BOULOGNE
brancards tombèrent à teiTe ; il s’en suivit une collision entre les têtes des deux Français. Je ne sais si ces têtes étaient de roche ou bien d’acier ; toujours est-il qu’elles prirent feu et que l’incident se traduisit par une explosion de jurons à l’adresse du postillon négligent ; nous les laissâmes dans le plein exercice de ces mots élégants que Sterne appelle des termes de comparaison, et qu’emploient les Français, dans l’expression de leur fureur
La dernière étape avant Boulogne est rude et monlueuse ; notre barouche étant très délicatement suspendue, nous craignîmes presque qu’elle n’y restât ; nos postillons étaient fort libres, pleins de sans-gêne et avaient bu plus que de raison ; le premier, malgré nos protestations, persistait à tenir son cheval sur le bas-côté et à le laisser aller à sa guise sur l’accotement de la route; il en résulta que les deux premiers, apercevant en dehors du chemin quelques beaux blés qui les tentèrent, firent subitement demi-tour et faillirent nous mettre dans le fossé ; nous nous plaignîmes en vain, mais nous fûmes dès lors persuadés qu’un postillon français est l’être le plus obstiné du monde. Je m'imagine qu’un grand nombre d’entre eux doit être, chaque année, victime de l’imprudence avec laquelle ils conduisent. Ils laissent continuellement les traits s’enrouler deux ou trois fois autour des jambes des chevaux, sans même y prendre garde. Je voudrais bien savoir ce qu’il y a dans leurs têtes à la place du cerveau : on n’y trouverait sans doute que de l’obstination, de l'entêtement, de l’eau de-vie et du tabac à priser.
Nous arrivâmes sains et saufs à Boulogne vers sept heures et demie du soir, et nous descendîmes à Y Hôtel
JOURNAL D’UN VOYAGE A PARIS
d'Angleterre , tenu par un Anglais, M. Parker. Cet hôtel est situé dans une rue étroite et bruyante, *et il nous fit vivement regretter l’hôtel, de Calais, que nous venions de quitter. Il était comble, grâce à quatre familles d’Anglais qui débarquèrent après nous. Le souper était quelconque, servi par un garçon français fort impudent qui se piquait d’avoir été dans les armées pendant la guerre ; il ne parvint qu’à nous servir fort peu convenablement ; jamais un homme ne m’inspira semblable aversion. Son maître, M. Parker, était obligeant, mais sans autorité sur lui.
Le champagne était fort bon ; le bouchon de l’une des bouteilles ayant sauté violemment, ce républicain sans-gêne dirigea le contenu de celle-ci dans l’oreille de mon ami, et se permit de trouver la plaisanterie très bonne. J’appris par la suite que d’autres personnes eurent à se plaindre de lui ; il fut mis à la porte, et nous ne le vîmes pas au retour1.
i. Parker et son Hôtel d’Angleterre étaient fort appréciés par les voyageurs anglais. Henry Redhead Yorke avait logé chez lui en 1792; étant revenu en France en 1802, il passa de nouveau à Boulogne et, dès son arrivée, demanda « si Parker était encore de ce monde ». Le pauvre Parker lui raconta qu’il avait eu bien des mésaventures depuis qu’ils ne s'étaient vus, ayant été arrêté et emprisonné à Paris à l’époque de la Terreur, à la requête d’un député à la Convention nommé « Dounne ». Parker a évidemment défiguré le nom de son bourreau dans son récit, ou bien Yorke l’a très inexactement transcrit ; aussi la curieuse histoire de cet hôtelier envoyé en prison parce qu’il ne pouvait plus offrir de Porto à son client, est-elle difficile à contrôler. (Voir France in eigliteen hundred and two... by Henry Redhead Yorke, edited... by [Lady] J. A. C. Sykes... London, W. Heinemann, 1906. In-8°, p. 20.)
Le registre des personnes emprisonnées révolutionnairement, dressé par Eugène Labat et conservé aux Archives de la Préfecture de Police fait mention de plusieurs personnages nommés Parker. Le malheureux hôtelier de Boulogne est peut-être celui dont le nom a été orthographié Parked. Les pièces originales qui subsistent dans le dossier de ce dernier nous apprennent qu’il fut conduit à la prison du Plessis, mais elles ne donnent pas la date de son incarcération ; il fut libéré le 22 pluviôse an III (10 février 1795) par ordre du Comité de sûreté générale.