‹ Journal d'un voyage à Paris au mois d'août 1802Chapitre 14 sur 60 · DE CALAIS A BOULOGNE · texte numérisé non relu

DE CALAIS A BOULOGNE

6 août.

Le lendemain, nous nous occupâmes de rassembler nos voitures ; on les avait fortement égratignées, et nous commençâmes à nous repentir d’avoir amené des voitures anglaises, ce que je déconseillerai, à moins qu’elles ne soient très robustes. A l’Hôtel Dessin on peut louer une bonne chaise de poste pour Paris, aller et retour, au prix de douze gui nées. Je crois que c’est une meilleure combinaison ; les Français conduisent bien mieux et beaucoup plus vite leurs propres voitures, qu’ils ne conduisent une voiture anglaise.

Beaucoup d’Anglais prétendent qu’on paye ici pour huit chevaux quand on n’en emploie que six : je m’imagine que cela vient de l’habitude que l’on a. de compter un cheval par personne. Ainsi nous étions cinq dans une voiture, deux dans une autre, et on nous compta neuf chevaux, alors qu’il n'en était employé que huit. Je conseille à ceux qui amènent d’Angleterre une chaise de poste, de munir celle-ci de deux brancards, et non pas d’un timon ; cela leur permettra d’atteler à trois chevaux au lieu de quatre, et ils ne s’en trouveront que mieux.

JOURNAL D’UN VOYAGE A PARIS

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Peu après neuf heures, on nous conduisit à M. Mangot 1 pour l’examen de nos passeports ; le bureau était plein ; on prit une note exacte du nom de mon ami et du mien, et l’on nous dit que les passeports nous seraient rendus dans deux heures environ. Nous finies le tour de la ville, qui paraît peu habitée et où la vie n’a guère d’autre activité que celle qui provient des voyageurs circulant entre la France et l’Angleterre : nous étions très désireux départir, autant que possible, avant d’autres voitures anglaises, car la route est fort différente si l’on prend les devants. Les droits de douane furent élevés, parce que voitures et bagages étaient ensemble ; mais, comme ces droits sont proportionnés à la quantité des effets transportés, je ne vois pas d’utilité à les noter ici ; voici, d’ailleurs, le détail de la note payée par nous à Calais ; elle donnera une idée des prix que l’on paie en général dans les auberges, car le tarif est à peu près le même partout.

i. Sic dans l'original. Ce personnage, qui avait le titre de Commissaire général dans les ports de la Manche et du Pas-de-Calais, se nommait J. Mengaud. ainsi que cela résulte de documents publiés dans l’Intermédiaire, t. LXVI (1912), col. 569-576 ; cf. l’Almanach national de l’an X. — J. -H. de Rlieims, dans l’opuscule que j’ai cité plus haut (p. 12, note 2) nous donne son titre et parle de lui en termes peu sympathiques (p. 3 et 5). Henry Rcdhead Yorke, qui, lui, l’appelle Mengoud ( France in eighleen hundred and two... edited by [Lady] J. A. C. Sykes... London, W. Heinemann, 1906. In-8°, p. io-i3) le peint sous de fâcheuses couleurs. Du reste, les voyageurs qui, à leur entrée en France, étaient soumis à l'examen des différents fonctionnaires chargés de les « recevoir », semblent avoir été exposés à toutes sortes de tribulations et d’ennuis, de sorte que leur humeur devait s’en ressentir. Les planches 4, 5 et 6 d’un très rare album plus caricatural qu’artistique, il est vrai, publié à Londres en 1822 et intitulé : Paris and Dover; to and fro by Roger Book'em, nous montrent que la Douane et le Bureau des passeports devaient manquer de confortable ; la Porte par laquelle les arrivants pénétraient dans la ville, à l'aspect sévère, et près de laquelle se trouvent les gendarmes, inspectant les nouveaux venus, n'offre à ceux-ci rien d’encourageant. S’il en était ainsi vers 1820, que devait-ce être en 1802, après la période de désorganisation que la France venait de traverser

CALAIS

La note suivante comprend le dîner, le logement et le déjeuner du lendemain pour cinq personnes et deux domestiques.

livres. sols.

Dîner .

1 B. de Champagne .

1 Côte-Rotie. . . .

1 Chablis .

1 Bière .

4 Bougies . . . .

2 Cahiers de papier .

Thés ......

Bâton de cire . .

Logement . . . .

Déjeuner .

Note des domestiques

Femme de chambre Valet .

IO

Il paraîtra peut-être ridicule que j’aie transcrit cette note qui n’a rien d’extraordinaire dans un sens ni dans l’autre, mais j’ai pensé qu’elle donnerait une très juste idée de la manière dont les hôteliers établissent les prix, suivant le plus ou moins d’importance de la société qu’ils hébergent.

Les lois relatives à la circulation sont imprimées et vendues avec le livre de route, qu'il est utile de consulter pour tout1. Une poste est de six milles et est taxée à trente sous par cheval et quinze sous par postillon ; on n’a le droit de rien réclamer de plus aux

1. Nous avons donne quelques indications bibliographiques sur le Livre de poste dans V Introduction.

voyageurs. Notre lettre de crédit sur le banquier de Calais était de 80 livres sterling qui nous furent payées, moitié en Louis d’or, moitié en écus. Nous eûmes le tort de ne pas faire peser les Louis d’or, de sorte que plusieurs fois, en cours de route, on nous en contesta la valeur.

Enfin, à deux heures et demie ayant terminé nos affaires et reçu nos passeports, nous pûmes quitter la cour de l’auberge, les postillons claquant leurs fouets en un bruyant concert plein d’un entrain remarquable. Quand on n’est jamais venu en France, ce premier départ est très amusant. Des cordes tenant lieu de harnais, des traits beaucoup plus longs que les nôtres ; les chevaux montés, placés à trois pieds en avant des chevaux de main, sous le prétexte que, portant un homme, ils doivent avoir moins à tirer ; ces bêles si mauvaises, et tout l’attelage si infirme, font qu’un Anglais peut craindré de n’arriver jamais sain et sauf au bout de la première étape. Mais nous avions bien cru jadis que ce peuple si désordonné et si misérabe ne serait jamais capable de constituer une armée ! Pourtant, les chevaux de poste parcourent leur chemin, et les hommes ont formé des armées victorieuses !

A la traversée du pont-levis, nos passeports furent encore examinés ; puis, nous nous engageâmes sur une route tout à fait semblable aux routes anglaises, dans d’excellentes conditions. La seconde étape ressemble à la première, quoique plus accidentée. En changeant de chevaux à la troisième, qui précède celle de Boulogne, un accident burlesque survint. Deux Français voyageant en chaise de poste changeaient de chevaux. Le cheval de milieu étant insuffisamment retenu dans ses harnais, fila en avant, de sorte que les

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