Tant mieux ! fait-il.

Les drôles de gens ! ils ont l'air heureux que nous ne soyons plus malheureux !

Le maître du restaurant nous bichonne.

Il est sérieusement enchanté de voir des Parisiens, lui.

Il nous fait passer après le repas dans son petit salon, et là nous donne une foule de détails navrants sur l'occupation d'Amiens. Hélas ! ce sont toujours les mêmes : des exactions méthodiques, un pillage régulier, de Tordre dans le désordre.

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Il nous raconte un trait dont son établissement a été le théâtre et qui prouve à quel point la discipline allemande est implacable.

Il y a quelques jours de cela, trois sousofficiers dînaient dans la salle, une jeune fille entre, la fille de la maison ; l'un des soldats va à elle, lui prend la taille et veut l'embrasser de force. La jeune fille se débat et appelle au secours !

Un colonel qui loge au-dessus de la salle entend les cris et descend rapidement. Il interroge la jeune fille.

— Quel est le coupable ? demande-t-il froidement.

Pas de réponse.

— Est-ce qu'on ne m'a pas entendu ?

reprend-il alors. Quel est le coupable?

Deux sous-offîciers désignent en tremblant leur camarade, qui devient livide,

— C'est toi?... fait le colonel.

— Oui!

— Yous Tavez vu faire? dit Tofficier en s'adressant aux deux autres.

— Oui!

Et alors, tranquillement, comme s'il s'agissait d'une chose simple, le colonel tire son revolver de sa poche et brûle la cervelle au soldat.

C'était le règlement !

Il est midi. Nous courons à la gare pour rie pas manquer le train qui part à une heure.

Nouvel encombrement de soldats sac au dos ; c'est tout un régiment qui change de résidence. Nous avons comme un pressentiment que ce train militaire-là va nous retarder. En effet, son départ dure une demi-heure. Deux heures sonnent, puis trois : rien. Nos wagons à nous n'arrivent pas. Ils doivent venir de Boulogne et y retourner immédiatement.

Nous interrogeons les employés français.

— Oh ! nous disent-ils, il faut être patients, les Prussiens ont sans doute fait garer nos voitures quelque part... leur service à eux d'abord ; après, c'est pour nous, si ça leur plaît.

Enfin le train est signalé, nous nous précipitons dans les compartiments, la machine siffle et nous partons.

Encore quelques minutes et nous atteignons Abbeville, la Ugne de démarcation, et nous sommes chez nous, sur notre territoire... en France !

Huit heures, c'est Boulogne ! la mer est enfin là ; c'est-à-dire la liberté ! l'espace !

Nous embarquons et arrivons à Londres aussi régulièrement que par le passé, ayant mis quelque chose comme deux jours pour faire un voyage qui^ jadis, demandait à peine neuf heures et demie.

Londres est toujours Londres ; il y fait du brouillard, mais le pain y est blanc ; il y

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gèle, mais la viande est admirable de succulence et de bon marché.

On s'y occupe énormément de nos élections. Les sympathies pour la France sont affichées à tous les coins de rues , et le bruit court que le ministère actuel va tomber dans quelques jours, pour n'avoir pas voulu aider la France à repousser l'invasion prussienne.

Il est bien temps !

27 février.

— Monsieur, me dit mardi dernier un Anglais dans la cité de Londres, le retour à Paris est redevenu facile. Si vous avez eu du mal pour venir jusqu'ici, vous allez en être récompensé en retournant chez vous plus douillettement que par le passé.

Fort de cette assurance, je pris, mercredi lualin, à sept heures (juaraiile-cinq, le train

express, qui me conduisit en deux heures à Douvres.

La mer était absolument calme.

En une heure et un quart, le bateau nous ramena à Calais, et avec si peu de secousses qu'un voyageur, qui dans le chemin de fer avait eu mal au cœur pour avoir mangé coup sur coup six sandwichs, retrouva immédiatement son assiette. Le voyageur n'en revenait pas.

— C'est extraordinaire, disait-il, voilà maintenant la mer qui guérit du mal de cœur!...

Pour ma part, je me gaudissais, — le voyage commençait merveilleusement, et mon Anglais avait raison jusque-là, — non seulement la route était facile, mais encore les éléments y mettaient du leur. J'adressai m petto un remerciment bien senti au citoyen Neptune en regrettant qu'il ne se fut pas porté aux dernières élections; j'aurais voté pour lui.

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Nous arrivâmes à Calais à midi.

— Le train pour Paris ? demandai-je à un employé français , avec cet aplomb que donne la confiance dans une bonne étoile.

— A quatre heures trente, me dit-il.

— Heinj fis-je.

— Eh bien, oui, à quatre heures trente... pas avant.

— Il faut que j'attende ici quatre heures et demie ?

— Hélas ! oui.

— Mais au moins le train me conduira à Paris directement ?

— Je l'espère.

— Vous n'en êtes pas autrement sûr ?

— Est-ce qu'on est sûr de quelque chose avec les Prussiens ! Nous répondons bien de vous mener jusqu'à Abbeville ; mais à partir de là jusqu'à Saint-Denis, nous sommes entre les mains de messieurs les Allemands.

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— Ce n'est donc pas un train régulier ?

— Régulier si on veut, c'est un train de marée auquel il nous est permis d'ajouter une seule voiture de première classe et une seule de seconde, et je vous engage à essayer d'être un des premiers au guichet, car nous ne délivrons qu'autant de billets que ces deux voitures peuvent contenir de voyageurs. Quand on n'arrive pas des premiers à la distribution, on ne part que le lendemain.

— Encore une queue à faire, comme s'il s'agissait d'acheter du cheval I

— Vous l'avez dit.

L'horizon se rembrunissait. Il me passa la vague idée d'acheter une canne, des bottes, et de revenir tranquillement à pied à Paris. Mais l'armistice n'était pas encore prolongé ; en tout cas, il expirerait, disaiton, au plus tard le dimanche 26. Si fortement que je pressasse le pas, je courais la chance d'arriver à x\miens au moment

où les hostilités recommenceraient ; et alors, qu'est-ce que le destin bismarckien me réservait ?

Je pris le parti de déjeuner et, après déjeuner, de m'asseoir juste devant le guichet aux billets et d'attendre.

On n'a pas idée comme c'est long quatre heures, quand on a que soi seul avec qui l'on puisse causer.

J'avais beau chercher des sujets de discussion, je me donnais toujours raison ; c'était d'une monotonie qui, heureusement, finit parm'endormir.

Enfin, quatre heures un quart sonnèrent, et le guichet s'ouvrit.

— Une première pour Paris, fis-je en bondissant de telle sorte que je manquai presque de passer tout entier par le vasistas !

On me donna mon ticket.

Le train s'organisait dans la gare. C'était bien, en effet, un convoi de marée ; les yeux iermés, on aurait pu l'affinncr. Ces

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choses-là, comme on dit dans je ne sais plus quel vaudeville, ça se voit avec le nez.

Enfin, je pus monter dans mon compartiment, moi huitième, mais avec quel encombrement de paquets.. Seigneur !

Il n'est permis aux voyageurs de faire enregistrer que cinquante kilos de colis par tête, le reste est soi-disant réputé devoir être tenu à la main. Mes compagnons de compartiment avaient cru de leur devoir de faire bonne mesure, et chacun tenait à la main — c'est-à-dire sur mes pieds, sur mes genoux et principalement sur ma tête — une quantité innombrable de petites malles — énormes.

Et moi qui, par un excès de pudeur, n'avais emporté qu'un nécessaire' de voyage !

Le dernier voyageur qui fît son entrée dans la boîte déjà assez semblable à un fourgon de bagages, voyant tous les filets

et tous les dessous de banquette pris par les colis et me trouvant le seul objet pas encore complètement couvert de malles, ne trouva rien de mieux que de me mettre une bourriche sur les genoux.

Je m'efiipresse d'avouer que, à peine assis, il me reprit immédiatement la bourriche ; mais le doux regard qu'il me lança était significatif. Evidemment, il mourait d'envie de laisser son colis oii il était, pendant toute la durée de la route !

Le sifflet retentit et nous partîmes. Enfin !

J'étais serré comme un des harengs que nous ramenions à Paris. Etendre mes jambes était une ambition à écœurer Gromwell lui-même. Quant à parvenir à me gratter le nez, c'était exécuter un de ces amers tours de force comme le destin s'amuse à en imposer aux mortels qu'il veut taquiner !

— Et quand arriverons-nous à Paris ?

demandai-je à un de mes voisins.

— Dans onze heures, s'il plaît aux Allemands.

Onze heures de cet étau ! Indubitablement j'arriverai là-bas sous la forme d'un parapluie î

Six heures et demie. Nous voici à Boulogne. On ouvre notre portière.

— Messieurs, nous dit un employé de la compagnie, vous ne voudriez pas rendre service à un infortuné voyageur qui attend ici depuis hier matin, en le laissant monter avec vous ? il s'assoira oii il pourra.

J'esquissai un cri de paon. Par bonheur, mes compagnons de route en lancèrent un pareil, en masse, tellement strident, que l'employé, effrayé, referma vivement la portière.

Le train repartit.

A Abbeville, nouvel arrêt. Nous entrons, hélas! en Allemagne. A partir de cette "ville, ce sont les chefs de gare prussiens qui commandent.

Heureusement, la nuit était noire et nous ne pouvions distinguer les soldats. On voyait pourtant des ombres aller et venir avec quelque chose de pointu sur la tête. C'étaient nos vainqueurs, les employés de la maison Guillaume et G'^

— Messieurs, nous dit notre conducteur, préparez vos sauf-conduits.

Je renonce à dire par quel miracle d'adresse je parvins à me rendre un bras libre et à tirer de mon portefeuille le permis signé Cresson.

Miracle inutile — aucun soldat ne se présente à la portière.

Le convoi express était en route, mais, depuis son entrée en ce Prusse », il avait changé d'allure. Par ordre, il allait au petit trot.

— Mais de ce train-là, dis-je, ce n'est plus onze heures que nous allons mettre... c'est un mois !

— Les Prussiens ! firent mes voisins en courbant la tôte avec résignation.

Dix heures et demie : c'est enfin Amiens !

Nous avions évité le garage, le grand amusement de nos ennemis, qui, sans dire pourquoi, sans que même on en devine la cause, font à chaque instant arrêter les trains, les laissent attendre une heure, deux heures, trois heures, puis, quand Fidée leur en vient, donnent tranquillement l'ordre de repartir.

Cette fantaisie. .. allem ande s'exerça cependant à Longueau, où nous restâmes une heure et demie en panne.

— Mais pourquoi? m'évertuais-je à demander au conducteur. Il ne passe aucun train. Nous ne gênons pas le service, puisque notre convoi est à heure fixe.

— On ne sait jamais, répondit l'employé. Ils ordonnent, et il faut que nous ohéissions.

Hélas ! oui, il faut que nous obéissions ! Le chef de gare prussien daigne enfin nous autoriser à nous remettre en route.

Mais ce n'est plus au petit trot que nous allons, c'est au pas, — un chien nous suit pendant une lieue et, de temps en temps, il est forcé de s'arrêter : autrement, il nous dépasserait.

De Longueau à Paris, quaftd la route n'est point « ornée » d'Allemands, il faut deux heures en train express ; nous en mettons sept !

Il fait grand jour; nous sommes devant K Saint-Denis. Nous arrêtons pour attendre que l'on vienne nous demander nos saufconduits.

Je recommence mon miracle d'adresse.

Second tour de force inutile. Aucun soldat ne montre son nez à la portière.

Enfin, nous traversons les fortifications et nous voici dans la ville.

Je sors de mon étau, mes vêtements collés sur la peau. Je devais avoir l'air d'un paratonnerre ambulant.

Je rentre chez moi et me couche.

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