CHANTILLY
d’avance. Le maire déclina notre invite et nous répondit : « Je sais, Monsieur, que les Anglais sont très exploités, et je ne crois pas que vous ayez aucune raison de donner plus de trente livres à ce forgeron ; mais, s’il refuse, je ne puis pas le forcer 1 ! » Nous retournâmes à l’auberge re infecta 2, et nous fûmes en fin de compte obligés de payer intégralement les soixante livres ; l’homme était prêt à arracher ses bandes (ce qui nous aurait mis dans l’impossibilité de repartir) si nous n’acceptions pas ses prétentions. Tous les assistants, du reste, prenaient le parti du forgeron contre nous.
Notre note, à l’auberge, fut encore un assez curieux spécimen d’exploitation. N’ayant trouvé à nous offrir qu’un brochet froid et un morceau de veau, froid aussi, et qui, de plus, sentait fort mauvais, le patron nous réclama, pour cela, 26 livres et 19 sous. Aussi je recommande vivement à mes compatriotes de ne s’arrêter à Chantilly sous aucun prétexte, et seulement si cela est tout à fait nécessaire 3.
1. Le maire de Chantilly, Pierre-François-Bernard Patin, était notaire. Entré comme commis, chez son prédécesseur en 1777, il avait succédé à ce dernier en 1783. Il habitait la maison qui porte le n” 83 de la rue du Connétable et y mourut le 1 4 décembre 1804. (G. Maçon, La ville de Chantilly. III. L’ administration et la vie au xvin' siècle. — Senlis, impr. E. Vignon fils, igzi. In-8”, pages 4 5.)
Ne semble-t-il pas que cet excellent maire professait (déjà !) « l’horrour des responsabilités »? Peut-être même aimait-il, pour sa tranquillité, à mettre en pratique le fameux mot « Pas d’affaires ! » qui se répète maintenant si couramment du haut en bas de la hiérarchie administrative ? — J. G. Lemaistre, lui aussi (voir plus haut, p. 89, note 2) fut cruellement écorché par la tenancière de l’hôtel du Petit Trianon; du moins eut-il plus de chance que Sir Dean Paul, car le juge de paix de Versailles lui donna raison.
2. C’est-à-dire : sans solution. Cette locution, devenue presque proverbiale, a été plusieurs fois employée par Plaute dans ses comédies.
3. L’auberge en question était probablement celle qui portait l’enseigne du Roi d’Angleterre, alors installée dans la maison qui porte maintenant le n" 2 de l’avenue de la Gare, à l’angle de la rue de Gouvieux. (G. Maçon, La ville de Chantilly, II, p. 80.)
JOURNAL D’UN VOYAGE A PARIS
Le palais du prince de Condé fournit un triste exemple de ce qu’a pu faire la fureur populaire ; ce beau domaine a été entièrement détruit1. La plus grande partie du château a été démolie, et ce qui en reste est inhabité. Les somptueuses écuries, restées intactes, ne servent plus maintenant qu’à abriter quelques chevaux2.
Nous partîmes le soir pour Clermont, après avoir attendu, à Chantilly, que la chaleur fût tombée.
La campagne entre Chantilly et Clermont est, de beaucoup, la plus belle que nous ayons vue en France, et si je n’en ai pas encore parlé, c’est que, lors de notre arrivée, nous avions traversé cette région pendant la nuit. Nous passâmes l’Oise 3 à Creil ; c’est une rivière magnifique. Chevaux et conducteurs étaient excellents, et le trajet s’effectua aussi vite que nous aurions pu le faire en Angleterre.
Près de Clermont on aperçoit le château et les domaines du duc de Fitz-James, qui émigra pendant la révolution, et qui vient d’obtenir la permission de reprendre possession de la partie de ses propriétés qui n’a pas été vendue. Ce qu’il en reste, sauf une assez grande étendue de terres, n’est, en vérité, que bien peu de chose et ne représente guère plus de cinq mille livres.
1. Quand l’auteur publia la 3“ édition de son récit, il s’aperçut sans doute que ce membre de phrase présentait quelque contradiction avec la phrase suivante, et il prit le parti de le supprimer.
2. Ce qui restait de Chantilly après la Révolution était en effet dans le plus lamentable état. (Gustave Maçon, Chantilly et le musée Condé, ouvrage illustré de 36 planches hors texte et de 3 plans. Paris, H. Laurens, 1910. In-8\ p. 2o4 • ) Sur l’histoire du château de Chantilly pendant la Révolution, consulter, avant tout, cet intéressant volume (chap. ix, p. 191-212) dans lequel les tristes événements qui se déroulèrent à cette époque ont été admirablement résumés d’après les sources originales.
3. Le texte porte : La Loire; cette faute a été corrigée dans la 3" édition.