DE DOUVRES A CALAIS
5 août.
Ce matin, de bonne heure, le vent ne soufflait encore qu’à peine. Pourtant, lorsque la brume se dissipa, une brise rafraîchissante se leva de la direction de l’est, et nous quittions le port vers neuf heures, en compagnie d’une cinquantaine de gens fort convenables qui, grâce au temps ravissant, ne nous gênèrent pas du tout.
Les paquebots de Douvres sont de beaux navires bien construits, et pourvus de tout le confortable possible. Nos compagnons de route formaient un groupe panaché. Les plus amusants étaient deux vieilles dames françaises chaperonnant trois jeunes filles. L’une des vieilles dames paraissait munie de bonnes provisions, qu’elle portait avec d’autres objets dans un sac caché entre ses jambes, sous ses jupons. L’une de ces péronelles1 eut mal au cœur malgré la douceur du balancement, et nous vîmes le garçon de cabine enlever les traces de ce malaise avec le torchon même qui lui servait ensuite à essuyer les assiettes. Ce petit incident,
i. Some of the Abigails... Ce nom biblique s’applique, en anglais, surtout à une soubrette, une suivante.
JOURNAL D’UN VOYAGE A PARIS
et d’autres du même genre nous firent passer le temps, pendant que la côte anglaise disparaissait graduellement, à mesure que nous approchions de la côte française. Nous arrivâmes en quatre heures deux minutes à la jetée de Calais, et nous entrâmes dans son port long et étroit, par un vent guilleret, tandis qu’une foule de monde accourait pour nous voir débarquer.
Au moment où nous mettions pied à terre, nous fûmes entourés par cent figures, les plus étranges qu’on puisse imaginer : femmes en bonnets à ailes, sans souliers ni bas, hommes à demi-nus sous des haillons, avec des anneaux d’or aux oreilles, etc., etc., etc. Un Anglais, malgré tout ce qu’il a entendu dire du changement qui l’attend en France, est quand même ahuri de trouver à si peu de distance une telle différence dans les manières, dans l’habillement, et dans tout ce qui l’entoure.
On nous conduisit d’abord au bureau d’un commissaire qui examina nos passeports, mais ne nous retint que peu de temps. Ce bureau n’était guère plus grand qu’une échoppe de fruitier1, et à peu près aussi bien meublé; le commissaire lui-même était fort sale etavait très mauvaise tournure 2. Nous fûmes arrêtés encore à un autre endroit, près de la porte de la ville, et alors seulement nous fut-il permis de nous rendre à 1 ’Hôlel
i. La comparaison entre le bureau du commissaire et 1’ « échoppe du fruitier» a été supprimée par l'auteur dans le texte de la troisième édition ; il s’est contenté de dire que ce bureau était « fort petit et très misérablement meublé».
a. Ce commissaire de police était probablement « le citoyen » Saint- Amour-Goossin ; il était en fort mauvais termes avec son chef, le commissaire général Mengaud dont nous trouverons le nom plus loin. Voir Notes sur Calais en 1802... S. 1. n. d. et sans nom d’auteur (par J. -H. de Rheims ; extrait de l’ Almanach de la ville de Calais, 6e année, 1848). ln-8°, 47 p. et 2 planches ; p. 5.
Cour de l’hôtki, Dessin, a Calais.
CALAIS
Dessin qui, tout le monde le sait, a toujours été, et est encore aujourd'hui très bien tenu. Nous y logeâmes dans un grand salon donnant sur le jardin, et communiquant avec plusieurs chambres très bien meublées
Arrivés vers sept heures, nous apprîmes que la comédie venait juste de commencer, et comme le théâtre était dans l'auberge même 1 2, cette circonstance nous décida à commander le dîner pour six heures et demie ; nous nous rendîmes ensuite au théâtre et nous y eûmes assez de plaisir. La représentation consistait en un petit opéra comique dont la musique était tout à fait jolie ; les acteurs étaient supportables : l’un d’eux en particulier, qui était déjà d’un certain âge, me rappela notre favori Parsons 3.
Ce théâtre n’est pas très propre, et je m’imagine qu’on n’y a pas touché depuis la Révolution ; pendant la guerre, la maison cessa en effet d’être une auberge et fut transformée en maison de commerce, ainsi qu’en dépôt de toutes sortes de marchandises. C’est du moins ce qu’on nous dit ; mais j’ai peine à concevoir quelles marchandises il pouvait y avoir à Calais pendant la guerre. Au théâtre, nous eûmes un exemple de poli-
1 . L’hôtel Dessin (ou hôtel d'Angleterre) est celui que Sterne a rendu célèbre par le séjour qu’il y fit lors de son voyage en France. Il avait été ensuite tenu par le petit-fils de Dessin et, plus tard, par Quillac, ancien propriétaire de l’hôtel du Lion d’argent. ( A praclical Guide during a journey J'rom London to Paris... London, R. Phillips, 1802. In-18. — Cf. Reichard, Guide des voyageurs en France... Weimar, 1810, page i34.) Le musée de la ville de Calais s’installa en avril 18G1 dans les bâtiments de l’ancien hôtel Dessin qui avait été acquis par la municipalité. Il y resta dixhuit ans et fut ensuite transporté dans le local où il est aujourd’hui. (Le Pas-de-Calais au dix-neuvième siècle. Notices rédigées à la demande du Conseil général. Arras, impr. Repessé-Crépel, t. I, lyoo, p. 1 53.)
2. Le théâtre, construit par la famille Dessin en 1775, communiquait en effet avec l’hôtel par un passage privé.
3. William Parsons (1736-1795), acteur comique qui fut très populaire en Angleterre.
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tesse, auquel, je le confesse, nous sommes peu habitués en Angleterre. A notre entrée, deux messieurs, assis dans une loge, voyant que nous étions en compagnie de deux dames et que nous n’avions pas de place, quittèrent aussitôt la loge et insistèrent pour la laisser à notre disposition. Ils firent cela avec un tel naturel et en même temps insistèrent si poliment qu’il nous fut impossible de refuser. Ce fait, qui contrastait tellement avec ce qui se passe quelquefois chez nous en pareil cas, nous donna une impression des plus favorables de la politesse française.
Après avoir ri de bon cœur d’une petite scène comique très amusante, nous nous en retournâmes à un dîner élégant quoique léger, servi avec un bon goût que nous ne connaissons pas en Angleterre ; on nous servit du Champagne, du Côte-Rôtie et du Chablis ; les deux premiers à six, et l’autre à quatre livres1 la bouteille ; on nous donna un élégant dessert, avec le fromage en même temps, chose toute nouvelle pour nous. Nous eûmes aussi la curiosité de visiter la cuisine qui est montée sur un très grand pied, et admirablement ordonnée. Il y avait trois cuisiniers ; d'innombrables filles de cuisine, toutes en bonnets à ailes, avec de longues boucles d’oreilles, et toutes habillées de la meilleure façon.
Notre première impression de la France concorda avec ce que j’en avais entendu dire par beaucoup de personnes ; elle est, sur nous, en retard d’un siècle pour le confort, les voitures, etc... mais la vivacité et la
i. Quand il s'agit de francs, notre voyageur emploie toujours le mot livres ; nous l’avons imité puisqu’il n’y avait qu’à transcrire un mot qui sc trouve en français dans le texte original. A peine est-il besoin de faire remarquer que pour éviter toute confusion, nous avons écrit livres sterling toutes les fois que le prix d’un objet a été exprimé en pounds.
Diligence et Cabriolet.
CALAIS
variété de talents y éclatent en toutes choses. Les gens du commun semblent également plus instruits que chez nous; depuis la Révolution, ils ont un air d’indépendance qu’ils ne possédaient pas avant. Je ne parle de tout cela qu’à titre de première impression ; et comme il est probable que nous en éprouverons de moins favorables, il n’est que juste de noter celle-ci.
Nous fûmes fort divertis par l’arrivée en chaise de poste, voiture de voyage habituelle, d’une famille française ; j’en ai donné, ainsi que de la diligence, un léger croquis 1 ; les chevaux de la chaise étaient minables ; il y en avait un entre les brancards, et, sur les côtés, deux, dont l’un était monté par un postillon chaussé de grosses hottes, ressemblant assez à notre enseigne Pistol2. Les dames âgées semblent vouloir maintenir la tradition de l’ancien costume français, avec leurs grandes capelines plissées et leurs longs corsages qui contrastent drôlement avec le costume à la grecque adopté par les plus jeunes.
La porte de l’hôtel ferme dès la tombée de la nuit, et le portier se tient constamment à l’intérieur pour l’ouvrir : à dix heures, une cloche sonna ; nous demandâmes pourquoi; c’était pour annoncer l’heure où les personnes, dans la rue, devaient porter une lumière, n’importe laquelle, fût-ce une pipe à la bouche.