DE CALAIS A DOUVRES. — CONCLUSION
26 août.
Une jolie brise nous promettait une traversée agréable et rapide. Un de nos compatriotes nous demanda une place sur notre bateau ; nous nous rendîmes à son désir, et nous trouvâmes en lui un utile et charmant compagnon de route.
Peu après dix heures, nous nous embarquions sur la Parfaite Union, excellent bâtiment, bien compris, bien équipé, et élégamment aménagé.
Le vent était si vif qu’il fallut prendre deux ris ; il fut même nécessaire de louvoyer longtemps avant de nous diriger en plein sur la côte anglaise. Enfin, après une tentative qui nous avait d’abord donné l’espoir de gagner Rainsgate en quatre heures ou à peu près, le vent nous devint tout à fait contraire : nous le recevions en pleine figure, accompagné d’une grosse pluie, et il faisait très froid.
Sans raconter toutes les souffrances qu’endure un marin d’eau douce lors du moindre contre-temps, qu’il me suffise de dire, qu’après avoir lutté pendant treize heures, nous fûmes contraints, à la fin, de nous rejeter sur Douvres. Et jamais personne ne fut plus
joyeux que nous, d’être débarrassés de la pluie, du froid, du mal de mer et de la faim ; toutefois il est juste de reconnaître que les marins français ne méritèrent aucun blâme ; au contraire, ils se comportèrent avec la plus grande obligeance ; ils eurent pour nous toutes sortes d’attentions, se montrant constamment désireux de remplir leurs engagements et de nous conduire à Rarnsgate. Mais, par un temps pareil, la chose était tout à fait impossible.
Maintenant que j’ai conduit le lecteur, jusqu’au terme de notre voyage, puis-je espérer que, s’il ne s’est pas beaucoup instruit, il a pris quelque plaisir à nous accompagner? Et pourvu que ce récit ne l’ait, en fin de compte, ni ennuyé, ni fatigué, il aura la bonté de croire que l'auteur n’a eu qu’un but et qu’une prétention : être utile à ceux de ses compatriotes qui se proposeraient de faire une semblable expédition, ou leur permettre de dire, comme Sancho Pança, « qu’ils oui vu tout cela chez eux, et les pieds secs. »
APPENDICE
En regard d’un récit rédigé pour l'impression par un étranger, par un voyageur anglais, il peut être instructif d’emprunter à un Français émigré un témoignage semblable, conservé sous la forme plus simple et plus brève de lettres qui n’étaient pas destinées à la publicité.
L’émigré, qui par une exception bien rare avait l’expérience et l’esprit des affaires, était M. Joseph Chodron, trésorier particulier du prince de Condé. Sa famille était originaire de Lorraine : né à Toul en 1744. il avait près de soixante ans en i8o3. Après le licenciement de 1801, le prince l’avait chargé dcconduire ses chevaux et ses équipages à Hambourg, afin d’y attendre des occasions d’embarquement pour l’Angleterre où il venait de recevoir un asile. Ces envois s’étant faits en avril et en juin 1802, M. Chodron quitta Alloua au mois d’août, et vers le 25 septembre s’établit à Fribourg-en-Brisgau, celle des villes rapprochées du Rhin où se groupait la colonie de Gondéens la plus nombreuse. Au commencement de i8o3, il fit solliciter à Londres un congé pour aller en France revoir ses parents et veiller à ses intérêts. D’après la règle de la Trésorerie anglaise, cette autorisation ne pouvait se prolonger au-delà de six mois, sous peine de perdre la pension accordée par l’Angleterre à la plupart des officiers du corps de Condé demeurés en émigration. M. Chodron, parti vers le i5 mars, retourna donc à Fribourg vers le i5 septembre suivant.
JOURNAL D’UN VOYAGE A PARIS
En arrivant, il voulut consigner les observations recueillies pendant son voyage en France, pour les faire connaître et juger : cédant ainsi à un besoin de raconter, si naturel dans des circonstances pareilles, et plus encore au désir d'ètre agréable à des princes qui continuaient à se servir de lui, et se montraient avides des nouvelles d’une patrie dont ils étaient exclus depuis de longues années, M. Chodron vint à Ettenheim entretenir le duc d’Enghien de ses remarques ; il les écrivit en Angleterre, au chevalier de Contye, secrétaire de Condé, pour les transmettre au vieux prince.
Paris, comme autrefois, attirait avant tout la curiosité ; et ce sentiment était devenu d’autant plus vif chez un Français qui, par une connaissance des lieux acquise dix ans auparavant, pouvait se livrer à des comparaisons, impossibles à un visiteur de nation étrangère. Pendant un séjour de trois semaines, M. Chodron avait été surpris des changements d’aspects dans le centre de la ville. Sa lettre mentionne de préférence les appropriations faites dans les édifices où siégeaient les trois assemblées de l’Etat; elle donne sur le Palais-Bourbon, dont les abords et l’intérieur lui étaient bien connus, des détails, évidemment intéressants pour le maître, dépouillé de ce logement princier. Au milieu de ses promenades, M. Chodron a pris note des démolitions et des bâtisses qui l’ont le plus frappé ; il a pu admirer dans le musée national les ouvrages d’art célèbres, envoyés récemment d’Italie et qui passaient alors pour les plus beaux de l’antiquité, l’Apollon du Belvédère, le Laocoon, la Vénus de Médicis. Ces collections ajoutées, les constructions entreprises, les rues percées n’étaient pas dues au régime révolutionnaire, plus propre à détruire qu’à édifier ; elles étaient en grande partie l’œuvre récente du Premier Consul, dont l’activité se faisait sentir chaque jour davantage dans une capitale assainie, débarrassée des vestiges de désordre et déjà embellie par ses soins.
Dans cette première lettre, le nom de Bonaparte n’était pas venu sous la plume de M. Chodron, qui sans doute avait éludé une mention qui aurait pu déplaire. Il fallait pourtant parler du maître actuel de la France, quand d’une description de ville on passait à des considérations politiques. Il ne suffisait pas de critiques sur les impôts et le service militaire, ces deux sujets de plaintes qui sont de tous les temps, et qui, aggravés alors par la reprise de la
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guerre contre les Anglais, devaient multiplier les murmures. Ce qui excitait réellement l’attention était la personne de l’homme extraordinaire, qui en si peu d’années avait su réorganiser le pays et prendre un rôle prépondérant en Europe. Que faisait et que méditait Bonaparte ? Qu’en pensait-on dans l’ancien royaume de Saint-Louis ?
M. Chodron se l’était demandé ; mais combien il était difficile de s’aventurer sur ce terrain glissant quand on s’adressait à Condé! Les préventions du prince à cet égard s’étaient invétérées et restaient inébranlables ; elles dépassaient celles que Louis XVIII, avec des raisons pourtant plus fortes, devait nourrir contre l’usurpateur qui occupait sa place. Aux yeux de Condé, Bonaparte ne pouvait faire que le mal : comment insinuer qu'il lui arrivait parfois de faire le bien ? Un des amis, fréquentés à Fribourg par M. Chodron, M. de Belle-Isle, s’y était risqué dernièrement : les reproches qu’il s’était attirés aussitôt de Londres l’avaient obligé à se justifier de n’avoir pas refusé tout mérite au Premier Consul. On trouvera ici cette lettre explicative, dont M. Chodron a dù avoir la confidence.
En même temps qu’elle laisse entrevoir les sentiments de Condé, la lettre de M. de Belle-Isle, sous une forme quelquefois embarrassée, est une preuve de l'influence subie par les émigrés qui rentraient dans leur famille, même pour peu de mois. On n’était plus à ces heures funestes, où les gentilshommes passaient la frontière pour entourer la monarchie détrônée, ou plus tard pour sauver leur existence en péril. Déjà, après une première année du Consulat, la vérité sur les progrès accomplis en France avait pénétré au dehors, et disposé les Condéens licenciés à des retours en foule. Après la rentrée, la lassitude de l’exil faisait place d’ordinaire à l’apaisement, au repos. Les nobles revenus dans leurs foyers, qui ne se ralliaient pas au régime nouveau, du moins vivaient circonspects et tranquilles : ce n’est point parmi eux que se recrutaient ces faiseurs de bulletins, dont le ton malveillant flattait les princes émigrés et souvent les envoyés des cours étrangères. Cet air nouveau répandu en France, M. Chodron l’avait respiré dans son court voyagede i8o3. Il était dès lors décidé à se séparer de ceux de ses compagnons de Fribourg qui, comme M. de Belle-Isle, ne renonçaient pas à l’émigration, et il se préparait à une rentrée définitive. Après le drame sanglant de
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Yincennes, il dut, sur une invitation venue de Londres, ajourner ce projet pendant plusieurs mois pour s’occuper de la succession du duc d'Enghien. Ce soin lui revenait, à défaut de Jacques, intendant du malheureux prince, et qui arrêté avec lui était encore retenu en prison. M. Chodron avait à peu près terminé cette douloureuse affaire, quand il en remit la suite à Jacques, sorti du Temple à la fin de i8o4. Se regardant désormais comme libre, il quitta l’Allemagne et se rendit à Provins. Ce fut là qu’il mourut au milieu des siens le i“ août 1806.
CHODRON A CONTYE
Fribourg, 15 octobre 1803.
Il y a bien longtemps, M. le Chevalier, que je ne vous ai écrit et vous n’en êtes sûrement pas étonné, parce que vous avez jugé que, vu les circonstances, il n’eut pas été prudent de vous donner des nouvelles du pays où j’étais. Quoique je n’aie habité Paris qu’environ trois semaines pendant les cinq mois que j’ai passés en France, je puis vous donner quelques détails sur cette grande ville, que j’ai trouvée tellement changée sous tous les rapports, qu’il m’a fallu quelques moments pour m’y reconnaître.
Rien n’est plus beau que la place du Carrousel, le château, et surtout le jardin des Tuileries qui est entretenu et orné de statues comme jamais vous ne l’avez vu. La cour du Château, du coté du Carrousel, est fermée dans toute sa longueur par une grande et superbe grille, ornée des fameux chevaux pris à Venise. De chaque coté de la principale entrée est un corps de garde. C’est dans cette cour que se fait la parade 1 . Le
i. Sur l'aspect et la décoration du Carrousel à cette époque voir plus haut, p. 38-3q, et cf. Lanzac de Laborie, Paris sous Napoléon, t. II,
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Carrousel, qui est débarrassé du corps de bâtiment de M. le Premier1, d’une partie de la rue Saint-lNicaise et de toutes les baraques qui masquaient la cour du Château, forme une grande place qui n’est bornée que par l’hôtel de Longueville, celui d’Elbeuf, et les autres bâtiments qui sont sur la même ligne 2. On assure même que le projet est de raser tout cela pour agrandir le Carrousel, qui comprendrait alors la rue Saint-Thomas du Louvre.
Le Manège est démoli, et on y a pratiqué une rue qui communique avec le Carrousel et la place Louis XV 3. La terrasse des Feuillants sera fermée de ce coté-là par une grille qui régnera dans toute la longueur. Toutes les entrées des jardins sont fermées par des grilles, au lieu des portes et des murs que vous y avez vus ; le Pont-Tournant4 n’existe plus ; il est remplacé par une grille. Les arbres de la terrasse [du bord] de l’eau sont arrachés et remplacés par de jeunes arbres nouvellement plantés : cette terrasse est ornée de statues et d’orangers. Ce qu’on appelait l’Allée du Printemps, du coté de la terrasse des Feuillants, est bordée de très beaux orangers ; tous les carrés
1. « M. le Premier », c’est-à-dire, M. le Premier Écuyer, qui, à la fin de l’ancien régime, était M. Malbec de Montjoye, marquis de Briges.
2. L’hôtel de Longueville occupait, dans la rue Saint-Nicaise, le centre même de la place actuelle du Carrousel, au-devant de l’emplacement où, de nos jours, a été élevé le monument de Gambetta. Du côté du sud, c’est-à-dire vers la Seine, l’hôtel d’Elbeuf lui était contigu. — L’ancien tracé do la rue Saint-Thomas du Louvre passerait maintenant, dans la direction du sud au nord, au travers du petit square du Carrousel, derrière le monument de Gambetta.
3. Il s’agit de la partie de la rue de Rivoli créée par arrêtés des Consuls des 17 vendémiaire et 1" floréal an X [g octobre 1801 et 21 avril 1802], entre la place de Rivoli et la rue de Mondovi. — Sur l’ensemble de ces travaux, cf. Lanzac de Laborie, Paris sous Napoléon, t. II, p. i3a-i&i.
k. Le Pont-Tournant était situé à l’entrée du Jardin des Tuileries, sur la place Louis XV [place de la Concorde].
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du parterre vont être entourés de balustrades en fer. Les Champs-Elysées 1 sont de toute beauté; et il n’y aurait rien de comparable à l’entrée de Paris de ce côté, si elle n’aboutissait pas à une place que l’on ne peut traverser sans un sentiment douloureux qui déchire l’âme.
De cette place on traverse le magnifique pont de Louis XVI, d’où on a pour point de vue une rotonde d’un fort mauvais genre, éclairée par en haut et pratiquée dans le corps principal du Palais Bourbon2. C’est dans cette rotonde qu’est la salle du Corps législatif. On y entre du coté et en face du pont. Cette salle est ornée avec assez de goût. La distribution intérieure de toute cette partie du bâtiment est absolument changée, à l’exception de l’appartement de Monseigneur le duc d’Enghien. On communique du grand palais à celui qu’occupaient les Princes, par une galerie couverte et vitrée traversant le jardin. Cette partie contient la bibliothèque du Corps législatif ; et on m’a dit
1. Voir la partie historique du Rapport (n° 1G0 de i8y5) présenté au Conseil municipal de Paris sur les concessions des Champs-Elysées, par Maurice Quentin-Bauchart, et les plans qui y sont annexés. — Cf. Les Champs-Elysées... par P. d’Ariste et M. Arrivetz (Paris, Emile-Paul, igi3).
2. Parmi les nombreux ouvrages à consulter sur le Palais Bourbon,
nous ne citerons ici que Les Arts dans la maison de Condé, par Gustave Maçon (Paris, 1903, in-4°), p. 122-1/12, et un travail anonyme intitulé : Palais- Bourbon devenu Palais National du Conseil des Cinq-Cents, aujourd’hui Palais de la Chambre des Députés. Notice... publiée avec l’autorisation de MM. Guillemet, Lechevallier, Gustave Rivet, questeurs de la Chambre des Députés (Paris, Librairies-Imprimeries réunies, 1898, in-8° carré ; Gi p. et
i5 planches). L’auteur de ce livret intéressant parait être M. Edmond Launay, agent comptable du matériel, à la Chambre des Députés.
Les arrangements signalés par M. Chodron avaient été commencés en 1795, en vue de l’affectation du palais du duc de Bourbon aux séances du Conseil des Cinq-Cents. Ils avaient été conçus et dirigés par les architectes Gisors et Lecomte. — Cf. Lanzac de Laborie, Paris sous Napoléon, t. II, p. ao4.
que le fameux Camus1, bibliothécaire, y avait son logement. La salle à manger en stuc qui précédait l’appartement de Monseigneur, est absolument telle qu’elle était, avec les buffets, les figures portant des candélabres, les deux cheminées, les mêmes portes, les ornements au dessus ; enfin elle est comme vous l’avez vue, sans un changement2. Le vestibule et l’antichambre où on disait la messe, sont conservés dans la même forme. L’architecture extérieure de toutes les parties du Palais est restée comme vous l’avez vue, sauf cette vilaine rotonde qui fait le plus mauvais effet. Les Petits Appartements3, le bâtiment de l’orangerie, et la cour des écuries sont occupés par l’École polytechnique, la cour des Bureaux par les Archives nationales, et probablement le reste sert de logement aux gens attachés à cet établissement. La porte de la principale entrée, dépouillée de tous ses bronzes qui en faisaient la beauté, n’est plus qu’une carcasse qui fait un effet détestable ; la place est bâtie suivant les plans arrêtés dans le temps.
Le quai dit de Bonaparte, qui prend depuis l’extrémité de la terrasse du Palais, au coin de la petite maison, jusqu’au Pont Royal, sera très large, et un des plus beaux de Paris.
On fait des travaux considérables au Luxembourg
1. Armand-Gaston Camus (17/10-1806), membre de l’Institut, avait été député aux États-Généraux, puis à la Convention Nationale et enfin membre du Conseil des Cinq-Cents. A ses fonctions de bibliothécaire de cette asssemblée se joignaient celles d’archiviste général. Il faut lire les critiques que le marquis de Laborde a écrites contre sa gestion, dans Les Archives de la France ( 1867); mais sur l’autre plateau de la balance, il faut placer le chapitre que lui a consacré Eugène Despois dans Le Vandalisme révolutionnaire r 1 868).
2. Voir G. Maçon, Les Arts dans la maison de Condé, p. 1 3 1 - 1 3 2 .