‹ Journal d'un voyage à Paris au mois d'août 1802Chapitre 11 sur 60 · DOUVRES · texte numérisé non relu

DOUVRES

longues discussions, que les Fiançais tranchèrent à leur avantage, sans mesure ni justice1.

Vers le soir, nous montions voir le château de Douvres. La journée avait été si chaude que nous n’avions pu, à mon grand regret, nous risquer dehors que très tard. Le château me frappa par sa grandeur et son aspect pittoresque ; je conseillerai aux amateurs de dessin d’y passer quelques heures. A chaque tournant, vous saisissez quelque grand trait, et tandis que la masse du vieux château forme un premier plan rempli de noblesse, à l’horizon et à vos pieds s'offre une perspective d’une égale beauté. C’est du haut de la falaise située en face, de l’autre côté de la ville2, que l’immortel Shakespeare a tracé ce tableau si vivant, dont le souvenir nous revient à l’esprit en contemplant ce spectacle :

« Il s’y trouve une falaise dont la tête haute, s’avançant par-dessus la mer qui est à ses pieds, s’y mire avec terreur..

«... Comme c’est terrible et comme cela donne le vertige de regarder une telle profondeur ! Les corbeaux et les choucas qui volent à moitié de la distance paraissent à peine aussi gros que des escarbots ; à mi-côte, en bas, est suspendu un homme qui cueille du fenouil marin — terrible métier! Il me semble qu’il n’est pas plus gros que sa tête : les pécheurs qui se promènent sur la plage apparaissent

1. L’observation de ce règlement était sévèrement surveillée; elle le fut encore davantage quelques semaines plus tard et de nouveaux ordres encore plus précis furent, à cet effet, transmis aux autorités administratives de Calais. ( Courrier des spectacles du 21 fructidor an X- 8 septembre 1802.) — Cf. plus bas, p. 118.

2. Douvres se trouve en effet dans une profonde vallée qui s’ouvre, sur la mer, au pied de hautes falaises de craie, disposées en amphithéâtre. Sur l’une des deux falaises (Casffe Hill) se dresse la vieille forteresse; l’autre (Western Heights ou Shakespeare' s Cliff ) est celle dont il va être question et où Shakespeare a situé une des scènes les plus dramatiques du Roi Lear.

10 JOURNAL d’un VOYAGE A PARIS

comme des souris ; là-bas la grande barque à l’ancre s'est rapetissée à la taille de sa chaloupe, et sa chaloupe à celle de la bouée qui disparaît presque à la vue; le bruit de la vague qui se fâche contre les innombrables cailloux stériles de la plage ne peut être entendu de la hauteur où nous sommes. Je ne veux pas regarder davantage, de crainte que la tête ne vienne à me tourner, et que, la vue me manquant, je ne tombe en bas, la tête la première ».

Le Roi Lear, Acte JF1.

Nous fûmes fort divertis par d’amusantes histoires sur la façon dont les deniers publics ont été dépensés ici en perfectionnements depuis la dernière guerre. Ce qu’un ingénieur trouvait excellent et exécutait à grand prix, un autre le déclarait abominable ; tel travail de défense qu’un général croyait fort important pour la sécurité du château, était considéré par un autre comme ne devant servir qu’à le livrer à l’ennemi ; c’est ainsi, par exemple, qu’un fort construit sur la colline opposée, de façon à dominer absolument la ville de Douvres, parut ensuite commander le château si complètement, que l’ennemi, en cas de débarquement, s’en rendrait maître infailliblement. En conséquence, le fort fut prudemment détruit.

i. Telle est l’indication que porte le texte; elle manque de précision. Sur les quinze vers que cite notre voyageur, les deux premiers sont empruntés à la première scène et les treize autres à la sixième scène du quatrième acte.

Nous avons pensé qu’au lieu de tenter une nouvelle traduction de ce passage, nous ne pouvions mieux faire que de transcrire celle d’Émile Montégut, qui suit le texte de très près.

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